Plongée dans les innombrables réactions à la loi Duplomb : professeur en sciences de l’information à Toulouse, Pascal Marchand a analysé quelque 50 000 commentaires liés à cette loi qui fait l’objet d’un débat sans vote ce jour à l’Assemblée. Santé, industrie agro-alimentaire, normes, réchauffement climatique… Cette loi exacerbe les positions des uns et des autres dans un climat de défiance généralisée qui va jusqu’au complotisme.
Après les Gilets jaunes, les antivax, les cahiers de doléances, l’IA, le rejet prévisible de la réforme des retraites Pascal Marchand sonde les esprits via la levée de boucliers envers la fameuse loi Duplomb qui a suscité des pétitions – et contre-pétitions – dont l’une, postée sur le site de l’Assemblée nationale, a recueilli, un record, plus de deux millions de signatures !
Ce qui a permis d’organiser un débat à l’Assemblée aujourd’hui-même, certes sans vote mais où opposants et défenseurs devront exposer leurs arguments. Aux abords de l’Assemblée, ce sera en tout cas l’occasion pour les opposants à ces textes d’un nouveau rassemblement, prévu à partir de 12h30 à l’appel de plus de 200 organisations selon le collectif Nourrir, dont Greenpeace ou la Confédération paysanne (troisième syndicat agricole). Plusieurs dizaines de rassemblements ont déjà eu lieu en France ce week-end, démontrant une mobilisation toujours forte sur le sujet.
50 000 commentaires de 16 chaînes You Tube décryptés
Professeur en sciences de l’information à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse, Pascal Marchand a analysé ce mouvement. Il en a extrait grâce au logiciel libre Iramuteq quelque 50 000 commentaires issus de 16 chaînes You Tube de chaînes de TV d’un mouvement qui n’est pas sans rappeler les Gilets jaunes. Cette loi échauffe les esprits. Mais derrière ce sujet, d’autres questions sociétales percent.
Quels en sont les thèmes abordés ? “La première série de commentaires sont liés à l’aspect pesticides et santé : est-ce, par exemple, toxique pour les abeilles ? Est-ce que cela engendre des cancers aux humains ? » Ensuite sont abordées les questions de “l’industrie agricole, de la rétention d’eau avec les méga-bassines qui doivent être arrêtées, l’élevage intensif ; la soi-disant main-mise de l’agro-industrie. » Troisième catégorie de commentaires : les normes. Peut-on se permettre d’avoir des normes 100 % françaises différentes des normes étrangères ? Cela se traduit par l’idée que, selon un commentaire extrait : “Soit tu manges tes propres légumes et fruits ; soit tu manges français avec un peu de pesticides ; soit encore tu manges des produits étrangers avec des pesticides encore plus néfastes et interdits en France.” C’est soit français, cher et sans pesticides ou étranger, moins cher et plus toxiques.
Agriculture raisonnée, réchauffement climatique
La quatrième catégorie de commentaires réunit les interventions sur l’industrie agro-alimentaire. Souvent, les commentaires prônent le retour à une “agriculture plus raisonnée, de proximité”.
Le cinquième point abordé dans cette étude, “c’est le climat avec des mot-clés tels que CO2, gaz à effets de serre, changement et réchauffement climatiques… Et comment l’agriculture contribue à ce changement climatique », précise Pascal Marchand. « C’est le premier grand domaine traité dans les commentaires sur la loi Duplomb », confie-t-il.
