Canal du Midi : La plus vieille péniche d’Europe à la conquête des générations futures

Classée Monument historique, la Marie-Thérèse est l’emblème du Canal du Midi, classé à l’Unesco. L’association Aventure Pluriel, spécialisée dans la sauvegarde du patrimoine maritime, la restaurera d’ici 2022. Le but : une fois soutenue par des mécènes, elle servira à des manifestations culturelles dans la région. Entre autres, VNF soutient le projet.

Après avoir coulé des jours heureux, la Marie-Thérèse ne veut pas sombrer dans l’oubli. C’est le souhait partagé avec toute la communauté maritime du Canal du Midi (1). Construite en 1855 dans le port-même de Voies navigables de France, à Toulouse, cette pinardière est un symbole – de 26 mètres de long et de 5,60 mètres de large, le maximum possible sur le Canal du Midi – d’un pan de l’histoire économique de la région. Cette péniche fréquentait le canal du Midi, à ses heures de gloire, notamment en faisant des allers-retours avec Sète, le plus grand port pinardier du monde au début du XXe siècle avec ses remugles de vins entonnelés et la sueur travailleuse de ses marins à bord se confondant avec celle des mille autres métiers portuaires.

Classé aux Monuments historiques

Cette péniche, passée par Sète, est actuellement amarrée au quai du Château de Ventenac en Minervois dans l’Aude. La restauration a débuté et devrait durer jusqu’en juin 2022. Et coûte cher. « C’est un projet collectif mené avec le Parc naturel de la narbonaise et VNF. Nous avons fait un devis : il en coûterait 400 000 € mais comme nous nous occuperons d’une grosse partie de la rénovation, cela tombe à 200 000 €. Et il y a urgence : « Si on ne fait pas certains travaux, j’ai peur, vu son état, qu’elle ne tienne pas en surface après le mois de mars. », confie Thierry Pons. Le président de l’association Aventure Pluriel (2) qui en est propriétaire a des atouts dans sa manche. « Nous en attendons la confirmation mais le bateau sera reconnu comme monument historique régional, ce qui ouvre la possibilité de financements, notamment du ministère de la Culture, via la Drac, sans doute à hauteur de 30 % ; le conseil régional d’Occitanie s’est engagé pour nous soutenir à hauteur de 30 000 € ; les départements concernés devraient nous suivre, etc. »

Nous espérons pour faire vivre cette péniche d’exception trouver des partenaires pour cela, des mécènes privés… »

Mais ce qui importe le plus à Thierry Pons, lui-même charpentier de marine, c’est de « faire vivre ensuite ce bateau d’exception. Nous avons pour cela un projet culturel pour la Marie-Thérèse. Participer à des événements au pied des villages ; organiser des expositions itinérantes ; des concerts, etc. Tout est possible. « L’opéra de Toulouse se positionne pour s’en servir comme scène flottante ! Nous espérons pour faire vivre cette péniche d’exception trouver des partenaires pour cela, des mécènes privés.  » On pourra y développer des actions culturelles liées à l’histoire, « la mémoire vivante, les métiers et les traditions locales du Canal du Midi. Cette dernière barque de patron est une composante importante pour son label Unesco ».

Entre la Ville Rose et Sète…

Cette barque de « patron » Marie-Thérèse, comme on dit dans le jargon des mariniers, a passé toute sa vie sur le canal du Midi est donc âgée de 165 ans. Elle a transporté jusqu’en 1890, entre la Ville rose et les quais du port de Sète, du vin en demi-muids (fûts en chêne d’une contenance de 625 litres), puis des sacs de chaux, du ciment, du sable, du maïs ou même de la farine. Elle pouvait charger et transporter allègrement 90 tonnes de marchandises, pour une déplacement total de 174 tonnes.

Aventure Pluriel  précise : « Ce bateau pinardier, après de longues années de bons et loyaux services, s’est retrouvé immobilisé à quai, transformé en boîte de nuit, puis en restaurant routier : une véritable déchéance pour ce navire chargé de souvenirs. Mais le pire allait venir. En 1992, la Marie-Thérèse fait naufrage à Sète à quelques mètres de profondeur. » Son sort en était jeté.

Du sauvetage à la restauration

Une partie de l’équipe, avec le président de l’association, Thierry Pons, le second de gauche à droite. DR.

