Chronique : Ces enfants du Midi à la conquête du monde

Fête de l'ail rose de Lautrec... Une civilisation occitane qui s’exila pour échapper à la mort au moment de la croisade contre les Albigeois ou des guerres de religion, contrainte à la migration vers le Nord de la France lorsque le Languedoc fut rattaché au Royaume de France, combattant contre "les infidèles", lors de la reconquista... Photo : DR.

Jamais indépendante, souvent autonome, l’Occitanie sut faire naître une civilisation aux influences diverses qui l’ont imprégnée : la civilisation occitane… L’historien Samuel Touron  démontre que la diaspora occitane s’étend aussi bien dans l’Espagne ou l’Italie voisine qu’en Allemagne ou en Afrique du sud et dans les Caraïbes…

L’Occitanie est une terre de rencontres, d’échanges et de mouvements, frontière de nombreux peuples. Elle a connu une myriade de peuples, suscitant nombre de convoitises. Elle fut celte, grecque, romaine, arabe, germanique, puis française. Jamais indépendante, souvent autonome, elle sut faire naître une civilisation aux influences diverses qui l’ont imprégnée : la civilisation occitane, car oui, il existe bien une civilisation occitane à part entière, une civilisation qui a su, à toute époque, rayonner en Europe et dans le monde

Une civilisation qui s’exila pour échapper à la mort au moment de la croisade contre les Albigeois ou des guerres de religion, contrainte à la migration vers le Nord de la France lorsque le Languedoc fut rattaché au Royaume de France, combattant contre « les infidèles », lors de la reconquista ou des croisades levantines, rêvant de prospérité ou de richesse en embarquant pour les navires du Nouveau Monde, ces enfants du Midi, de toute époque et de toute condition, sont bel et bien partis à la conquête du monde…

Le destin de l’Occitanie est profondément lié à celui de la péninsule ibérique voisine (…) On peut constater un grand nombre de suzerainetés croisées liées à des intérêts politiques, économiques et stratégiques communs. »

L’Occitanie historique partage une large frontière avec l’Espagne, dont le Languedoc constitue la porte d’entrée. Le destin de l’Occitanie est profondément lié à celui de la péninsule ibérique voisine, longtemps, les deux espaces partagèrent même un territoire commun. On peut constater un grand nombre de suzerainetés croisées liées à des intérêts politiques, économiques et stratégiques communs. On note au cours de l’histoire bon nombre d’alliances matrimoniales qui résultèrent en la domination de la couronne d’Aragon et des comtes de Barcelone sur une bonne partie de l’actuel Sud de la France.

Vue de ville de Guardia Piemontese en Calabre où vit l’une des plus importantes communautés occitanes en-dehors de l’Occitanie historique. Photo : DR.

Le Comte de Provence, de Gévaudan, de Cominges ou encore de Béarn sont des suzerains de la couronne d’Aragon. Le peuple occitan dépend ainsi durant plusieurs siècles des voisins aragonais, la défaite des seigneurs du Midi contre les seigneurs du Nord lors de la bataille de Muret en 1213 eut pour effet un premier mouvement d’exil vers l’Aragon et donc ce qui allait devenir le Royaume d’Espagne.

Le royaume de Majorque possédait le seigneurie de Montpellier et gouvernait depuis Perpignan

Entre 1229 et 1231, la reconquête des Baléares par Jacques Ier d’Aragon face aux musulmans Almohade se fait avec l’appui de bon nombre de soldats occitans, son repeuplement se fera également à l’aide d’Occitans exilés ou désireux d’obtenir leur salut en aidant à la lutte contre l’infidèle menaçant l’Europe chrétienne. Le Royaume de Majorque, né en 1262 de la volonté aragonaise, possédait la seigneurie de Montpellier et gouvernait depuis Perpignan soit de l’autre côté des Pyrénées.

On assiste ainsi à un phénomène commun d’interdépendance et d’interconnexion entre aragonais, catalans et occitans avec la reconquête du Royaume de Valence, les travaux de Joan Martinis résumés dans son ouvrage Valéncia tèrra d’Òc1 publié en 2010 démontrent parfaitement l’influence et l’importance du peuplement occitan dans les possessions de la couronne d’Aragon. Ainsi, l’Occitanie a sut lié son destin à celui des Pays Catalans, terre de la couronne d’Aragon. La proximité linguistique et culturelle et les consensus économiques et stratégiques ont entrainé une interconnexion entre Occitans et Catalans mais aussi un mouvement de population occitan vers les pays catalans.

La proximité géographique et culturelle plus forte entre Occitans et Catalans qu’entre Occitans et Français

Cela s’explique par la partielle annihilation de la civilisation occitane par la croisade contre les Albigeois et la conquête française et parallèlement, par l’entrée dans son âge d’or de la couronne d’Aragon qui s’explique par la reconquête de la péninsule ibérique et la solidité de son économie. La proximité géographique et culturelle entre Occitans et Catalans est également plus forte qu’entre Occitans et Français.

