La Grande-Motte a 50 ans : De la Grande-Moche à la Grande-Mode !

"L'ambiance à la Grande-Motte a bien changé mais elle a gardé un charme intact !" s'exclame une sexagénaire parisienne qui a ses habitudes le midi au snack chez Popeye. Il n'y a qu'à écouter aujourd'hui le maire LR Stephan Rossignol évoquer la première boucherie ou le premier hôtel de la station pour se replonger dans les incroyables Trente Glorieuses où tout était possible... L'Etat y avait investi l'équivalent de 4,2 milliards d'euros (Insee). Son regard se tourne vite vers l'avenir en surfant sur le haut de gamme. Photo : Olivier SCHLAMA

Il y a un demi-siècle, et en seulement cinq ans (cinq ans !), la plus remarquable des stations balnéaires françaises sortait du sable ex nihilo là où ne résidaient que taureaux, dunes de sable et moustiques. Une prouesse que d’ériger des pyramides de béton pour y retenir le touriste avide de soleil espagnol. La Grande-Motte, étendard vintage des années 1970, fête ses 50 ans… rajeunie. Et à la mode ! Multi-labellisée, elle regarde vers les 50 prochaines années avec un projet pharaonique baptisée ville-port, soutenu ardemment par l’Etat et la région Occitanie. Et une stratégie : le béton chic.

A peine savais-je marcher que l’on m’amena sur la Lune. Oh, pas question d’aller jusqu’à Cap Canaveral, à des milliers de kilomètres de l’Hérault, ni d’imaginer subir une sélection drastique des années durant pour devenir cosmonaute. Non, juste fallait-il s’asseoir chaque week-end dans la toute neuve GS familiale, prendre la route littorale depuis Sète comme pèlerinage dominical et apprécier deviner une évocation du Mexique et plus précisément de Téotihuacan et ses pyramides ancestrales. Adulées ou critiquées : c’était selon l’humeur du paternel. Car, oui, la Grande-Motte, c’est notre cité des pyramides à nous, depuis 1968, date à laquelle elle accueillit ses tout premiers vacanciers. Des pionniers du sable assurément Aztèque !   Que les Parisiens, inaugurant la troisième semaine de congés payés, aimaient fouler, parfois même avant les autochtones…

Comme l’avait formulé un journaliste, on est passés de la Grande-Motte à la Grande-Moche et enfin à la Grande-Mode ! »

Stéphan Rossignol, maire LR de la Grande-Motte

« L’ambiance à la Grande-Motte a bien changé mais elle a gardé un charme intact ! » s’exclame une sexagénaire parisienne qui a ses habitudes le midi au snack chez Popeye. Il n’y a qu’à écouter aujourd’hui le maire LR Stephan Rossignol évoquer la première boucherie ou le premier hôtel de la station pour se replonger dans les incroyables Trente Glorieuses où tout était possible… L’Etat y avait investi l’équivalent de 4,2 milliards d’euros (Insee). Son regard se tourne vite vers l’avenir en surfant sur le haut de gamme : « La Grande-Motte dispose de 93 000 lits répartis dans l’un des plus beaux villages de vacances de France, Belambra ; 12 hôtels dont un cinq étoiles et cinq quatre étoiles ; un Pasino, un palais des Congrès, un golf… Sans parler du tourisme d’affaires en pleine expansion. Pas une autre station n’est aussi bien pourvue que nous », plastronnerait presque Stephan Rossignol à la tête de la Grande-Motte depuis dix ans, par ailleurs président de l’Agglo du Pays de l’Or et conseiller régional. La Grande-Motte a reçu le label Patrimoine du XXe siècle et, depuis le 13 avril dernier, celui de Grand Site d’Occitanie décerné par le conseil régional. Branchée ! « Comme l’avait formulé un journaliste, on est passés de la Grande Moche à la Grande-Motte et, enfin, à la Grande-Mode ! », sourit Stéphan Rossignol. Dont la stratégie tourne autour de la sublimation d’une architecture unique, du pôle nautisme et la filière tourisme d’affaires.

Quand les bulldozers érigèrent les quartiers masculin et féminin

Photo : Olivier SCHLAMA

« Dans toute l’Occitanie, 39 sites ont été labellisés Grand Site d’Occitanie mais une seule ville l’a été dans sa totalité, la Grande-Motte », fait remarquer le maire. Nous sommes aussi labellisés, depuis le 20 décembre 2017, Station de tourisme comme 324 autres communes en France sur 1 200 qui y prétendent. » Des labels qui couronnent une ville qui a su commencer à se renouveler, y compris sur les « ailes » de la saison estivale. Pour cela, la Grande-Motte, c’est, entre autres, un festival très couru de feux d’artifices tout l’été ; c’est le classieux salon du multicoques ; c’est le salon international – en février ! – des plages ! C’est une proximité de l’aéroport de Fréjorgues à dix minutes ; de la nouvelle gare SNCF Sud de France, certes pour l’instant fantômatique.

