Méditerranée : Jean-Philippe Giordano, l’un des derniers plongeurs de corail, l’or rouge de Bonifacio

Jean-Philippe Giordano, l’un des derniers corailleurs de Méditerranée française, basé à Ajaccio. Ph. Olivier SCHLAMA

Le corallium rubrum, son nom scientifique, affiche une couleur d’exception, “sang de de boeuf”. Le talisman fascine. C’est le trésor enfoui de Méditerranée. Que remonte plongée après plongée Jean-Philippe Giordano du fond des extraordinaires Bouches de Bonifacio connues pour leur beauté et leurs courants. Auparavant, l’homme a travaillé à Sète, au rallongement du Brise-Lames.

Oui, le réchauffement est une plaie. Mais à 50 mètres de fond, l’eau de la Méditerranée est entre 12 degrés et 15 degrés. Pour l’instant, ça va…” De quoi lui faire conserver son immarcescible sourire et ce fameux corail rouge de Méditerranée, surtout celui de Bonifacio que Jean-Philippe Giordano va sélectionner au fond des Bouches du même nom, dominées par une forteresse improbable posée sur son impressionnante falaise de calcaire… C’est l’un des tout derniers corailleurs. Qui vient y chercher son intime bouffée d’oxygène, sa goulée de “liberté”, comme il dit.

Le corail rouge de Méditerranée exerce invariablement son magnétisme. Beaucoup succombent à ses charmes. A ses pouvoirs censés être magiques. En Corse, on l’offre sous forme d’un poing fermé, au nouveau-né, pour en éloigner le mauvais esprit ; c’est un porte-bonheur, un talisman. Il prend les formes les plus variées et extravagantes, jusqu’à devenir une robe ! (lire ci-dessous). Le corail, c’est l’un des symboles de la Corse. On en trouve partout – vrai et malheureusement faux – , y compris dans une pâtisserie artisanale de Bonifacio !

“Le corail rouge est connu depuis le néolithique”

Jean-Philippe Giordano, l’un des derniers corailleurs de Méditerranée française, basé à Ajaccio. Ph. Olivier SCHLAMA

Jean-Philippe Giordano confie : “Le corail rouge est connu, dit-il, depuis la nuit des temps : on a retrouvé des témoignages de la relation de l’homme et du corail dans des tombes du néolithique. On peut imaginer que nos ancêtres allaient au bord de la mer après les tempêtes pour en ramasser.”

Il ajoute que, à titre personnel, cueillir du corail “c’est la récompense de la plongée profonde, là où peu de gens trainent leurs palmes. Une façon d’aller au bout de soi-même et de sa passion.” La moyenne de ses plongées se situe entre 60 mètres et 120 mètres. Et sa tranche de travail “à l’air”, c’est entre 60 et 80 mètres. Au-delà, on passe aux bouteilles à hélium. Une plongée à l’air dure en moyenne de 2h30 (pour vingt à trente minutes de cueillette de corail) tout compris. À l’hélium, c’est jusqu’à 4h30 décompression comprise. Chaque branche de corail, pour lequel il n’y a pas de quotas de pêche, doit mesurer 7 millimètres minimum.

J’utilise des outils diamantés pour fabriquer un produit semi-fini : je fais les tailles ; les dessins sur branches pour y représenter les contours d’un dauphin, ou d’une croix pour un crucifix monté en or, argent, marié avec du diamant, des pierres (semi)précieuses…”

Jean-Philippe Girodano. DR

Une fois sa cueillette réalisée, Jean-Philippe Giordano trie le corail. Ce corail est stocké chez moi ; il sèche au soleil. Et quand j’ai un, deux ou trois jours de repos, à cause de la météo qui dicte ses règles, je le nettoie avec ma tenaille ; je l’épointe en le débarrassant de ses petites extrémités fragiles.”

Son corail est destiné à la vente, via ses boutiques. “Certaines ramifications me plaisent pour leurs formes, leurs couleurs, leurs grosseurs. J’utilise alors des outils diamantés pour fabriquer un produit semi-fini : je fais les tailles ; les dessins sur branches pour y représenter les contours d’un dauphin, par exemple, ou d’une croix pour un futur crucifix monté en or, argent, marié avec du diamant, des pierres (semi)précieuses, etc.”

C’est là qu’il pose son tablier. Pour qu’intervienne Claudio, son sculpteur attitré depuis 35 ans, basé en Sardaigne. “Lui, c’est la main de l’artiste. J’en reviens. Il fait des montages et des sculptures magnifiques.” Y compris les plus complexes. En parallèle, Jean-Philippe Giordano dispose de son propre atelier à Bonifacio, mené de main de maître par sa collègue, également plongeuse, responsable des boutiques et instructeur bio-marine, Marjorie Dupré-Poiget, pour de la fabrication artisanale, du montage de bijoux.

