Insolite : La Méditerranée sur un bateau préhistorique !

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Revivre le passé pour « comprendre le possible ». Les hommes de la préhistoire ont peuplé les rives françaises de la Méditerranée et ses îles. Oui, mais comment ? Des scientifiques du CNRS veulent reconstituer une embarcation identique à celle qui aurait servi aux hommes préhistoriques dans une épopée méconnue.

Le projet Ahoum ? Une épopée ! Toomaï Boucherat, chercheur associé au laboratoire Lampea du CNRS à Aix-en-Provence, explique : « Nous avons le projet de recréer une embarcation préhistorique susceptible d’avoir permis avec armes, bagages, graines, hommes, femmes, enfants, de coloniser les îles de la Méditerranée, dans un premier temps. Et le rivage de la Méditerranée française dans un second temps. » Puis, plus tard, l’Amérique ensuite bien avant Christophe Colomb. Ce projet fou porte le nom de Ahoum, « un nom que j’ai inventé et qui signifie dans mon esprit le dieu soleil qui va nous aider dans notre aventure ! » rigole ce scientifique qui n’hésite pas à inventer une langue pour ne pas être importuner au téléphone…!

Entre – 10 000 ans et – 5000 ans avant JC, le mésolithique et le néolithique cardial voient arriver les premières grandes explorations maritimes d’homo sapiens dans le bassin méditerranéen »

Virgile Blua, à l’origine du projet.

« Entre – 10 000 ans et – 5000 ans avant JC, le mésolithique et le néolithique cardial voient arriver les premières grandes explorations maritimes d’homo sapiens dans le bassin méditerranéen. La Corse, la Sardaigne ou encore l’île de Malte sont découvertes progressivement par traversées qui prouvent ainsi que nos ancêtres ne migraient pas uniquement par cabotage », précise Virgile Blua, en dernière année d’école d’ingénieur à l’IMT Atlantique de Brest, qui a eu cette idée. Et qui ambitionne, au-delà de cette aventure, dans quelques années de côtoyer l’Afrique pour aller jusqu’au Brésil avec cette même embarcation préhistorique.

C’est lui qui a soumis l’idée d’une traversée préhistorique à Toomaï Boucherat, chercheur associé au laboratoire Lampea du CNRS à Aix-en-Provence. « Il y a des expériences qui ont été faites là-dessus, sur des expéditions au long cours, précise ce dernier. On sait aussi que l’Australie a été peuplée entre 50 000 et 60 000 ans avant JC. Et on sait qu’il y avait des bras de mer à l’époque de 200 km à 300 km à couvrir. Il a bien fallu que ces gens arrivent ! Le problème, c’est que l’on n’a pas retrouvé des exemplaires de ces pirogues de mer. » 

Obligatoirement, s’il y a eu un aller, il y a eu un retour pour aller chercher les copains. Le chemin de retour – plutôt par Majorque peuplée assez vite ou l’île d’Elbe – se retrouve à l’époque grâce aux étoiles et aux vents… »
Toomaï Boucherat, chercheur au laboratoire Lampea du CNRS à Aix-en-Provence

Quel était donc le circuit supposé de ces premiers aventuriers ? Et y avait-il un voyage retour ? « Obligatoirement, s’il y a eu un aller, il y a eu un retour pour aller chercher les copains. Le chemin de retour – plutôt par Majorque peuplée assez vite ou l’île d’Elbe – se retrouve à l’époque grâce aux étoiles et aux vents. Nous avons ici la chance d’avoir le mistral qui pousse au large ou du vent d’est qui renvoie vers nos côtes. Le vrai problème à la préhistoire c’est d’amener des graines, de la nourriture, etc. »

On a retrouvé des restes de feux à moins 450 000 ans. Et à Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales à moins 440 000 ans. »

Et puis si ce ne sont que de jeunes hommes et de jeunes femmes partis pour le premier voyage, il est évident que la population totale a eu besoin de plus de gens pour arriver à peupler un territoire qui est, rappelons-le, déjà habité : on a retrouvé des restes de feux à – 450 000 ans. Et à Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales – 440 000 ans. Il faut être au moins 25 ou 30 humains pour peupler un territoire. L’espèce humaine a beaucoup migré. Du début d’homo erectus à 1,5 million d’années. On considère qu’une génération progressait à l’époque de 25 kilomètres. Cela correspond à un territoire de chasse donné où le soir on pouvait aussi facilement s’y mettre à l’abri. »

Opération crowfunding pour réunir 50 000 euros

 

Virgile Blua reprend : « La construction de ce bateau préhistorique devrait durer environs deux à trois mois. Elle se fera sur l’Étang de Berre. C’est le lieu idéal avec un plan d’eau vaste et dégagé et un accès direct sur la mer par le canal de Martigues. Nous sommes également en train de faire les démarches auprès de la mairie de Châteauneuf-les-Martigues (Bouches-du-Rhône) qui a des infrastructures près de l’étang, et qui ont été déjà utilisées pour des travaux expérimentaux en archéologie. »