Stephan Rossignol, maire LR « heureux » de la Grande-Motte depuis dix ans devant une photo panoramique de sa commune. Photos : Olivier SCHLAMA

Que de chemin parcouru depuis que le photographe officiel de la mission Racine, Claude O’Sughrue, a immortalisé les tout premiers coups de pioche. Il faut d’ailleurs visiter – après l’avoir dénichée – son exposition au rez-de-chaussée du Yacht club ! Et se replonger en 1966 où l’étang marécageux du Ponant creusé à trois mètres de profondeur pour créer un plan d’eau de 300 hectares en un an ! Titanesque. C’est ainsi que les bulldozers ont érigé à l’Est le quartier dit « masculin », avec des constructions de formes phalliques ; à l’ouest, ce sont des bâtiments proposant de belles courbes et contre-courbes : c’est le quartier dit « féminin ».

Les taxes du Casino à elles seules apportent 3,3 millions d’euros chaque année ; que les 15 concessions de plage apportent quelque 1 million d’euros et le stationnement largement payant 800000 euros. Tout autant que la taxe de séjour. »

1969 : Série de photos de Claude O’Sughrue, à la demande des promoteurs destinées à la presse étrangère. Nautisme, musique, sport, jeunesse sont mis en avant. Quelques mois plus tôt, là où doivent s’élever les pyramides, on dispose d’une main d’oeuvre importante pour l’enjongage : des joncs sont jetés sur le sable puis enfoncés par le passage des rouleaux ou d’engins lourds. Pour bien fixer le sable. Ph : O.SC.

C’est l’architecte Jean Balladur qui érigea la Grande-Motte après que la mission Racine en eut décidé la création en 1963, épousant la volonté expresse de l’évergétiste De Gaulle. « La commune respecte toujours les 70 % de verdure prévue dès l’origine sur les 1 500 hectares que composent la commune », précise Stéphan Rossignol. Et ses 45 % de plus de 60 ans sur 9 000 habitants à l’année, « malheureusement », lâche-t-il. « Ce sont souvent de jeunes retraités qui y ont acquis une résidence, parfois secondaire. Mais nous avons aussi 1300 enfants scolarisés dans la commune et même un lycée. » Les ressources fiscales sont relativement aisées. Il faut dire que les taxes du Casino à elles seules apportent 3,3 millions d’euros chaque année ; que les 15 concessions de plage apportent quelque 1 million d’euros et le stationnement largement payant 800 000 euros. Tout autant que la taxe de séjour. C’est sur ces bases-là que la Grande-Motte a franchi un cap.

Le projet de l’urbaniste François Leclercq. Photo : DR.

Le projet ville-port, c’est 65 millions d’euros d’investissement sur dix ans, avec un début des travaux en 2021 et une livraison du port en 2023. Pour les logements, les livraisons s’étaleront de 2025 à 2027.

Stéphan Rossignol

Le maire le promet : « Certaines zones habitables seront « densifiées » mais aucun nouvel arpent ne sera bétonné. » C’est dans ce contexte que 500 nouveaux logements seront créés, dont 30 % de logements aidés (car le foncier est très cher : « La moitié de mes 285 agents municipaux ne peuvent pas habiter la commune », concède-t-il) , au centre-ville et dans le quartier du Ponant. Ces logements s’inscrivent dans le projet ville-port : un nouveau bassin abritant 400 anneaux supplémentaires portant la capacité de la Grande-Motte à 2 000 anneaux ; il s’agira aussi de déplacer et de moderniser la zone technique. « Le projet ville-port, c’est 65 millions d’euros d’investissement sur dix ans, avec un début des travaux en 2021 et une livraison du port en 2023. »

Pour les logements, les livraisons s’étaleront de 2025 à 2027″, précise Stéphan Rossignol. Son financement ? « Grâce au préfet de l’Hérault, 40 hectares de Domaine public maritime nous ont été donnés. C’est une vraie chance ! Cette vente représentera un tiers du projet ; nous espérons obtenir un tiers de subvention et un tiers de la somme proviendra d’un emprunt que fera le port qui tirera ses revenus de la location des 400 anneaux et de la zone technique. »

C’est une oeuvre qui est arrivée à maturité : il y a 50 ans, elle était indéchiffrable. En avance sur son temps, elle proposait des parkings de délestage au moment où régnait le tout-voiture, objet de liberté et marqueur d’une époque ; c’est aussi une ville-jardin dotée de 30 000 arbres. »