Certaines pièces inestimables

Ph. J.-P. Giordano

Le corail rouge est juste poli, lustré sans bain, verni ou transformation. “Marjorie a un talent et du goût pour réaliser des mariages de bijoux avec le corail rouge. On se tient au courant de la mode ; si ce sont de gros bijoux une année, on va essayer de la suivre en proposant de grosses pièces. Cela pourra être aussi des pièces raffinées et discrètes.”

Il susurre que certaines pièces sont inestimables comme ces trois colliers de 60 grammes chacun qui ont nécessité 80 kg de matière première ! A contrario, il recourt à la capitale mondiale du corail, à Torre Del Greco, près de Pompéi, pour y confectionner les petites perles de corail qui ornent ses centaines de bijoux.

Seulement sept corailleurs en Corse

Corailleur est un métier rare. Difficile. Délicat. Qui demande une organisation, un professionnalisme et une maîtrise sans failles. Que l’on exerce au péril de sa vie. “Il n’existe que sept corailleurs en Corse et à Bonifacio – là où se pêche exclusivement ce corail rouge, dit de couleur sang de boeuf à nul autre pareil – qui ont obtenu une autorisation spéciale à renouveler chaque année et une centaine au total pour toute la Méditerranée. Cela comprend une série de tests et de contrôles, y compris au caisson de décompression hyperbare à Ajaccio. Et la réglementation est de plus en plus coriace”, explique le professionnel à l’histoire passionnante, qui tient deux boutiques à Bonifacio.

“Je plonge tous les jours quand le temps me le permet, de mai à novembre. Il faut surtout avoir le bon coéquipier”

Cette colonie de trois siècles (!) est exposée à Monaco. Ph. J.-P. Girodano.

Né à Marseille, Jean-Philippe Giordano, 65 ans, plonge à l’envi et à l’envie. “Tous les jours quand le temps me le permet, de mai à novembre, précise-t-il. Il faut surtout avoir le bon coéquipier, ce qui n’est pas encore le cas cette année. Un “pilote” – le plongeur – et le “copilote” en surface. Ce binôme est indispensable. Impossible de faire sans : je n’ai pas l’autonomie suffisante sur le dos pour ma décompression. Son rôle est primordial.”

Le froid, ton “pire ennemi !”

Il détaille : “Ce copilote connaît ta feuille de route ; il surveille ; il regarde quand tu ouvres ton “parachute” au bout de X minutes prédéfinies. Il sait ensuite que tu es à tel moment en attente d’une ligne de vie, avec une gueuze reliée au bateau. Le plongeur doit ensuite lâcher son panier de corail réunissant sa martelette, sa lampe et la pêche du jour ; il récupère un narguilé (un tube le reliant à la surface pour respirer généralement un mélange sur-oxygéné pour les paliers profonds et l’oxygène pur ensuite pour les derniers paliers, Ndlr) qui descend avec un tuyau d’eau chaude (le froid est ton pire ennemi !), et le téléphone sous-marin pour communiquer avec son coéquipier.” 

“J’ai commencé par les travaux sous-marins qui m’ont amené jusqu’à Sète !”

Est-ce important, la religion pour celui qui porte autour du cou une belle croix en corail sertie d’or et sur laquelle est posé un christ ? Celui qui a été baptisé à l’église d’Endoume dit : “Cela fait partie de nos moeurs… Je suis de philosophie bouddhiste, confie-t-il mais avant tout chrétien croyant. Syncrétisme personnel. “On n’est que de petits humains, de passage sur la planète. On croit ou on ne croit pas. Moi, je crois.” Il a surtout cru dans sa vie. “Je plonge depuis mes 17 ans ; j’ai commencé dans un club de plongée, à Marseille.” Puis, il deviendra plongeur professionnel, travaillant dans des clubs de plongée ; puis, scaphandrier, diplômes à la clef, en 1980. “J’ai commencé par les travaux sous-marins qui m’ont amené jusqu’à Sète !” 

Il y a cet élan de liberté. J’avais l’impression de ne plus avoir de contraintes horaires ; on partait en fonction du jour leur révéler ce monde sous-marin… C’était très enrichissant”

DR

Il dit : “J’y suis arrivé par le meilleur ami de la famille, scaphandrier à Monaco, à l’époque ; c’était un ami de mon père, lui-même scaphandrier, l’un des tout premiers de cette profession, également à Monaco. Ce qui lui fait dire qu’il est “né dans l’aventure sous-marine” par son père. Soutien de famille, il ne fera pas l’armée. “J’en ai profité pour passer ma certification de scaphandrier à l’Institut national de la plongée professionnelles, selon son nom actuel.” Pourquoi ce métier lui a-t-il plu immédiatement ? “Il y a cet élan de liberté. J’avais l’impression de ne plus avoir de contraintes horaires ; on partait en fonction du jour leur révéler ce monde sous-marin… C’était très enrichissant. Entre-temps, j’ai quand même passé mes diplômes de frigoriste, BEP, CAP, ce qui m’a beaucoup servi par la suite au regard des lois de la plongée, sur les gaz.” 