Réunir une équipe pour l’aventure

Le projet à deux objectifs : retrouver les méthodes de navigation préhistoriques dans le bassin méditerranéen. Et établir de manière légitime (uniquement avec du matériel et de la nourriture d’époque) que des traversées ont eu lieu en mer Méditerranée et même dans l’océan Atlantique. « Nous sommes en train de réunir une équipe pour l’aventure et de faire un peu de communication, confie Virgile Blua. Une cagnotte via une plate-forme de crowfunding sera très bientôt mise en ligne. Si elle réussit, la construction pourra commencer. Le départ pour la traversée de la Méditerranée se fera Nice ou Gênes. »

Sorte de catamaran avec mâts articulés

Ce projet un peu dingue consiste à répéter l’histoire. « A l’époque où les hommes ont quitté le Moyen Orient, le croissant fertile, vers – 6 500 ans avant JC, reprend Toomaï Boucherat, chercheur associé au laboratoire Lampea du CNRS à Aix-en-Provence. Et qui ont longé les côtes de la Méditerranée. Pour s’implanter. Étant donné que nous n’avons pas de pièce de bateau correspondant à ce qui pourrait avoir été utilisé, eh bien on a essayé de faire travailler notre imagination : comment faire 200 kilomètres pour atteindre la Corse à bord d’une embarcation, sans couler. Alors qu’à l’époque on ne dispose que de pirogues creusées dans un tronc d’arbre. Avec Jean Courtin, l’ex-directeur du CNRS pour Paca, on a imaginé un bateau, une sorte de catamaran avec des mâts articulés. » Une hypothèse qui permettrait de valider des expéditions qui plus longues.

Est-ce que ça a été possible comme ça ; possible uniquement avec des pirogues façon canoë… Ça demande de l’expérience, de l’expérimentation pour tisser les voiles, etc. Il y a beaucoup de travail en amont. »

Ahoum est né « parce que je viens d’éditer une BD scientifique correspondant au site de Châteauneuf-les-Martigues, où j’habite, à cette époque : – 6 500 ans avant JC. Où des gens sont venus peuplés le massif local.  Or, on sait qu’ils sont arrivés par la mer. Ce ne sont pas des migrations terrestres. Les côtes françaises, italiennes sont bourrées d’îles. » On peut très bien faire ce voyage en faisant des étapes et en s’y mettant à l’abri par mauvais temps. « On sait que la Corse a été peuplée vers – 10 000 ans. »

Que nous apprend cette expérience grandeur nature ? « Ça nous apprend le « possible ». Est-ce que ça a été possible comme ça ; possible uniquement avec des pirogues façon canoë… Ça demande de l’expérience, de l’expérimentation pour tisser les voiles, etc. Il y a beaucoup de travail en amont. »

Moi qui suis un militant d’Europe écologie et de Médecins du monde, ça m’évoque bien sûr plein de choses, notamment la manière dont les migrants sont accueillis sur nos territoires… »

Pourquoi mettre en oeuvre cette expérience en pleine actualité sur le triste sort des migrants ? « Moi qui suis un militant d’Europe écologie et de Médecins du monde, ça m’évoque bien sûr plein de choses, notamment la manière dont les migrants sont accueillis sur nos territoires… » Comme un clin d’oeil à la dure actualité, au racisme et à l’intolérance, il dit : « Vous savez qu’il y a deux millions d’années, on était tous noirs ! La vie autour de la Méditerranée s’est bâtie sur l’immigration par voie terrestre et particulièrement par la vallée du Danube et qui se sont faits aussi par voie maritime. »

Chauffer des galets, carboniser le bois, user les grès…

Pour l’instant, « nous avons les plans du bateau. On n’a pas encore la matière première, c’est-à-dire deux troncs d’arbre, des peupliers, qui doivent faire entre huit et dix mètres de long. Cela se creuse uniquement avec les mêmes outils qu’utilisaient les hommes de la préhistoire. La technique consiste à faire chauffer jusqu’à les rougir des galets. Les poser sur le bois. Quand il est carbonisé, on attaque avec des herminettes faites avec des pierres dures de la Durance, la serpentine qui sert aussi à faire des hâches constituées aussi de bois de cerf pour amortir les chocs et faire en sorte qu’elles n’éclatent pas sous les coups. On utilisera aussi des os que l’on usera sur des grès pour obtenir des biseaux pour décaper, ajuster, etc. »

En Corse dans trois ou quatre ans

Il ajoute : « Quand on est arrivé à l’épaisseur voulue, on utilise aussi de l’argile pour protéger le bois. C’est très long. Il faut compter trois mois. Très compliqué. Mais avec de bonnes équipes, on arrivera. On recrute d’ailleurs en ce moment des bénévoles via les réseaux sociaux pour se lancer dans l’aventure et, en même temps, une souscription pour récupérer des sous pour financer. Ces gens qui vont travailler, il faut les nourrir, les loger, etc. » Le budget est fixé à 50 000 euros, dont une partie, 4 700 euros sera récoltée auprès du public via le crowfunding pour lancer le projet et confectionner les outils. La Région Paca sera aussi interpellée à mettre au pot. « Je pense que nous pourrons aller en Corse dans trois ans ou quatre ans. On ne peut pas s’aventurer comme ça, sans essais et peut-être modifications et engager la vie des gens. »

Olivier SCHLAMA

👉 La vidéo du projet