Directeur du milieu marin, à Agde, plongeur et photographe naturaliste, Renaud Dupuy de la Grandrive y expose des clichés toujours somptueux. Un témoignage unique sur la beauté des littoraux du monde entier qu’il a immortalisés et qu’il brandit comme des exemples qu’il invite à démultiplier. Un talent au service de la protection de l’environnement.
À l’autre bout du monde ou juste devant chez lui, c’est toujours un voyage. Le naturaliste a immortalisé des décennies de la vie de littoraux, d’océans… Plus de 50 000 clichés en plus de 50 ans d’émotion. Renaud Dupuy de la Grandrive, 66 ans, est ce que l’on appelle un “oeil” bienveillant. Le sien magnifie les paysages, les animaux marins, la faune sous-marine. Pas pour se mettre en avant. Lui, le pied-noir déraciné (il est né à Constantine), la photographie est une façon de prendre justement racine un peu partout dans le monde et d’en rendre compte. Sa famille est originaire du centre de la France, d’un village nommé Grand-Rif où ses aïeuls possédaient une papèterie royale.
“30 ans de périples autour de la Planète Bleue”

Il valide : “J’ai des racines corses, à Lumio, où est née Laetitia Casta et aussi des racines canadiennes mais aussi au Canada ; du côté de ma belle-famille, c’est aveyronnais ; ma mère est née en Lorraine…” C’est un citoyen du monde, quoi. Cet Agathois expose une trentaine de clichés qu’il faut aller voir pour se plonger dans un travail plein d’espoir à la Médiathèque d’Agde jusqu’au 29 août. “Elle rassemblent 30 ans de périples autour de la Planète Bleue, ses littoraux”, dit-il.
Bientôt la Polynésie
Même si ses premières photos, il les a réalisées au Grau d’Agde et qu’il a foulé tous les galets de la plage de la Grande Conque, à Agde, Renaud – qui chronique régulièrement dans Dis-Leur – a trimbalé caissons et boîtiers sur presque tous les continents. Sauf en Polynésie – “Bientôt !” – où il fera sans doute des clichés uniques notamment dans la passe de Tiputa à Rangiroa où vit une faune et une flore extraordinaires… Ou sur l’île de Fakarava. Ou encore à Malpelo, un spot très particulier où il y a pas mal de requins, au large de la Colombie. Il n’a jamais mouillé sa combi non plus en Antarctique ; en Islande également. Mais il a encore des péloches à imprimer…!
“C’est une ouverture sur le monde”

Renaud Dupuy de la Grandrive a exercé très tôt son oeil. A 12 ans, quand il arrive à Agde. D’abord à travers la filiation. “Mon père avait un appareil photo de marque allemande, Voigtlander. Prof de dessin, il avait fait les Beaux-Arts. Et il m’a donné ce goût-là de la photo”, dit-il pudiquement.
Directeur du milieu marin d’Agde, il a une approche sensible de la photographie de paysage. “C’est une ouverture sur le monde.” Président jusqu’à il y a quinze jours du réseau international d’aires marines protégées de Méditerranée (MedPan), Renaud Dupuy de la Grandrive est sur le point de faire valider par le ministère le statut de réserve nationale marine d’Agde. Un exemple en Europe.
Il y aussi une rencontre déterminante, au lycée, avec un prof-passeur, comme la vie en place parfois sur son chemin. Un enseignant de physique qui fit découvrir la technique photo à sa classe. Peu à peu, il peaufine son style, mettant en avant une “approche sensible” de la pratique. De paysage. Terrestre et littorale. Animalier.
En Syrie “pendant les événements” et “à côté d’une baleine et son baleineau”…
Il confie : “Pour cela je discute beaucoup avec les gens sur place. Quand j’ai eu la chance de partir en mission, notamment pour les Nations-Unies pour l’environnement, dans de nombreux pays méditerranéens, comme cela a été le cas en Syrie, en Libye, j’ai aussi fait des photo-reportages que j’ai pour l’instant peu exploités. J’ai aussi fait des photos avec des militaires en Algérie dans des zones interdites. J’aime à faire ressortir le caractère des lieux… J’ai ainsi fait des clichés intéressants en Syrie pendant les “événements” et à côté de ça, j’ai pu plonger avec une baleine et son baleineau, à la Réunion, en apnée. Cela fait partie de mes plus grands moments d’émotion.”
En Libye où j’ai eu le chance de plonger dans un site classé à l’Unesco. Devant des colonnes antiques, un temple ; des Posidonies”
Autre moment d’éternité : “En Libye où j’ai eu le chance de plonger dans un site classé à l’Unesco. Devant des colonnes antiques, un temple ; des Posidonies… Dans des conditions très simples, sans palmes. Juste un caisson, masque et maillot.” La troisième expérience inoubliable, c’est en Patagonie (Argentine), avec les otaries, “dans un site perdu, Punta Loma, avec des lions de mer… L’eau était très froide, 9 degrés. Au bout d’à peine cinq minutes, toutes les bestioles viennent te rencontrer… Tu te sens en communion avec la nature. Tu fais partie de la nature.”
Je suis plus enclin à positiver. Et à montrer qu’il y a encore de belles choses et qu’il faut les protéger. Cela fait aussi passer des messages environnementaux. En Papouasie, cette biodiversité, ses poissons, c’est ça la nature…“