Au Brise-Lames, il y avait des cigales de mer ; des loups ; des congres énormes… On allait, avec nos travaux, déranger de nombreuses espèces cachées dans leurs abris de la jetée”

A Sète, il rejoint, à l’époque, une boîte de travaux sous-marins avec cette entreprise marseillaise qui fit des travaux autour de l’épi Delon mais aussi des changements d’hélices de remorqueurs ; tirages de plateformes sous la mer. “Et surtout le dynamitage d’une partie du Brise-Lames pour créer une assise et le rallonger de plusieurs centaines de mètres. C’était en 1982. Avec d’autres chantiers au passage dans les calanques… J’ai adoré Sète ; l’accent ; les gens avec leur côté honnête en amitié. Cela m’avait beaucoup plus aussi ce creuset culturel fait d’un assemblage de familles espagnoles, pied-noires, italiennes…”, dit-il en substance. Au Brise-Lames, il y avait des cigales de mer ; des loups ; des congres énormes… On allait, avec nos travaux, déranger de nombreuses espèces cachées dans leurs abris de la jetée.”

“Soif d’évasion (…) C’est le paradis”

DR

Mais les fins de mois ne sont pas dorées sur tranche. Petit salaire. Vieille Deuche. “Le week-end, je prenais mon Zodiac et j’allais plonger. De plus en plus profond. Je découvrais mes premières branches de corail, au large de Marseille.”

Cette liberté, à nouveau… Finalement, son métier l’embarque pour des travaux sous-marins, à Ajaccio. Enormément de portes s’ouvrent. Nous sommes au début des années 1980. De belles amitiés se forment. Je passe l’été à Bonifacio. Et là j’ai une soif d’évasion.” Fin des travaux sous-marins. “Je pêche l’oursin, l’hiver à Marseille ; le corail, l’été en Corse.” Et trouve sa voie : “C’est le paradis.”

Sous cette mer éclatante et souvent tumulteuse, il y a “des fonds très beaux, très riches bourrés de phytoplanctons et parcourus de courants” qui fait que l’or rouge de Méditerranée, ce trésor enfoui qui se développe avec une “amplitude supérieure à celle d’autres golfes fermés, comme l’est celui de Marseille, par exemple”. Cet animal, qui ressemble à une plante, vit fixé sur la roche.

“Sa couleur vient de la concentration importante sur la roche de ferritines”

Jean-Philippe Giordano explicite : “Cet octopode, puisqu’il a huit pattes, capte le plancton qui y est présent en nombre ; les courants lui permettent d’en capter davantage et, pour cela, le corail crée des ramifications pour étendre sa surface de contact. Le but de la colonie qui s’y sent bien, c’est de procréer. Avec ses gamètes mâles et femelles – il est hermaphrodite – recréer des branches. Son tube digestif va lui permettre de construire un squelette minéral plein comme une pierre. C’est ce qui fait la valeur du corallium rubrum, le corail de Méditerranée. Il ne subit pas de travail pour en révéler la couleur. Elle vient de la concentration importante sur la roche de ferritines, l’oxyde de fer.”

Robe de mariée dessinée par Karl Lagerfeld en corail remporte un prix à la fashion week, à Paris, en 2014

Ph J.-P Giordano

Conférencier à ses heures au Muséum d’histoire naturelle comme ce fut le cas pour l’Association française de gemmologie ; des relations commerciales avec de grandes maisons de joailleries ; partenariats haut de gamme divers et variés, collaborations prestigieuses… Jean-Philippe Giordano est reconnu dans le métier.

Reconnaissance ultime, il cite notamment la réalisation d’une robe de jeune mariée dessinée par Karl Lagerfeld et réalisée tout en corail, présentée lors de la fashion week, à Paris, en 2014, qui a remporté le prix de la plus belle mariée de cette édition. “On avait récidivé, dans la foulée, à Porto-Vecchio, avec un défilé et des personnalités. Magique…”

Jean-Philippe Giordano évoque également des collaborations avec de grands bijoutiers parisiens ; avec le Centre scientifique de Monaco et le Musée de la Principauté qui expose l’une de mes très belle colonie de corail estimée à trois siècles d’existence… Il souligne l’oeuvre exceptionnelle, baptisée la Vie du Christ en exclusivité dans sa boutique du Corailleur dans la Haute-Ville de Bonifacio…

Un kilo de corail cueilli en moyenne par plongée

Il reprend : “La norme, c’est un corail qui pousse de 0,8 mm à 1 cm en longueur par an et à 0,8 mm en diamètre par an. Une branche qui a un pied de 7 mm a entre sept et dix ans minimum. On va pouvoir tailler des bijoux dedans. Il faut respecter les jeunes pousses très vivaces sur la reproduction. Et il ajoute : “Bon an, mal an, on pêche un kilo de corail en moyenne par plongée. Cela peut aller jusqu’à deux à trois kilos dans une zone favorable. Et parfois en recherche des plongées à vide.”