L’historien médiéviste Charles Higounet a étudié le repeuplement des régions espagnoles et portugaises à l’aide de la toponymie et a démontré l’importance des Occitans dans la région en mettant en avant le fait que de nombreux noms de localités espagnoles ou portugaises sont d’origine occitane. C’est particulièrement le cas dans la région de Navarre et dans la ville de Pampelune où un dialecte occitan est parlé jusqu’au XVIe siècle. Les occitans disposent aussi de franchises bourgeoises et constituent une partie de la haute-société pamplonaise.

L’Occitanie, située au coeur des principales routes du pèlerinage développe tant ses villes que l’implantation de son peuplement de l’autre côté des Pyrénées.

Le linguiste espagnol Manuel Alvar a mis en exergue l’existence de quartiers neufs occitans à Jaca, Saragosse et à Huesca. On retrouve un phénomène similaire au Portugal dans la région de Beira Baxa avec la recrudescence de toponyme occitans, témoignage du rôle occitan dans la reconquista. Ce phénomène de peuplement occitan des régions du Nord de l’Espagne est cependant plus profond et plus ancien car il s’accentue en réalité dès le IXe siècle à l’heure où le pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle devient l’un des plus importants de la chrétienté médiévale. L’Occitanie, située au coeur des principales routes du pèlerinage développe tant ses villes que l’implantation de son peuplement de l’autre côté des Pyrénées.

Peyrepertuse, château du pays cathare… Photo : DR.

Ainsi, la présence occitane dans la péninsule Ibérique est un phénomène de longue durée ancien et profond, les Occitans participent tant à la vie économique que politique et constituent une communauté à part des autres dans les villes espagnoles. Leur rôle fut sans aucun doute prépondérant tant les toponymes occitans sont nombreux en Navarre, en Aragon, en Extrémadure, dans les Asturies ou encore en Castille et au Portugal. Les travaux conduits par des chercheurs catalans ont démontré que l’immigration dite « française » en Espagne est en réalité exclusivement occitane et ce à n’importe quelle époque.

Les destinations de choix sont la Suisse et l’Allemagne, on note ainsi l’usage de la langue occitane dans certains communautés établies dans ces pays jusqu’au milieu du XXe siècle ! »

Si l’Espagne voisine est une destination de choix pour les Occitans, nombre d’entre eux ont d’autres destinées. L’annexion du Languedoc à la France au XIIIe siècle entraîne le départ forcé de nombreux Occitans vers le Nord de la France dont le principal eut lieu au XVe siècle vers l’Artois, région alors nouvellement française. De plus, si les persécutions contre les Cathares ont entraîné l’exode de nombreux Occitans vers l’Espagne voisine, les guerres de religion qui éclatent en France au XVIe siècle contre les Protestants dont bon nombre sont établis en Occitanie conduisit également ces derniers sur les routes de l’exode.

Les destinations de choix sont la Suisse et l’Allemagne, on note ainsi l’usage de la langue occitane dans certains communautés établies dans ces pays jusqu’au milieu du XXe siècle ! Certains Protestants, plus aventureux, font le choix de l’Afrique du sud où ils participent à la fondation de la colonie alors néerlandaise. Si la pratique de l’occitan n’est pas attestée, on constate pléthore de noms de familles occitans en Afrique du sud comme Théron ou Lormarin. On peut également signaler l’utilisation encore attestée de l’occitan dans la ville italienne de Guardia Piemontese en Calabre où des Vaudois4 établis dans les vallées piémontaises occitanes ont du fuir les persécutions dont ils étaient la cible au XIIIe siècle.

Le comté de Tripoli fut ainsi fondé par Raymond IV de Toulouse au nord de Jérusalem en 1102 à la suite de la première croisade.

Cependant, les Occitans ne fuient pas seulement les persécutions religieuses, ils combattent également pour la foi et furent même à l’origine de l’établissement d’une sorte de colonie occitane, évidemment ce terme ne peut pas être employé dans son acception moderne mais les historiens s’accordent sur le fait que les élites du comté de Tripoli étaient bien issues de la haute société occitane. Le comté de Tripoli fut ainsi fondé par Raymond IV de Toulouse au nord de Jérusalem en 1102 à la suite de la première croisade. C’était le seul des États Latins d’Orient où la langue officielle était l’occitan.

Les armes du comté étaient de la même couleur que les armes du Languedoc c’est-à-dire, rouge et jaune. L’existence du comté de Tripoli fut néanmoins brève puisqu’il passa sous le contrôle des princes d’Antioche d’origine normande en 1187. Par ailleurs, la domination des Normands passa mal pour la population en majorité occitanophone et ne comprenant donc pas la langue d’oïl parlée par les Normands.

