Migrants : Le livre salutaire sur l’action de SOS Méditerranée

Un ouvrage salutaire face au scandale humanitaire. Un livre-vertige. Qui débute avec le premier sauvetage de 74 migrants le 7 mars 2016 et se clôt, provisoirement, en mars 2018... 30 000 vies sauvées de la noyade. Photos : Olivier SCHLAMA

Près de 30 000 naufragés secourus en un peu plus de deux ans : c’est l’épopée humanitaire de SOS Méditerranée racontée dans un livre-témoignage de deux cents photos cruellement sublimes en librairie ce jeudi 12 juillet et dont les bénéfices iront à l’ONG qui vient au secours des migrants. Un livre-prise de conscience alors que les estivants font trempette sans penser à cette tragédie…

Même un livre sur des noyés peut être diablement beau. Un drame ! C’est le paradoxe absolu de SOS Méditerranée, l’Odyssée de l’Aquarius, aux éditions Muséo livre-testament qui comble un besoin : celui de coucher sur papier glacé, ces vagues glaçantes de migrants pour que leur mort ne se glissent pas dans les angles morts de la bonne conscience de l’Occident. Ce n’est pas un livre bien-pensant.

Mais un livre-témoignage de près de 30 000 vies sauvées – et 50 000 noyés depuis 2000 – de ce cimetière marin qu’est devenue la Méditerranée qui en a englouti tant d’autres. Un ouvrage salutaire face au scandale humanitaire. Un livre-vertige. Qui débute avec le premier sauvetage de 74 migrants le 7 mars 2016 et se clôt, provisoirement, en mars 2018. Jadis affecté au sauvetage de pêcheurs, l’Aquarius, affrété par l’ONG  SOS Méditerranée a poursuivi sa « carrière » de bouée humanitaire ; c’est le bateau qui a peut-être sauvé le plus de vies.

Demandez à Pietro Bartolo, médecin de Lampedusa : il vous dira avec son sourire triste  qu’il est l’homme qui a fait le plus d’autopsies en Europe. »

Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004

A l’heure où « l’éternel estivant fait du pédalo sur la vague en rêvant et passe sa mort en vacances », comme le dit Brassens, cette même eau charrie tant de malheurs auxquels on semble malheureusement s’habituer. C’est l’ancien PDG et directeur de la rédaction de Midi Libre, Alain Plombat qui a décidé de coordonner cet ouvrage. Ça en est la cheville ouvrière de ce livre-urgence. « En à peine trois mois, confie Alain Plombat, on a réalisé ce très beau livre ; effectivement on a été confrontés au décalage entre la beauté des photos et les drames humains dont elles témoignent. Un record. Quinze photographes nous ont offert généreusement leur travail : trois mille photos dont il a fallu retenir deux cents clichés ». La préface de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004, est saisissante pour un livre d’images coup de poing qui n’a rien d’un roman : « (…) Cela fait près de 15 ans que l’on meurt en Méditerranée, y dit Laurent Gaudé. Demandez à Pietro Bartolo, médecin de Lampedusa : il vous dira avec son sourire triste  qu’il est l’homme qui a fait le plus d’autopsies en Europe. » Il faut se pincer chaque jour pour ne pas s’habituer à l’accumulation de ces morts… Que s’est-il passé depuis 15 ans ? Rien. Si ce n’est que l’humanitaire tente l’impossible… Pendant que l’Union tergiverse à l’envi. Que la politique se délite. Pourtant, qui sauve un homme sauve l’humanité.

« On a rencontré, bien sûr, le marin Berlinois Klaus Vogel, et la Marseillaise Sophie Beau, versée depuis longtemps dans l’humanitaire, les cofondateurs de l’ONG SOS Méditerranée, précise Alain Plombat. On s’est dit que c’est dommage qu’il n’y ait aucun témoignage de ces sauvetages d’urgence en Méditerranée. Surtout qu’avant que les gouvernements ne se mettent d’accord, les gens se noient ! Et eux-mêmes ne se sentaient pas capables d’en réaliser un. » Ceux qui ont su le faire, sans le savoir, ce sont ceux qui, au cours des sauvetages, étaient en charge de la rédaction du journal de bord de l’Aquarius ! 

Le chapitre mots de souffrance, mots d’espérance, qui peut être lacrymal au premier abord, il nettoie rapidement certains regards déshumanisés portés parfois sur ces réfugiés. Tournant le dos à l’enfer libyen, Mariam, une réfugiée, dit : « On s’est lancés même si on connaissait le danger. » « Leur départ pour l’Europe n’était pas prévu, rapporte l’un des rédacteurs de ce journal de bord, mais il s’est peu à peu imposé comme la seule solution pour tenter d’échapper à cette misère… » ; Mamadou, un Gambien de 28 ans retenu un an dans des prisons et les camps en Libye : « Vous pensez que l’esclavage est aboli, mais il existe toujours… » Ou encore entre mille souffrances : Yannick, Camerounais de 21 ans : « J’ai voyagé avec les mains sur les yeux pour ne pas voir. » Ouvrons les yeux.

Olivier SCHLAMA

  • SOS Méditerranée, l’Odyssée de l’Aquarius, Muséo Editions (qui a obtenu le prix du plus beau livre en 2017 avec « 50 ans d’explorations et d’études botaniques en forêt tropicale », hommage à l’auteur Francis Hallé), 30 euros en librairie dès le 12 juillet 2018. Il a été tiré à 3000 exemplaires.