“Espérons que ce réchauffement général ne soit pas pour la Méditerranée aussi dévastateur qu’ailleurs”

Après 43 ans de plongée, celui qui est “une sentinelle sur la mer et en dessous prolonge : “Il faut que l’on ait un oeil attentif à tout ce qui agresse le corail, comme le réchauffement climatique. Dans les petites profondeurs, en effet, on voit des algues qui ont envahi les roches et fin septembre ou fin octobre, y sont encore présentes ; on a vu disparaître les grandes nacres dont Dis-Leur vous a parlé ICI.  Pareil pour les éponges et les violets (bijus, à Sète) qui avaient disparu pendant 20 ans et que l’on retrouve depuis un an. J’en ai sur mes bouts. Peut-être que la mer a créé elle-même un antidote. Il faut espérer que ce réchauffement général ne soit pas pour la Méditerranée aussi dévastateur qu’ailleurs. Les coraux tropicaux, eux, dégustent. Ça devient critique. Il faut écouter les hommes de terrains mais aussi les scientifiques.”

Combat gagné contre les pirates italiens

Ph J.-P Giordano

Il jette un oeil dans le rétroviseur. “Ce qui avait fait énormément de dégâts dans les colonies de corail, c’est la fabrication de Croix de Saint-André ; ces engins de traine avec chaine et filets. Cela a été mon premier et vrai combat, couronné de succès, en 1992, grâce à l’amiral Tripier, préfet de la Méditerranée à l’époque. J’avais alerté l’AFP et Corse Matin sur l’oeuvre de ces pirates italiens qui utilisaient ces engins, véritables bulldozers du fond des mers, arrachant tout. Ils ont été stoppés en étant pris en flagrant délit à la suite d’une opération de police utilisant des hélicos. Les pirates repéraient mes balises, croyant que du corail avait été ainsi marqué sous la surface.”

Beaucoup de faux corail

Comment reconnait-on un faux corail, fabriqué parfois dans des matières les moins nobles qui soient ? Pour l’ivoire, un coup de briquet suffit qui révèle un mauvais plastique en fondant… “Pour le corail, c’est très difficile. Il y a beaucoup de faux corail sur le marché. Partout. Notamment du corail teinté, dit bambou, natif d’Indonésie, de couleur ocre jaune, que l’on trouve dans un mètre d’eau, parfois moins. Même la Répression des fraudes s’y est intéressée. Ses agents ont réussi à le colorer en orangé avec un système de caissons où l’on fait pénétrer, par pression, une matière rouge dans la branche, sur deux centièmes de millimètre. Il faut un oeil averti pour reconnaître du faux. Il y a aussi du coquillage teinté, là aussi. Il y a des stries de croissance un peu apparentes…”

Olivier SCHLAMA

“De belles falaises, aussi, sous la mer…”

Ph J.-P Giordano

Sous l’eau, certains aplombs ressemblent aux falaises cousines à l’air libre. Mais pas partout. Loin de là. Jean-Philippe Giordano connaît les fonds comme sa poche. “Il y a aussi de belles falaises, peu nombreuses, sous la mer qui peuvent ressembler à celles de surface de Bonifacio. Sans avoir la même hauteur”, dit-il.

Il parle savamment d’une “veine de calcaire” de la plage de Paragan, à Bonifacio, qui passe sous le granit dont est constitué essentiellement la Corse rejoignant le golfe Santa Manza, toujours en Corse – où Ferdinand de Lesseps avait un projet de canal qui n’a jamais vu le jour ! – et que l’on retrouve en Sardaigne.

Plongée scientifique profonde

Même les scientifiques le contactent. “Le BRGM (Bureau de recherche géologique et minière), il y a 20 ans, m’avait contacté pour une plongée profonde à 35 km au large, confie-t-il, supposant qu’il y avait une résurgence volcanique. C’était là que je plongeais pour chercher du corail. Les chercheurs en étaient ébahis. A 82 mètres de profondeur, ce sont des formations coraligènes sur du basalte, une géologie plus jeune que la Corse. Il m’arrive donc d’être sur des falaises calcaires au fond. Elles sont assez rares. Cela ressemble un peu à cette falaise de Bonifacio mais rien de vraiment comparable à cette falaise de 60 mètres”. Quasiment au sommet, là où il a installé sa vie toute en “liberté“.

O.SC.