La Mission Racine a 60 ans : L’avenir des stations du littoral, “un énorme enjeu”

Mission Racine. 1968, l'entrée de La Grande-Motte. Photo : Claude O'Sughrue

À l’image de la Grande-Motte, ces stations sont sorties de terre sous Pompidou qui voulait empêcher au touriste de franchir la frontière. C’est ce qu’une belle expo relate au Cap d’Agde jusqu’au 31 août. Arriveront-elles à s’adapter au réchauffement climatique ? Au risque de submersion ? Considérées comme un poumon économique, elles sont l’objet de toutes les attentions de la Région Occitanie et de l’Etat au travers du plan Littoral 21.

En 1963, le Languedoc-Roussillon avait tout pour plaire aux touristes : ses 220 km de rivages depuis la Petite Camargue jusqu’à la côte catalane ; un réseau exceptionnel de 40 000 hectares de lagunes et de réserves naturelles ; 1 200 espèces animales et 500 végétales. Et ses 61 communes soumises à la dite Loi Littoral dont vingt stations balnéaires et 70 ports de plaisance, dont la plus grande marina d’Europe, à Port-Camargue.

Expo “Mission Racine, à l’origine des stations littorales”

Port-Leucate, le Cap d’Agde, La Grande-Motte, Port-Barcarès… Il y a soixante ans, naissait ainsi la Mission Racine qui enfanta ces géants du tourisme dont le but était foncièrement économique : retenir un maximum d’estivants en créant ces stations balnéaires. Ce fut un tournant important. Aujourd’hui, le Languedoc-Roussillon, c’est 1,4 million d’habitants permanents et 60 millions de nuitées. Pour marquer cet anniversaire et faire connaître ce pan de l’histoire les Caue (Conseil d’architecture d’urbanisme et de l’environnement) d’Occitanie organisent une exposition intéressante, à deux pas de la plage.

Mission Racine, à l’origine des stations littorales” a été réalisée avec le soutien de la Drac Occitanie et est présentée pour la première fois cet été à la Bulle du Cap d’Agde, jusqu’au 31 août 2023. Une façon d’apporter “un nouveau regard patrimonial sur ce grand projet d’Etat d’aménagement touristique du littoral languedocien…” Et de penser à leur évolution face à de lourds enjeux. Notamment faire prendre conscience à tous – élus, habitants, professionnels, vacanciers – de cette “grande histoire commune, restituée dans son contexte, de la valeur des espaces et des architectures produits, et de se poser la question de leur devenir et de leur adaptabilité face à l’évolution des modes de vie, mais aussi aux enjeux actuels et notamment aux conséquences du changement climatique”.

L’exposition présentée au Cap d’Agde est constituée de douze panneaux : trois sur la présentation générale de la Mission Racine, autant sur La Grande-Motte, sur le Cap d’Agde et sur Port Camargue. Elle sera complétée d’ici 2024 par neuf autres panneaux présentant les stations touristiques de Gruissan et Port Leucate (Aude) et de Port Barcarès (Pyrénées-Orientales).

Cap d’Agde. Crédit : Claude O’Sughrue

Réchauffement climatique, passoires thermiques…

“Cette expo (entrée libre et gratuite, impasse de la Bienvenue, Cap d’Agde), itinérante, a vocation à se déplacer ensuite dans le Gard, l’Aude et les Pyrénées-Orientales”, explique Patrick Buffard. L’architecte urbaniste, conseiller au Caue 34, ajoute : “L’idée, c’est aussi d’expliquer ce qu’était la mission Racine parfois peu connue des habitants eux-mêmes. Et ce, à un moment où le littoral est confronté à des mutations profondes ; à de nombreux enjeux ; le réchauffement climatique et la montée des eaux (50 000 logements seraient concernés); l’érosion du littoral. Il y a aussi la question des passoires thermiques que sont devenus les nombreux logements construits sous Pompidou. Et, en plus, ce sont souvent de petits logements ne correspondant plus aux besoins. Nos stations sont en partie habitées à l’année.” 

Ces stations – parfois labellisées architecture contemporaine remarquable du 20e siècle, arriveront-elles à s’adapter au réchauffement climatique ? “La Grande-Motte, c’est un grand jardin, souligne Patrick Buffard. Il y a beaucoup d’espaces verts. Très bien conçue, elle est déjà prête. Elle sera résiliente face à la hausse des températures, si les remontées de sel ne sont pas trop violentes. Mais beaucoup de stations ne sont pas des réussites qui sont moins qualitatives aujourd’hui que les intentions d’origine ne le laissaient entrevoir.”

La Grande-Motte, la plus remarquable

La Grande Motte avant construction en 1967. Photo : Olivier SCHLAMA

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, et en seulement cinq ans (cinq ans !), la plus remarquable des stations balnéaires françaises, la Grande-Motte, imaginée par Jean Balladur, sortait du sable ex nihilo là où ne résidaient que taureaux, dunes de sable et moustiques. Une prouesse que d’ériger des pyramides de béton pour y retenir le touriste avide de soleil espagnol. La Grande-Motte, étendard vintage des années 1970, a fêté ses 50 ans en 2018… rajeunie. Et à la mode ! Multi-labellisée, elle regarde vers les 50 prochaines années avec un projet pharaonique baptisée ville-port, soutenu ardemment par l’Etat et la région Occitanie. Et une stratégie : le béton chic.

