Avocats paupérisés : À Montpellier, enrichissant tiers-lieu

La Montpelliéraine Élodie Manonviller ouvre, en avril 2020, un espace de coworking réservé aux avocats. Une première en Occitanie, en phase de crownfunding. Moins cher qu’un cabinet, il permet aux jeunes juristes de rompre l’isolement, d’enrichir leur réseau et de se former. Encore faut-il dépasser l’image d’une profession poussiéreuse…

Aucune profession n’y échappe. Parfois, pour le meilleur : peu cher, flexible, ouvert sur les autres et, pour certains, proposant des ateliers enrichissants… l’espace de coworking a fait ses preuves dans nombre de professions. Il rompt l’isolement matrice de l’échec ; c’est un lieu neutre dénué de toute relation hiérarchique. C’est aussi une façon d’enrichir son réseau. Et de se former.

Élodie Manonviller. Ph.DR.

Chez les avocats, l’idée, comme ailleurs, séduit, surtout chez les jeunes juristes qui débutent, en mal de clients, et qui ont besoin au démarrage de réduire leurs coûts. « A Montpellier, un tiers  des 1 100 avocats inscrits au barreau galèrent », soulignait justement dans Dis-Leur Mélanie Parnot, à l’origine de l’incubateur du barreau et d’un Hackathon. Mais des freins puissants subsistent dans cette profession de nantis old age, encore bien poussiéreuse.

Je dois ma réussite à ce genre d’espace qui m’a énormément apporté. J’y ai suivi des formations en développement économique, personnel et professionnel… »

À commencer par l’image surannée, compassée, voire enfermante de l’avocat qui aime à se servir les double-portes matelassées et du cérémonial qui va avec. Trop en décalage avec l’image, jeune et branchée, de bureaux en coworking. Cela ne rebute pas une battante. Élodie Manonviller, qui porte un projet en phase de crowdfunding. Il est prévu d’ouvrir ces 300 mètres carrés de plain-pied avec un spacieux patio, offrant dix espaces de travail à occuper seul ou à partager, entre le TGI et la cour d’appel de Montpellier en avril 2020. Cet ex-clerc d’avocat, membre de l’incubateur du barreau de Montpellier, a eu cette idée innovante pour la profession car ce type d’espace 100 % réservé aux avocats n’existe à ce jour qu’à Paris, Lyon et Nantes. Ce sera une première pour l’Occitanie. C’est même plus qu’un espace de coworking. C’est davantage un tiers lieu où Élodie Manonviller espère développer des ateliers.

Le métier d’avocat change comme la société. Passant de la confiance à la défiance… L’avocat est attaqué de toutes parts. La procédure doit aller vite. L’avocat est doublé par sa droite par des Legal tech qui robotisent ses tâches chronophages, ce qui est certes utile mais « uberise » ce métier comme jamais… Quelle place les Legal Tech laisseront-elles à un avocat en chair et en os ? Et la justice prédictive…? Sans parler de la réforme des retraites qui touchera de plein fouet. On peut craindre que ce métier soit de plus en plus malmené. Et conduire à une paupérisation croissante, surtout pour les jeunes entrants dans la profession. Si la formation initiale n’est pas à la page, celle que l’on s’octroie au cours de sa vie professionnelle peut être un atout décisif.

Intelligence artificielle, business plan, communication…

Le tiers-lieu sera ouvert en avril 2020. Ph. DR

Justement, Élodie Manonviller prolonge : « La Mélêe numérique, association bien connue dans la région, dit-elle, compte venir dans ce tiers lieu animer des ateliers sur le blockchain, l’intelligence artificielle, etc. Mais aussi comment établir un business plan, créer sa grille de tarifs ; il y aura aussi des ateliers de développement personnel ; sur la communication, la gestion du temps ou comment gérer les conflits… » Elle-même, reconvertie en créatrice de sites internet, utilise des tiers-lieux où elle a pu se former. Mieux : « Je dois ma réussite à ce genre d’espace qui m’a énormément apporté. J’y est suivi des formations en développement économique, personnel et professionnel »

Profession mal aimée

« J’ai été clerc d’avocat pendant quinze ans avant de me réorienter, dit-elle. C’est cette profession d’avocat qui m’a rattrapée en me réclamant ce genre de structure ! Mais, c’est vrai, je rencontre des freins. Certains m’avancent : « Que vont penser mes clients si je les reçoit dans un tel espace ? » Comme si un bureau au coeur du vieux Montpellier validait la qualité d’un avocat… Et puis « cette profession est mal aimée comme les garagistes, les serruriers, les banquiers, les assureurs et les journalistes. Les avocats sont attaqués par des boîtes qui vendent en direct au particuliers des procédures toutes faites. Si elle ne fait rien, cette profession va mourir ».

Déjà un partenariat avec un cabinet d’avocats parisien

Avocats, juristes lors du premier hackaton de Montpellier, il y a quelques jours. Ph. DR.

Elle reste toutefois positive : « Les moeurs évoluent ; des jeunes avocats arrivent sur le marché. Et cet espace de coworking avec dix bureaux va marcher ! » D’autant plus que le tarif de location « pour un bureau fermé » est de 500 euros à 800 euros HT par mois. Pour l’une des deux places partagées d’un bureau, il se monte à 350 euros mensuels. Nous avons aussi une carte d’abonnement de 150 euros par trimestre. Qui permet à un avocat de se servir d’un lieu pour une formation, un événement. Ou simplement rompre avec son quotidien. D’ailleurs, Élodie Manonviller vient de signer un partenariat avec un cabinet parisien qui utilisera son tiers-lieu pour venir plaider à Montpellier.

Dans la région, son idée est unique. Il existe de nombreux espaces de coworking : « En France, nous en dénombrons plus de 600. Des études prospectives annoncent 260 000 espaces dans le monde en 2020. Cependant, les espaces dédiés aux avocats sont bien plus rares. Actuellement, les bureaux partagés entre avocats semblent être le modèle le plus répandu. Pourtant, un tel lieu leur permettrait de bénéficier d’un lieu de travail, de rencontres et de développement technologique et économique… »

Olivier SCHLAMA

  • Morosité économique, paupérisation d’une partie de son effectif, concurrence mondialisée, intelligence artificielle, apparition d’une sous-traitance de plus en plus sophistiquée, transformation de certains de ses savoir-faire en commodités : dans le rapport confié par Jean-Jacques Urvoas, Garde des Sceaux, ministre de la justice, à Kami Haeri, avocat au barreau de Paris. « L’avenir de la profession d’avocat »,
  • L’avocat y expose que « la profession est confrontée aujourd’hui à la somme de tous les défis. C’est donc vers une conduite du changement que les avocats doivent désormais concentrer leurs efforts.é D’ailleurs Kami Haeri propose, dans son rapport de créer dans les barreaux des espaces de travail collaboratifs s’inspirant des aménagements et de l’ergonomie rencontrés dans les jeunes entreprises innovantes (espaces de coworking, forte connectivité, esthétique innovante, etc.)

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