Il s’auto-analyse : “Sous l’eau, ce n’est plus vraiment du photo-reportage sauf à vouloir montrer des choses problématiques. Quand on découvre la beauté du monde, on peut aussi voir sa laideur. Cela me pose parfois problème de faire une belle photo quand 10 km ou 100 km plus loin c’est pourri. Par exemple dans certains pays où le plastique est omniprésent ; où il y a des déchets partout. Mais je suis plus enclin à positiver. Et à montrer qu’il y a encore de belles choses et qu’il faut les protéger. Cela fait aussi passer des messages environnementaux. Quand tu découvres en Papouasie Occidentale, cette biodiversité ; ses poissons qui sont partout, tu te dis c’est ça la nature…”
“Communion avec la nature et parfois la photo est politique” au sens noble du terme
Sa pratique du réflex il la considère comme un témoignage. C’est un journaliste qui s’ignore ! En Libye ou Syrie, voire en Algérie il y a quelques années, ce n’était pas facile. Il aime à dire que c’est une sorte de “communion avec la nature et que parfois la photo est politique”, au sens noble du terme. Il raconte volontiers comment s’est terminée une mission en Libye.

“Partant de Tripoli dans un avion spécial affrété pour les personnels des compagnies pétrolières, je devais rallier une petite île vers Benghazi, de l’autre côté du Golfe de Syrte. On a atterri finalement sur un petit aérodrome, à l’intérieur des terres. Soi-disant pour faire le plein. En haut de la passerelle, un mec avec des Ray-Ban me pointe du doigt et me demande de le suivre en arabe. Dans une petite salle de quatre mètres carrés ; il tape très fort sur la table et me demande à voir toutes les photos que j’avais faites…”
Pas de formation spécifique. Pas de club photo. Sur le tas. “Je n’aimais pas les trucs formatés, obligatoires. Je voulais être libre. L’argentique m’a appris à rester humble. C’est-à-dire dans ma façon de voir ce que j’ai envie de transmettre. Tu avais 36 poses et pas 37…” Cela demande une concentration puissante. “C’était une époque différente. Le virage du numérique a accéléré les choses.”
Et aussi des moments très durs à vivre

Les aventures au bout du monde, certes ; mais aussi l’une d’entre elles, dramatique, à Agde. “J’ai failli perdre la vie dans quatre mètres d’eau à 500 mètres de chez moi. Il y a 15 ans. J’ai été sauvé par mon ami Matthieu Foulquié. Cela a été très difficile pour ma famille.” Il a vécu un autre moment très dur. “C’était en Algérie, en mission dans un parc national, vers Annaba. Un gars voulait plonger avec nous sur des sites profonds, à plus de 50 mètres, pour y voir du corail noir et du corail rouge. Et il a eu très vite l’ivresse des profondeurs, perdant toute notion de tout. On a bien eu peur.”
Il se souvient, entre mille, de cette drôle de convergence quand il était “au fin fond de la Syrie avec mon ami Matthieu Foulquié” et que dans le même temps Dominique De Villepin, ministre des Affaires étrangères, a ce discours fort sur l’environnement aux Nations unies, le 14 février 2003. “On n’osait pas faire des photos. Quand les habitants ont su que nous étions Français et que la France s’opposait à la guerre en Irak, tout le monde est venu nous voir. La photo, c’est aussi politique…”
Olivier SCHLAMA
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