Opinion : Étudiants en détresse, « 9 m², c’est deux de plus qu’une cellule de prison »

Les étudiants, victimes oubliées de la crise sanitaire. Face à l'indifférence de l'Etat. Photo D.-R.

Exceptionnellement, cette chronique de Samuel Touron ne sera pas dédiée à l’histoire de l’Occitanie, mais à la situation qui, depuis près d’un an, est celle d’environ trois millions d’étudiants, oubliés de la politique du gouvernement, comme une lettre ouverte d’étudiants de l’Université de Haute-Alsace le soulignait récemment. Pas sur que les annonces d’Emmanuel Macron (lire en bas de cet article) soient en mesure de les rassurer.

Neuf mètres carrés, c’est la taille moyenne d’un logement en résidence universitaire. C’est deux mètres carrés de plus que la taille recommandée par le Conseil de l’Europe pour une cellule de prison. C’est dans cet espace qu’en mars d’abord, en octobre ensuite, un bon nombre d’étudiants ont été confinés. C’est aussi dans cette même chambre qu’ils suivent depuis mars la plupart de leurs cours.

« Un isolement quasi-total des étudiants… »

Notre chroniqueur passe onze heures par jour seul devant un écran..: La grande solitude des étudiants de France… Photo D.-R.

Pour la plupart d’entre-eux cette chambre qu’ils ne fréquentent en temps normal que pour dormir est devenue leur prison. Ceux qui ont fait le choix de ne pas retourner dans leur famille ou qui ne peuvent tout simplement pas y retourner se retrouvent dans cet espace clos, sur une chaise, rivés sur leur ordinateur de longues heures.

Je passe personnellement près de onze heures par jour devant un écran depuis le retour du confinement. Cours en ligne, travaux à remettre, accès aux ressources en ligne, réunions à distance sans oublier les appels avec des amis afin d’avoir un semblant de vie sociale. Toute notre vie se passe derrière un écran.

La fermeture des lieux culturels, des bars et des restaurants a entraîné la disparition pure et simple des lieux de sociabilisation. Il en a résulté un isolement quasi-total des étudiants même pour ceux qui ont fait le choix de retourner dans leur famille. Et contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, il n’y a pas un public étudiant plus fragile qu’un autre c’est l’ensemble des étudiants qui sont touchés, peu importe leur origine, leur année d’étude ou leur situation personnelle.

« La jeunesse de France connaît une précarité inédite… »

Aucun étudiant ne vit la situation sereinement. Aucun étudiant ne va bien. Lorsqu’un étudiant sur deux juge que sa santé mentale s’est dégradée, lorsqu’un étudiant sur quatre a des pensées suicidaires, ce n’est pas le retour dans les universités de dix étudiants par promotion jugés « fragiles » qui va permettre d’éviter les possibles  drames.

Quelle société avancée peut laisser sa jeunesse sombrer ainsi ? La réalité, c’est que la crise sanitaire a fait exploser une précarité étudiante qui était déjà alarmante avant les mesures gouvernementales pour limiter la propagation du virus. Près de 20% des étudiants vivaient déjà sous le seuil de pauvreté avant la crise.

La fermeture des restaurants et des bars et la récession économique a entraîné la disparition de la plupart des jobs ainsi que des stages rémunérés et je n’ose imaginer quel sera le pourcentage d’étudiants à vivre sous le seuil de pauvreté d’ici à la fin de l’année… La réalité, c’est que la jeunesse de France connaît une précarité inédite, peut-être jamais atteinte dans l’histoire.

Un ministère qui « brille par son absence » ou « son incompétence… »

Comment les Français peuvent-ils supporter de voir leurs enfants devoir bénéficier de dons des banques alimentaires pour pouvoir se nourrir ? Comment peuvent-ils admettre que 30 % de leurs enfants aient renoncé à des soins pour pouvoir payer leur loyer ou se nourrir ? Avant la crise, 46 % des étudiants travaillaient à côté de leurs études et disposaient d’un revenu moyen mensuel d’environ 837 euros. Je vous laisse analyser quelle est la situation, maintenant que la plupart d’entre eux ont perdu leur travail.

Depuis mars, les étudiants ont tenu bon, ils ont encaissé les chocs, les privations, les humiliations. Ils ont supporté la honteuse campagne médiatique de la rentrée où ils étaient décrits comme des « fêtards » n’ayant aucun respect pour les règles sanitaires. Nous étions les responsables de la deuxième vague, des irresponsables qu’il fallait punir et enfermer d’urgence pour sauver la France. Les écoles, les collèges, les lycées sont restés ouverts, pas les universités.

Lors du premier confinement, la ministre de l’Enseignement Supérieur avait brillé par son absence, depuis le second confinement elle brille par son incompétence. Alors que les étudiants n’étaient jamais évoqués dans les interventions du Premier ministre, la situation des remontées mécaniques semblant plus importante que celle des universités.

La ministre de tutelle, Frédérique Vidal, a annoncé à la veille des vacances de Noël, la possibilité d’une reprise des cours pour les élèves les plus fragilisés par groupe de dix. Comment les universités étaient-elles censées organiser cela ? Le mystère demeure…

Pour la reprise des cours… c’est le grand flou

Il est plus que temps que les coures en présentiel reprennent… Photo D.-R.