“D’autres pays le font et ils sont aussi éclairés que nous… » Ou « la science ne démontre par que les néonicotinoïdes sont néfastes…”
Pascal Marchand souligne aussi la présence de commentaires complotistes, antivax “avec un pourcentage assez fort. Qui représente presque la moitié des discussions : 43 % des commentaires traitent de sujets qui n’ont pas de lien direct avec la loi Duplomb”. Au-delà des pesticides, du cancer, de la santé et du climat, il y aussi des oppositions sur le thème de la science. Chaque camp s’en réclame. “On peut constater des arguments du style : “D’autres pays le font et ils sont aussi éclairés que nous… » Ou « la science ne démontre par que les néonicotinoïdes sont néfastes… » D’autres diront l’inverse. “Ce qui va ouvrir la voie au complotisme. Là dedans, apparaît un discours anti-élites, sur une science « manipulée » ou « crédible ». Si elle est manipulée, elle l’est par qui ? Les écolos ? L’industrie…? Beaucoup d’attaques sont frontales avec, parfois, des insultes…”
“Un bloc très politique de commentaires”

On est plus globalement “dans un affrontement entre différentes visions de la société. C’est devenue une affaire politique au sens noble. Le fait que la pétition ait été sur le site de l’Assemblée a amené les gens à se positionner politiquement. Il y a eu un bloc très politique de commentaires où l’on va évoquer cette pétition et les autres. C’est un débat sain. Avec le rôle du conseil d’Etat, l’influence de la signature de la pétition de l’Assemblée qui a dû, et c’est aujourd’hui, rediscuter de cette question. Certes, sans conséquence, mais ce sera un affrontement partisan entre ceux qui défendent la loi et ceux qui la combattent. Tous vont devoir argumenter.”
Pascal Marchand ne fait pas de lien avec les municipales, pour l’instant. “Notre étude a commencé l’été dernier où les municipales étaient encore un peu loin. Mais notre étude n’est pas terminée : elle est relancée par ce débat à l’Assemblée et la 2e loi Duplomb qui vient d’être déposée. Il y aura un impact sur l’évolution du débat aux municipales. Une seconde pétition vient d’ailleurs déposée sur le site de l’Assemblée.”
“Cette loi a vu se cristalliser des débats déjà en suspens dans une ambiance de méfiance radicale”

Pourquoi y a-t-il un tant retentissement avec cette loi qui veut réintroduire des pesticides dans l’agriculture ? « On est dans une période où la France est troublée dans son fonctionnement politique. Il y a une perte de légitimité des gouvernants et des décideurs. Certains sondages montrent que la confiance que leur accorde les Français a considérablement diminué. Dans ce contexte où le gouvernement navigue à vue, cette loi a vu se cristalliser des débats déjà en suspens dans une ambiance de méfiance radicale. Avec une mise en cause de lois autour des questions de climat, de développement durable, de responsabilité environnementale. Et aussi autour de questions sociales et sociétales.”
Il ajoute : « De plus, cette loi Duplomb va à l’encontre des lois sur le climat et porte de vraies questions sociales. J’y retrouve la même dynamique du début avec les Gilets jaunes dont le mouvement s’est déclenché avec la hausse du prix de l’essence mais qui très vite a abordé des questions de société fondamentales et, notamment, de représentation. Ce que l’on aborde avec la loi Duplomb est encore plus profond parce que le climat a beaucoup plus d’importance aujourd’hui.”
“Cette loi s’accompagne d’autres reculs sur la politique énergétique et écoresponsable”
La loi du sénateur Laurent Duplomb, adoptée par le Parlement début juillet, avec le soutien des macronistes, LR et l’extrême droite, facilite le stockage de l’eau ou l’agrandissement de bâtiments d’élevage. Une autre mesure avait concentré l’indignation : la réintroduction sous conditions de l’acétamipride, pesticide de la famille des néonicotinoïdes interdit en France mais autorisé ailleurs en Europe et accusé d’être un “tueur d’abeilles” par ses détracteurs.
Il conclut : “La loi Duplomb est vécue comme une attaque, un recul sur les engagements pris par la France, au niveau national et international, sur une agriculture raisonnée et notamment sur le climat, la lutte contre le changement climatique. D’autant que cela s’accompagne aussi d’autres reculs sur la politique énergétique et écoresponsable… On avait cru, après les Accords de Paris, que l’on allait vers une époque vertueuse, qu’on allait montrer l’exemple et tout cela se casse la figure… » Une désillusion de plus.
Olivier SCHLAMA
À lire également sur Dis-Leur !
Agriculture : Projet de loi, l’environnement pourrait bien avoir Duplomb dans l’aile
Le mouvement a un an : “Les Gilets jaunes sont devenus une référence”
Retraites : “Oui, le rejet massif de la réforme était prévisible… !”
Intelligence artificielle : “Ben oui, Chat GPT peut faire de la… politique !”