Chronique politique : Mare nostrum, lien ou frontière ?

Les uns rêvent d’un "nous" méditerranéen quand les autres restent enfermés dans la logique binaire du "eux" et "nous". Le processus s’englue, puis renaît en 2007 sous l’impulsion du président Sarkozy. L’idée séduit sur toutes les rives, sauf celles de la Libye où le colonel Kadhafi dénonce la résurrection de l’Empire romain. L’idée s’évanouit à nouveau…Engloutie ? Photo : DR.

Avec le Sétois Sébastien Denaja, 39 ans, député socialiste de la 7e circonscription jusqu’en 2017, Dis-Leur ! poursuit la chronique politique en Occitanie. Son deuxième thème : mare nostrum : la Méditerranée. En alternance la semaine prochaine, avec le Ruthénois Dominique Reynié, 58 ans, ex-candidat LR à la région.

Il fait une chaleur à crever. Des heures de bagnole, d’embouteillages, de péages, de virages, de mirages, de voyage…Et, enfin…elle est là. Au loin, quelques petits triangles blancs. Plus près, quelques rectangles colorés sur lesquels s’allongent des silhouettes dénudées. Et elle, impassible, elle est là, majestueuse, avant de se faire impétueuse au moindre coup de vent, laissant les enfants la chatouiller en faisant des ronds…des ronds dans l’eau…Elle est là. Mare Nostrum. Notre mer. La Méditerranée.

De nos jours, on l’appelle souvent la Grande Bleue, mais dans l’Antiquité les Egyptiens la dénommaient la Grande Verte, tandis que les Turcs y voyaient une Mer Blanche. Etymologiquement, Méditerranée signifie : au milieu des terres. Les Romains l’appelaient ainsi Mare Internum. La Méditerranée, c’est d’abord une étendue d’eau, de deux millions et demi de kilomètres carrés, (coincée ?) entre les rives européenne, nord-africaine et asiatique. Mais elle est plus qu’un espace, plus qu’une étendue d’eau « où, même à ses moments furieux, Neptune ne se prend jamais trop au sérieux », comme disait Brassens. 

L’idée méditerranéenne est aujourd’hui au centre d’enjeux cruciaux : écologiques, économiques, démographiques, touristiques, religieux et pour tout dire politiques. »

La Méditerranée, c’est une idée. Une idée à l’histoire tourmentée et pas simplement une histoire d’eau… L’idée méditerranéenne est aujourd’hui au centre d’enjeux cruciaux : écologiques, économiques, démographiques, touristiques, religieux et pour tout dire politiques.

Une Mare Nostrum qui unit ou qui sépare ? Photo : DR.

« Notre » mer…Un pronom possessif qui suppose du commun. Pourtant, aujourd’hui – mais sans doute depuis toujours – la Méditerranée est au coeur d’une dialectique unité/diversité ; union/fragmentation. Depuis toujours se pose la question de savoir si elle constitue un espace qui sépare ou au contraire qui unit ? Un lien ou une frontière ? Une jonction ou une séparation ?

Pour relever le défi migratoire ou le défi climatique, la solution ne saurait être seulement européenne. Le XXIe siècle sera celui de l’Union méditerranéenne ou ne sera pas. »

Quand le terme naît au XIXe siècle, d’aucuns pensent qu’ « en construisant une idée méditerranéenne, un trait d’union apparaît ». Aussi, a-t-on très vite mis en avant la présence de ruines greco-romaines sur tout son pourtour (y compris en Afrique) pour symboliser son unité passée. Mais, la Méditerranée reste un espace malgré tout fragmenté. Et sa fragmentation s’accentue naturellement après la période marquée par la double hégémonie française et britannique de la Première à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle n’échappe pas à la logique antagoniste et dominatrice du Nord sur le Sud. Et ce n’est qu’au début des années 1990 qu’émerge peu à peu l’idée que la Méditerranée peut constituer tout autant une zone de dangers potentiels qu’un espace où peut se jouer un destin commun.

Et pourquoi pas un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité comme on l’imagine à la conférence de Barcelone en 1995 ? Mais, deux logiques s’affrontent. Les uns imaginent réellement un espace commun, méditerranéen. Les autres préfèrent parler d’un simple partenariat « euro-méditérranéen », reposant donc sur deux espaces distincts. Les uns rêvent d’un « nous » méditerranéen quand les autres restent enfermés dans la logique binaire du « eux » et « nous ». Le processus s’englue, puis renaît en 2007 sous l’impulsion du président Sarkozy. L’idée séduit sur toutes les rives, sauf celles de la Libye où le colonel Kadhafi dénonce la résurrection de l’Empire romain. L’idée s’évanouit à nouveau…Engloutie ?

Nous semblons toujours enfermés dans cette oscillation permanente entre mise à distance et tentative de rapprochement. Même si aujourd’hui, ce qui l’emporte, c’est la mise à distance, c’est l’idée d’une Méditerranée qui n’est qu’une étendue d’eau séparatrice : une frontière. Partout en Europe, l’heure est au repli. Partout en Europe, les démocraties libérales préfèrent boucler leurs frontières, plutôt que d’être fidèles aux droits et libertés fondamentaux qu’elles forgèrent jadis.

Alors, à moins d’un an des élections européennes, peut-être pourrait-on prendre conscience que l’Europe et l’Afrique sont trop proches pour se tourner indéfiniment le dos ? Pour relever le défi migratoire ou le défi climatique, la solution ne saurait être seulement européenne. Le XXIe siècle sera celui de l’Union méditerranéenne ou ne sera pas. A méditer… tout en faisant du pédalo sur la vague en rêvant…

Sébastien DENAJA