L’association raconte comment le bateau a été sauvé. « Pour tout avenir, il lui reste le lent travail du sel et de la vase ! C’était sans compter sur une poignée de passionnés. En 1994 la Marie-Thérèse est renflouée après avoir été rachetée par le Conservatoire maritime et fluvial du Pays narbonnais. Le bateau traverse tant bien que mal le bassin de l’étang de Thau, puis est de nouveau volontairement déposé au fond du canal du Midi. Il faudra attendre quatre années pour qu’il rejoigne Narbonne et les rives de Mandirac. Là, de mars 1999 et pendant trois années de travail à plein temps, la Marie-Thérèse est entièrement restaurée, ce qui en fera le deuxième plus gros chantier de restauration de bateau. » C’était la toute première restauration.

Dernier exemplaire des barques de patron, la Marie-Thérèse est la mémoire d’un savoir-faire particulier. « Elle constitue un élément essentiel de la mémoire des « gens de l’eau » et témoigne pour les générations futures de l’épopée fantastique rattachée à la construction du Canal du Midi et des conditions de son exploitation », souligne l’association Aventure Pluriel. En 2013 le Parc naturel régional de la Narbonnaise en est devenu propriétaire. Puis, l’histoire de la Marie-Thérèse se poursuit avec un nouveau propriétaire, la Cave du Château de Ventenac en Minervois, qui acquiert ce bâtiment d’exception dans le cadre d’un projet de valorisation du patrimoine viticole.

C’est un très beau projet de sauvetage et de sauvegarde de la plus ancienne péniche, d’Europe sans doute, en activité qui a été construite dans la cale-même de VNF à Toulouse… »

Astrid Le Vern, VNF

Depuis le mois d’avril 2020 la Marie Thérèse est devenue propriété d’Aventure Pluriel avec un objectif de restauration important et un projet de fonctionnement futur « afin que continue à perdurer ce patrimoine navigant. La cave Coopérative du Château de Ventenac reste impliquée au côté d’Aventure Pluriel en veillant sur la barque amarrée au pied du château ». Thierry Pons ajoute : « La Fondation du Patrimoine sera certainement à nos cotés. Et le village de Ventenac est motivé pour conserver cette barque. Le maire nous a assuré de son soutien et nous avons aussi constaté l’intérêt des habitants rencontrés et des commerçants. Une association s’y est créée pour dynamiser le projet Marie-Thérèse 1855. »

Du côté de VNF, on se montre enthousiaste. « C’est un très beau projet de sauvetage et de sauvegarde de la plus ancienne péniche, d’Europe sans doute, en activité qui a été construite dans la cale-même de VNF à Toulouse. Nous ne pouvons que saluer cette initiative », indique ainsi Astrid le Vern. La responsable communication de VNF ajoute que « c’est aussi une bonne chose que la Marie-Thérèse soit classée monument historique d’autant plus que le patrimoine flottant est mal représenté dans le classement aux monuments historiques. Il faudra que les travaux de restauration soient ouverts au public et que des visites de chantier soient organisées pour créer une appétence pour ce projet, notamment auprès des collectivités, y compris l’Agglo de Narbonne. »

Olivier SCHLAMA

  • (1) Partenariats. « L’école de charpente de Marine « Skol ar mor » et « Aventure Pluriel » ont lié un partenariat important pour ce projet. Les « Ateliers de l’Enfer » et « Poinsot Chapuis » se joindront à nous, avec des stagiaires qui seront acteurs de cette restauration. Nous espérons mobiliser les lycées techniques d’Occitanie pour participer aussi à cette restauration soit par leurs travaux en atelier, soit sous forme de stages. Nous accueillerons ainsi des stagiaires venus de ces écoles, des bénévoles, mais pourquoi pas aussi intéresser les collégiens en créant des animations liées aux différents métiers pendant la restauration à flots. Nous nous inspirerons des modèles d’Albaola ou de l’Hermione pour réussir ce projet. Les chantiers seront situés à Ventenac en Minervois du 1er mars au 30 septembre 2021, pour le pont et les aménagements intérieurs et à l’écluse de Gaillousty en mars 2022 pour la coque.
  • (2) Aventure Pluriel. Créée en 1995, Aventure Pluriel revendique près de 300 passionnés de la mer et des vieux bateaux en bois. Son objectif premier : la sauvegarde du patrimoine maritime à travers un grand nombre de projets de restauration et de navigation. L’association anime un chantier de restauration au fond du Val de Cagnes, à côté de Cannes, où barques marseillaises à gréement latin, cotres auriques, mousquetaires, muscadets, petits dériveurs et grands voiliers de croisière sont restaurés.