Aujourd’hui, nous ne savons plus, nous n’avons plus aucun repère, alors que la date du 5 février pour une reprise des cours avait été annoncée, celle-ci n’est plus mentionnée dans la stratégie de déconfinement, celle du 20 janvier avait été citée pour une reprise partielle des TD (travaux dirigés), seulement pour les étudiants de première année (les autres n’ont qu’a avoir une connexion haut-débit), celle-ci n’est plus qu’envisagée par une poignée d’universités.

Le fait est qu’à Sciences Po Toulouse, pour citer une situation que je connais, il se dit qu’au fond on ne sait pas, peut-être reprendra-t-on les cours le 20 janvier, le 5 février, le 25 février ou peut-être pas du tout…

« Qu’y a-t-il de plus tragique que le suicide d’un jeune ? »

Les étudiants sont les grands oubliés de la crise, pourtant, ils sont l’avenir, les forces-vives du pays. Les mépriser, les humilier c’est détruire le futur. Comment les pouvoirs publics ont-ils pu laisser la situation se dégrader à ce point ?

Depuis le 1er janvier 2021, deux tentatives de suicide par défenestration ont déjà été rapportées dans la seule Université Lyon 3 et ce chiffre est sans doute plus élevé. Chaque mois, peut-être chaque semaine, des étudiants se suicident ou tentent de se suicider.

Qu’y a-t-il de plus tragique que le suicide d’un jeune ? Qu’y a-t-il de plus significatif de l’échec d’une société toute entière que la volonté, d’une part grandissante de la jeunesse, de se donner la mort ? Les médias préfèrent débattre de la réouverture des remontées mécaniques, de la lenteur de la stratégie vaccinale, d’un hypothétique troisième confinement, du couvre-feu à 18 heures etc.

Alors, face à l’indifférence générale, les étudiants fantômes tentent de hanter de leur spectre les autorités compétentes et les médias pour montrer qu’ils existent bel et bien et que eux, ne s’inquiètent pas d’un troisième confinement étant donné qu’ils ne sont jamais vraiment sortis ni du premier confinement ni encore moins du second. À Marseille, à Toulouse, à Montpellier, à Lyon, à Lille, à Strasbourg ou encore à Paris, bien que contraints par les cours à distance, les étudiants ont battu et occupé le pavé, afin de montrer, que non, ils ne s’étaient pas volatilisés avec la crise. Pendant quelques heures ils ont aussi renoué avec ce qui fait la sève des études : la création de liens sociaux.

Car, oui, n’en déplaise à madame la ministre, être étudiant ce n’est pas seulement s’asseoir et assimiler des connaissances, c’est se rencontrer, c’est échanger, c’est rêver, c’est voyager, c’est expérimenter, c’est vivre tout simplement ! Nous savons que la pandémie en cours contraint tout cela, mais nous demandons une chose et une seule : voir et entendre la voix de nos camarades et de nos professeurs, au moins quelques heures par semaine, à deux mètres ou à trois mètres de distance, peu importe, ce ne sera jamais pire que la lumière bleue des écrans de nos ordinateurs.

Epuisés, infantilisés… En colère !

On voudrait nous faire croire que les universités sont ouvertes, que le numérique remplace le présentiel, qu’il modernise nos pratiques et notre manière d’apprendre, rien n’est plus faux. Nous sommes épuisés !

L’isolement nourrit la dépression de nombreux étudiants. Photo D.-R.

Epuisés d’écouter une voix monotone derrière l’ordinateur sans voir personne, épuisés de ne pas avoir ce lien informel et si pédagogique avec l’enseignant, épuisés de ne plus voir nos camarades de promotion que derrière un écran, épuisés d’entendre que les cours à distance sont une solution pérenne et efficace en remplacement des cours en présentiel.

Enfin, nous sommes en colère, en colère d’être infantilisés par une ministre qui juge qu’il est bon que les universités restent fermées car les étudiants boivent du café et mangent des bonbons. En colère face à l’inaction de l’État qui a oublié qu’il y a avait des étudiants dans le pays et qu’il n’était pas simplement bon à justifier la hausse du prix des loyers dans les métropoles.

Une génération sacrifiée ?

Enfin, nous nourrissons et nous continuerons à nourrir une rancoeur tenace face à ceux, qui, sur les réseaux sociaux, nous ont humilié en disant que nous n’étions pas digne de nous plaindre, que nous n’avions « pas connu la guerre. » Mais, eux, qu’ont-ils connu ?

Les premiers souvenirs de notre génération sont ceux des attentats du 11 septembre, de la crise économique de 2008, du retour des autoritarismes et de la montée des extrêmes, de la période la plus longue de l’histoire de France sous le régime de l’Etat d’urgence, de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne…

Faudrait-il en plus que nous ayons à connaître les champs de bataille pour avoir le droit de nous plaindre ? Que l’Etat français ne se méprenne pas, à force d’humilier et de mépriser sa jeunesse, c’est l’avenir du pays entier qu’il détruit et à l’heure où je termine ces quelques lignes, une étudiante en médecine à la Sorbonne s’est suicidée, l’heure tourne et les étudiants, dans l’indifférence totale, meurent lentement…

Samuel TOURON

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