Jérôme Arnaud, directeur de la station

Jérôme Arnaud est le directeur de la station qu’il résume volontiers des trois lettres « LGM » comme on le ferait pour une personnalité connue. Il explique la réussite actuelle de la Grande-Motte par une « conjonction de raisons ». « D’abord, c’est une oeuvre qui est arrivée à maturité : il y a 50 ans, elle était indéchiffrable. En avance sur son temps, elle proposait des parkings de délestage au moment où régnait le tout-voiture, objet de liberté et marqueur d’une époque ; c’est aussi une ville-jardin dotée de 30 000 arbres. » Une ville-station, « expression d’une liberté originelle », en phase avec les préoccupations du moment. « Cette canopée, cette trame verte a d’ailleurs été sanctuarisée dans les documents d’urbanisme et on ne pourra pas en supprimer pour étendre la ville. De la même manière, on a maintenu le dress code de la Grande-Motte, un blanc diamant pour les façades. Quant aux loggias, un catalogue de tons a été édité qui doit être respecté pour garder l’unité et l’harmonie d’origine.

De la même manière, cette ville a été imaginée par Jean Balladur de sorte que tous ses habitants aient leur soleil et espaces verts. » Autre raison, les moins de 30 ans, sondage Ifop à l’appui, ne sont plus marqués par les débats médiatiques de l’époque et « adorent la Grande-Motte, sans préjugés. » Et puis, solde Jérôme Arnaud, il y a une vraie volonté politique, qui n’est pas de la communication artificielle. On s’est penchés sur notre héritage et les valeurs qui nous ont été légués. Et sont ressortis : singularité, audace et universalité ; car LGM a été inspirée jusqu’à l’utopie par le travail sur les villes nouvelles d’Oscar Niemeyer, architecte brésilien, et de Le Corbusier dans la ville nouvelle de Chandigarh en Inde. La Grande-Motte est devenue un modèle balnéaire ; d’ailleurs, des écoles d’architecture de l’Europe entière y viennent pour étudier ce modèle-là.

Lampadaires, banquette, table… Quand la Grande-Motte inspire le mobilier domestique et les objets iconiques de la plage : parasol, serviette, tube de crème…

Parallèlement, nous avons donné la parole à des artistes, des créateurs, designers… Nous en sommes même arrivés, il y cinq ans, à commercialiser via la société Oxyo, notamment, les mêmes lampadaires de la place de la mairie, que Jean Balladur avait baptisés lampe-fée, car dotés de « chapeaux ». Mais au lieu de mesurer 8,5 mètres, leur taille atteint 1,8 mètre et peut éclairer un salon domestique. » Un peu de Grande-Motte dans votre appartement ? D’autres lampes de couleur baptisées « BB », pour baies basses, sont disponibles à l’achat ou encore le fameux plot en béton en forme de « S » servant à l’origine à délimiter l’espace urbain et qui n’a jamais manqué de marquer les bas de caisse de milliers ou les portières de voitures qui s’en approchaient pour stationner…

Et le S en béton devint… canapé ! Photo : Marc Ginot.

Eh bien, ces fameux « S » ont servi de modèle à une banquette que l’on peut retrouver sur le site Made in design.com. Quant au célèbre architecte Rudy Ricciotti, il a dessiné une table en béton d’inspiration grand-mottoise, destination qu’il adore comme l’actuel préfet de l’Hérault qui a eu des accents gaulliens dans son discours lors de la cérémonie des 50 ans. Les prolongements sont infinis : il existe même des vélos commercialisés par la société Caminade aux formes rondes du secteur du Couchant ; une photographe, Maia Flore, a produit une expo, Playground, remarquable

Un vélo chic pour béton choc. Photo : Nicolas Millet.

« Vu le peu de fonds en terme de références, on a demandé à des universitaires de se pencher sur la Grande-Motte », ajoute Jérôme Arnaud. Le directeur de la station révèle que, très prochainement, sera lancée la production d’objets iconiques de la plage, serviettes, parasols, tubes de crème solaire, suivant un design LGM mis en forme par le studio parisien 5.5. Enfin, ce « déterminisme du tourisme de masse qui semblait historiquement gravé » a aussi pu être modifié grâce à l’apport de quelque 100 millions d’euros d’argent publics et privés, entre 2010 et 2018, pour certains bâtiments, équipements publics, créer le Centre nautique le Grand bleu, rénover les tennis, le palais des Congrès, l’avenue de l’Europe… »

On va rénover la promenade d’un bout à l’autre du Levant au Couchant, reconsidérer la place de la voiture, etc. Les logements seront construits à la place de la zone technique actuelle qui, elle, se rapprochera de l’eau ; on va agrandir la plage, refaire la jetée… »