Pour mener à bien la Mission Racine, grand-oeuvre d’Etat – décidé par le gouvernement de Georges Pompidou, sous l’impulsion du général de Gaulle – une mission interministérielle d’aménagement touristique du Languedoc-Roussillon avait donc été créée le 18 juin 1963, il y a tout à peine 60 ans ! Son président, le conseiller d’État Pierre Racine, a donné son nom à cette mission qui durera jusqu’en 1983. Mais, pendant des décennies, ce patrimoine immobilier a vieilli et a tenu vaille que vaille.

Plan Littoral 21 lancé par la Région Occitanie

Jusqu’à ce qu’arrive un autre moment important de l’histoire de ces stations imaginé, lui, par la région Occitanie prenant la mesure que les stations balnéaires devaient répondre aux défis contemporains. A travers le lancement du plan Littoral 21, dès 2017, entre le Premier ministre de l’époque, Manuel Valls, et Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, tous deux convaincus que l’avenir se joue sur le littoral. “Les enjeux économiques sont énormes”, confirme Patrick Buffard.

Mission Racine. Capitainerie de Port Camargue. Photo : Christelle Labrande

“Treize nouveaux projets touristiques “durables et résilients vont voir le jour sur le littoral d’Occitanie”

L’Etat et la Région ont déjà réalisé pas mal de choses pour refaçonner le littoral languedocien, dont Dis-Leur vous a notamment parlés ici. Comme l’expliquait Didier Codorniou, maire de Gruissan et vice-président de la Région : treize nouveaux projets touristiques “durables et résilients vont voir le jour sur le littoral d’Occitanie. C’est une façon de sensibiliser et de soutenir la transformation vers un tourisme durable. Et vers un modèle plus résilient face au changement climatique et bien sur respectueux de l’environnement”.

C’est, justement à Gruissan, le 22 janvier 2022, qu’il y eut la signature, en présence de Jean Castex, Premier ministre, de la convention Plan Littoral 21 2021-2027 “l’État, la Région et la Banque des Territoires réaffirment leurs engagements pour accompagner la transformation du littoral d’Occitanie”. Car sur les 20 000 km de littoral français, 22 % sont soumis à l’érosion ; 650 km de littoral en recul, dont 270 km à une vitesse moyenne de 50 centimètres par an.

Plus d’un milliard d’euros d’investissement

Et la Région Occitanie d’expliquer : “Après des résultats très satisfaisants pour la période 2017-2020, cette convention donne les moyens financiers pour poursuivre le Plan sur la période 2021-2027 : l’Etat mobilise 70 M€ sur 2021-2027, dont une dotation de 58 M€ sur 2023-2027 ; la Région Occitanie, quant à elle, s’engage à hauteur de 76 M€ sur 2021-2027. Ces 146 M€ d’investissements permettront de financer au total 300 M€ d’investissements, en tenant compte de l’apport des porteurs de projet. La Banque des Territoires mobilisera, en complément des interventions de l’Etat et de la Région et en fonction des projets, son panel d’expertises et de financements (ingénierie, prêts, investissement).”

Le samedi 22 janvier 2022 à Gruissan, le Premier ministre, Jean Castex, la présidente de la Région Occitanie, Carole Delga, et la directrice régionale Occitanie de la Banque des Territoires, Annabelle Viollet, signent la 2e partie du Plan Littoral 21.

Si l’on ajoute les investissements directs de l’État et de la Région, c’est plus d’un milliard d’euros qui sera investi pour la mer et le littoral en Occitanie. La Région a en effet prévu d’investir 400 M€ au titre du développement des ports de commerce, et en particulier des ports de Port-la-Nouvelle et de Sète, des énergies marines renouvelables et du plan hydrogène. L’Etat a par ailleurs mené un débat public portant sur la réalisation de deux parcs éoliens flottants commerciaux de 250 MW chacun et de leurs extensions, de 500 MW chacune au large de la Méditerranée.

Vers quelle implication des maires ?

Expo. Mission Racine

Reste une inconnue : l’implication des maires des communes littorales et des stations balnéaires. En clair, ont-ils pris la mesure de la situation ? “Il est prévu en septembre, justement, une journée dans l’Aude sur le thème de l’adaptation du littoral à l’initiative de la Région Occitanie, confie Patrick Buffard. Car il existe des accompagnements, des dispositifs particuliers auxquels peuvent prétendre ces stations. Cela a été prévu dans le cadre de la loi Climat et résilience ; une commune peut depuis avril 2022, par exemple, acheter un bien exposé au risque de submersion et le mettre à la location un certain temps ; obtenir des aides…” Il faut juste que les maires lèvent la main pour être du dispositif. Et, pour l’instant, seule une poignée de communes l’ont fait : Fleury, dans l’Aude ; Villeneuve-les-Maguelone, dans l’Hérault et Collioure, dans les Pyrénées-Orientales. C’est tout. On n’y trouve, pour l’instant, ni Palavas (!) ni Carnon par exemple ; alors qu’en Gironde, elles sont pléthore.

Olivier SCHLAMA

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