Excès du manger « sain » : La nouvelle obsession sur le grill

C’est une première en France. Une psychologue de l’université Jean-Jaurès de Toulouse, Marie Dajon, réalise, sous la houlette du Pr Sudres, une étude sur l’orthorexie, un comportement alimentaire plus répandu qu’on ne le croit : la quête obsessionnelle du manger sain qui peut avoir des conséquences graves. Sans doute en lien avec l’anorexie et la boulimie. Le but : créer un outil pour débusquer ce comportement tôt et accompagner ceux qui en souffrent.

Le trop et le peu gâtent le jeu, dit l’adage. Et gâtent le « je » ajoutent les psys. L’objectif de cette étude que réalise la psychologue de la santé Marie Dajon, est de créer un questionnaire pour mesurer les habitudes alimentaires saines (parfois appelées orthorexie) auxquelles nous avons, aujourd’hui davantage qu’hier, tous plus ou moins recours. Dans le cadre d’une recherche en doctorat de psychologie menée à l’Université Toulouse–Jean Jaurès de Toulouse, on mène une étude qui a pour thème les habitudes alimentaires saines et leurs aléas…

Le professeur en psychologie Jean-Luc Sudres explique : « Nous sommes dans un contexte d’une société qui promeut des messages écologiques, de recherches d’une alimentation saine, voire de quête obsessionnelle du manger sain et de produits d’excellentes qualité. »

C’est la première thèse en France sur ce sujet. On pense que cette obsession est en lien avec des troubles du comportement. Mais on manque d’information »

Marie Dajon, psychologue.

Régimes hyper-protéinés, végétarisme, décisions d’écarter le gluten, le lactose… Une alimentation conforme à une idéologie ; par un goût d’une écologie sans partage ; ou pour des raisons plus personnelles, comme avoir un meilleur contrôle sur soi-même, etc. « C’est la première thèse en France sur ce sujet, indique Marie Dajon. On pense que cette obsession est en lien avec des troubles du comportement. Mais on manque d’information sur les facteurs qui en sont à l’origine. Il n’y a pas non plus de prévalence : on trouve autant de cas chez les hommes et chez les femmes, idem pour les âges. »

L’obsession, c’est quand quelqu’un passe plusieurs heures par jour à calculer ce qu’il doit ou non manger, de sorte que ce « comportement altère sa vie, la relation à l’autre et sa vie sociale ». Selon Jean-Luc Sudres, ce phénomène « n’est pas marginal dans la société. Au contraire, il est de plus en plus prégnant. C’est une pathologie de société industrialisée ; d’ailleurs le mot orthorexie a été inventé par un chercheur américain en 1997, ce qui montre bien que ce comportement est récent ».

Un outil pour les généralistes et même pour de l’auto-disagnostic.

Jean-Luc Sudres.
Jean-Luc Sudres, prof d’université Jean-Jaurès Toulouse. DR.

Diffusé via les réseaux sociaux, notamment, un questionnaire élaboré a été proposé, selon deux versions avec 42 et 19 questions. « Quelque 800 personnes nous ont déjà répondu ! » Une fois analysées, ces réponses, qui auront permis de cerner les personnes « au plus près de ce quelles ressentent », serviront « d’outil pour les généralistes et même pour de l’auto-diagnostic. Cela permettra de mieux repérer les symptômes et de prendre le temps d’accompagner ces personnes ».

Les Français peuvent être déboussolés par un contexte compliqué : il est de plus en plus difficile d’éviter des aliments qui aient le moins d’intrants chimiques qui font du mal à notre santé – d’où le développement d’applications comme Yuka (un bel outil) ; il y a de plus en plus de paroles culpabilisatrices autour du manger sain : il faut manger moins de viande, par exemple, c’est meilleur pour la planète ; le développement des fake news ; les végétariens ; les végétaliens ; la mode du véganisme qui véhicule ses idées à discuter en s’appuyant sur les horreurs indiscutables infligées en abattoirs (ce qui est par ailleurs une cause juste).

Conséquences néfastes

Et dans tout cela, on peut en oublier « le plaisir de manger », appuie Jean-Luc Sudres. Du coup, l’orthorexie s’immisce dans les failles de ces bouleversements sociétaux. Cela ajoute du « pathos ». « L’alimentation peut être une préoccupation mais jusqu’à quel degré ? » demande Jean-Luc Sudres. Car, « excessive, elle peut avoir des conséquences négatives et néfastes. Ces comportements exacerbés, parfois compulsifs qui peuvent altérer notre corps et aller jusqu’à la dénutrition« .

Avec cette étude, « nous tenterons de comprendre pourquoi certains ont ce genre de comportement. Nous nous sommes rendus compte que nombre de personnes qui ont des troubles anorexiques ou boulimiques étaient passés ou auront une phase d’orthorexie. Cela peut être une porte d’entrée ou une porte de sortie vers ces maladies Et c’est aussi parfois un aménagement. »

Et le professeur Sudres d’ajouter : « Manger, c’est le plaisir que certains oublient. » Il propose « d’accompagner » plutôt que de combattre frontalement cette conduite alimentaire.

Olivier SCHLAMA