François Leclercq, urbaniste

Cette fascination pour l’oeuvre de Jean Balladur, on la retrouve chez François Leclercq, « un travail de Balladur qui a donné une vraie identité à la Grande Motte », confie l’urbaniste en charge du projet ville-port. Ville ou port ? « A l’origine de la Grande-Motte, tout est parti du port : on a surélevé les terrains de façon incroyable ! Eh bien nous on propose de s’inscrire dans cette continuité architecturale avec un projet baptisé Ballade, avec deux L comme pour évoquer une petite musique (par opposition à balade, la promenade) et aussi comme le début de BALLadur. On va rénover la promenade d’un bout à l’autre du Levant au Couchant, reconsidérer la place de la voiture, etc. Les logements seront construits à la place de la zone technique actuelle qui, elle, se rapprochera de l’eau ; on va agrandir la plage, refaire la jetée… »

La Grande-Motte avant la Grande-Motte. Ph : O.SC.

Stéphan Rossignol veut aussi s’appuyer sur un tourisme haut de gamme, avec davantage de services et une meilleure qualité d’accueil. Son projet ville-port fait la part belle au nautisme, un écosystème déjà en pointe avec la société Outremer, l’une des toutes premières à construire des catamarans de luxe. Sans oublier la montée en puissance du tourisme d’affaires. « Pas moins de 30 % à 40 % de la dépense touristique à la Grande-Motte, dit-il, se fait en tourisme d’affaires », a calculé le maire. « C’est, par exemple, 75 % du volume d’affaires du Novotel, 55 % pour le Mercure et 45 % de l’activité du Belhambra. » Pas roupie de sansonnet.

Une plate-forme de réservation réunira dès septembre toute l’offre l’hébergement disponible en temps réel sur la station : agences immobilières, campings, hôtels, résidences de tourisme. »

Guillaume Ruiz, patron de la Plage, tout nouveau cinq-étoiles

A la tête du tout nouveau cinq-étoiles La Plage Art et émotion, le second de l’ex-Languedoc-Roussillon avec le Domaine de Verchant, Guillaume Ruiz ne dit pas autre chose : « Nous avons ouvert en janvier dernier. Notre activité est conforme aux prévisions, satisfaisante. Guillaume Ruiz, Jérôme Keruzoé (patron du Mercure) et bien d’autres ont eu une idée lumineuse, pour améliorer la rentabilité de leurs établissements, de créer un service, baptisé La Grande Motte Réservation, qui sera accessible à partir de septembre. « Cette plate-forme réunira, dès septembre, toute l’offre l’hébergement disponible en temps réel sur la station : agences immobilières, campings, hôtels, résidences de tourisme, explique le premier. Exemple, si l’hôtellerie est complète, le moteur de recherche peut lui proposer autre chose, jusqu’au mobil home ; en tout cas, une solution d’hébergement immédiate. » Ce qui a un intérêt évident pour le touriste et aussi pour les professionnels : « Cela nous évitera les commission des sociétés comme Booking et surtout nous avons créé un module tourisme d’affaires. On apporte une solution clé en main à une société qui veut organiser un séminaire : on peut contingenter un certain nombre de chambres et d’hébergements à un tarif spécifique. Et tout cela sans intermédiaire. »

La Grande-Motte est une destination assez exceptionnelle qui a su évoluer. »

Didier Arino, directeur de Protourisme

Directeur du cabinet spécialisé Protourisme qui définit les stratégies en matière de tourisme des communes, entre autres, Didier Arino ne tarit pas d’éloges : « La Grande Motte, c’est une destination assez exceptionnelle qui a su évoluer, même s’il lui reste des défis à relever ; c’est l’une des rares stations de l’ex-Languedoc-Roussillon où il y a peu de vent : Balladur avait même pensé à l’implantation et l’orientation des pyramides pour freiner le vent du Nord ! ; une commune où l’on peut tout faire à vélo ! C’était très en avance pour l’époque.

Parasols LGM By… Photo Jules Langeard.

C’est aussi le meilleur taux d’occupation des hôtels de la côte ; c’est une station qui vit les quatre saisons, qui propose une vraie unité de lieu ; on peut tout y faire à pied, avec un hébergement de proximité, des activités nautiques, de la culture et c’est la station idéale pour le tourisme d’affaires de moyen format, en deçà de l’Arena de Montpellier par exemple… » Et le maire Stéphan Rossignol de reconnaître des « défis à relever » : « Il faut revisiter le front de mer », c’est-à-dire à le rénover, éclairage compris ; revoir l’éclairage public et donner une unité architecturale aux commerces et restaurants, à « continuer la montée en gamme » et améliorer l’offre touristique ». Pour que la cité des Pyramides continue à être ce morceau de Lune que nous promettent nos parents. 

Olivier SCHLAMA