Le peuplement occitan dans les Caraïbes fut de première importance notamment à Saint-Domingue où près de 25 % de la population serait d’origine occitane »

Ayant une large façade sur l’Atlantique, l’Occitanie fut logiquement concernée par la découverte du Nouveau Monde et l’établissement de colonies de peuplement sur ces terres lointaines. L’historien Jacques de Cauna, grand spécialiste de l’espace caribéen et professeur à l’université de Pau démontre que le peuplement occitan dans les Caraïbes fut de première importance notamment à Saint-Domingue où près de 25 % de la population serait d’origine occitane, plus précisément originaire d’Aquitaine. Ainsi, cet exemple témoigne de l’attrait des Occitans pour le Nouveau Monde et de l’importance de l’apport occitan dans le peuplement des territoires coloniaux français. Néanmoins, de part la diversité des mouvements migratoires occitans dans l’histoire il ne fait aucun doute que les descendants des Occitans ont également contribué à l’établissement de colonies espagnoles en Amérique latine.

Au travers de ces quelques exemples nous avons pu comprendre et cerner les grands mouvements migratoires occitans depuis le début de l’époque médiévale. Ces exemples variés ne sont pas exclusifs, d’autres exemples de mouvements migratoires auraient pu être mis en avant. Les exemples ici présentés résultent cependant d’une réflexion approfondie servant à mettre en exergue la diversité des causes de ces mouvements migratoires et la multiplicité des destinations choisies afin de montrer que la diaspora occitane s’étend aussi bien dans l’Espagne ou l’Italie voisine qu’en Allemagne ou en Afrique du sud et dans les Caraïbes.

L’inexistence de statistiques ethniques en France rend difficile la quantification de ces mouvements migratoires et conduit le travail de recherche sur le pan de la toponymie et de l’étude des patronymes rendant systématique un travail de collaboration entre linguistes et historiens.

La civilisation occitane de par l’établissement d’une diaspora solidaire et dispersée à travers le monde a su faire vivre sa langue et sa culture partout où elle s’est installée

La civilisation occitane de par l’établissement d’une diaspora solidaire et dispersée à travers le monde a su faire vivre sa langue et sa culture partout où elle s’est installée. La francisation du Sud de la France véritablement commencée après la Révolution et qui s’est accélérée à la fin de la Seconde Guerre mondiale met cependant à mal la pérennité de la civilisation occitane, de plus en plus rabaissée à un folklore estival, folklorisation intériorisée par les Occitans eux-mêmes.

La structure occitane elle-même est de plus en plus mise à mal par un phénomène d’héliotropisme caractérisé par l’arrivée en masse depuis plusieurs dizaines d’années de personnes originaires du nord de la France, phénomène faisant monter le prix des loyers et rendant difficile l’accès au logement et à la propriété aux locaux les contraignant donc à l’exil. La structure familiale occitane basée sur la famille souche est également mise à mal continuant aussi à l’essor de cet exode économique. Les travaux d’Emmanuel Todd et de Hervé Le Bras mettent brillamment en avant les différences entre l’organisation familiale septentrionale et méridionale, Hervé Le Bras emploie même le terme de « mystère Français » pour définir cette dualité.

La famille royale de Suède originaire de Pau !

Ainsi, si les Occitans partent toujours à la conquête du monde, ils sont de plus en plus minoritaires chez eux, un article récent du journal Le Monde s’interrogeait sur la disparition de l’accent marseillais et sur les conséquences sociales et culturelles que cela induirait. En 2011, l’INSEE révélait que 47 % des habitants de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur ne sont pas natifs de la région, si l’étude ne donne pas l’origine de ces habitants, nul doute que leur grande majorité ne vient pas de la nouvelle région Occitanie… ! Constat alarmant tant la civilisation occitane fut brillante mais si souvent volontairement oublié, en effet, qui sait encore que l’actuelle famille royale de Suède est originaire de Pau dans le Béarn, terre occitane…!

Samuel TOURON

  • A LIRE AUSSI : ICI : Patrimoine : un atlas sonore des langues régionales
  • https://dis-leur.fr/patrimoine-atlas-sonore-langues-regionales/
  • Joan Martinis, Valéncia tèrra d’Òc, CIRD’OC, 2010
  • Charles Higounet, « Mouvements de populations dans le Midi de la France, du XIe au XVe siècle d’après les noms de personne et de lieu », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 8e année, 1953.
  • Valentí Gual i Vilé, Gavatxos, gascons, francesos: La immigració occitana a la Catalunya moderna, 1991
  • Culte chrétien prônant le retour à la pauvreté évangélique, s’applique aux disciples de Valdès.
  • Jacques de Cauna, L’Eldorado des Aquitains, Gascons, Basques et Béarnais aux îles d’Amérique (XVIIe-XVIIIe) , Éd. Atlantica, 1998;
  •  Provence-Alpes-Côte d’Azur : on y naît, on y (re)vient et souvent on y reste », Insee Provence-Alpes-Côtes d’Azur – Synthèse Flash, n° 6, janvier 2011