La réserve marine de Banyuls veut grandir : “Un modèle à suivre pour protéger la Méditerranée”

Comptage de mérous en 2020. Photos : Didier Fioramonti Réserve Naturelle Marine de Cerbère-Banyuls. Méditerranée, Poissons, littoral, P.-O.

Gestionnaire, le département des P.-O. ambitionne de tripler la surface de la première réserve marine de France, soit 20 kilomètres de linéaire sur 2 km vers le large. L’enquête publique est lancée pour un décret ministériel espéré pour 2027. Grâce à une vraie culture de la concertation de plus d’un demi-siècle, des quotas pour la pêche de loisirs, du tourisme raisonné, une réglementation précise, et un coeur de réserve sanctuarisé, le poisson est présent en abondance y compris pour les espèces rares telles que le mérou. Une réussite saluée par tous.

Les aires marines protégées étaient au coeur des discussions lors de la Conférence des Nations unies sur les océans, à Nice, en juin 2025, où la réserve de Banyuls-Cerbère avait été citée en exemple. La seule. Un an plus tard, la réserve marine nationale de Banyuls-Cerbère – la première à avoir vu le jour en France – est au coeur des discussions tout court pour s’agrandir. Il s’agit, à travers une enquête publique, portée par le département des P.-O., qui vient de débuter pour encore 35 jours, d’en tripler la surface, de l’étirer avantageusement, en passant de 650 hectares – avec un formidable sentier sous-marin – à 1 680 hectares. Soit de sept kilomètres aujourd’hui à près de 20 km de rivage.

Vraie culture de la concertation depuis plus de 50 ans

Photos : Didier Fioramonti Réserve Naturelle Marine de Cerbère-Banyuls.

Actuellement, la réserve s’étend du port de Banuyls jusqu’au Cap Peyrefite, juste avant Cerbère. Demain, la réserve espère avoir le décret ministériel pour s’étaler du Cap Cerbère au Cap Béar, englobant la magnifique baie de Paulille, et respectant ainsi une cohérence territoriale. Le tout, en maintenant pêche de loisirs, plongée sous-marine, pêche professionnelle…

Sur le périmètre de l’extension de la réserve, on pourra, nouveauté, récolter des fruits de mer et faire aussi de la chasse sous-marine mais là aussi de façon réglementée : il faudra détenir une autorisation à obtenir en ligne ou depuis un site dédié. Une façon de prendre connaissance de la réglementation en vigueur dans ce site exceptionnel. Sur l’extension, toujours, il n’y aura pas de limite de vitesse, au-delà de la bande des 300 mètres limitée partout en France à 5 noeuds. Depuis plus de 50 ans, la réserve a ainsi pris la bonne habitude de décisions partagées avec les acteurs de ce territoire. À commencer par les pêcheurs. Une vraie culture de la concertation.

Une zone de protection renforcée sanctuarisée

Des mérous à foison, des dentis, des corbs, des sars-tambour (avec des rayures noires que l’on n’observe que dans les aires marines protégées), des herbiers de Posidonies, nurseries à poissons et usines à oxygène protégées, ici, par des amarres écolos, bouées fixées au fond pour éviter d’y jeter une ancre mortifère…

Sur les 650 hectares, là où il y en a le plus, c’est dans la zone de “protection renforcée”, sur 65 hectares soit 500 mètres de côtes : “Là, plongée et prélèvements de poissons sont interdits. On peut juste se mettre à l’eau. La traversée en bateaux et en kayaks est autorisée mais la vitesse est limitée à dix noeuds et ne le sera plus dans la future extension de la réserve”, souligne Frédéric Cadène, conservateur. Au total, quand le décret sera signé, il y aura deux nouvelles zones de protection renforcées (ZPR) de 38 hectares et 32 hectares, portant à 135 ha au total les surfaces classées, comme vient de le voter de conseil départemental.

Les populations de poissons en abondance

Sar Tambour. Photos : Didier Fioramonti Réserve Naturelle Marine de Cerbère-Banyuls.

Frédéric Cadène précise : “Cette petite partie sert véritablement de moteur de la réserve pour la biodiversité. C’est aussi pour cette raison que nous avons de bons résultats et que l’on peut se permettre de maintenir de l’activité. C’est l’effet cascade : cette zone sans dérangement produit plus et plus vite ; et il y a un “débordement” sur la deuxième partie de la réserve là où la protection est partielle. On espère qu’avec l’agrandissement le même mécanisme soit à l’oeuvre. Car, après 50 ans d’existence, on a aussi de bons résultats en périphérie de la réserve”, confie Frédéric Cadène, le conservateur. “On est dans ce qui se fait de plus protecteur sans que le site ne soit mis sous cloche.” Du gagnant-gagnant, y compris les pêcheurs professionnels qui peuvent se placer près de la réserve.

En attente d’un décret ministériel espéré en 2027

Créée le 26 juillet 1974, à l’initiative du maire de Cerbère de l’époque et de l’observatoire scientifique Arago, la réserve espère s’agrandir avec la même philosophie portée par le département qui a cette volonté depuis 20 ans de protection sans sanctuarisation aseptisée. Le processus est encore long pour valider l’extension de la réserve – tout le monde l’espère pour 2027 – ; c’est au ministère de la Transition écologique qu’il appartient de signer le décret, après avis de plusieurs ministères. Quoi qu’il en soit, il ne devrait pas faire un pli. Tant cette réserve est exemplaire et a mis toutes les chances de son côté.

Gestion durable des activités socio-économiques

Visite de terrain il y a quelques jours avec Hermeline Malherbe, présidente du département. Ph. Michel Jauzac/CD66

Depuis 1977, le département des Pyrénées-Orientales en assure la gestion et la moitié des 620 000 € de budget annuel (l’autre moitié l’est par l’Etat), dans l’ambition de concilier protection des fonds marins, préservation des espèces et la gestion durable des activités socio-économiques. Ce n’était pas obligatoire mais, fidèle à sa philosophie de la concertation, le département a mené une large démarche préalable durant dix-huit mois afin de construire collectivement le projet d’extension du périmètre de la réserve avec ses différents partenaires et aboutir à un projet concerté y compris avec des réunions publiques (1). De quoi aborder sereinement l’enquête publique diligentée cette fois officiellement par le préfet après consultation de plusieurs organismes. Le dossier est consultable ICI et où l’on peut laisser un avis pour le commissaire-enquêteur.

32 000 plongeurs chaque année dans la réserve

Photos : Didier Fioramonti Réserve Naturelle Marine de Cerbère-Banyuls.

Il y a 52 ans, on a commencé à constater une perte de biodiversité dans ce milieu pourtant exceptionnel. Mais qui subissait déjà une trop forte pression. A cause des techniques de pêche qui se sont améliorées ; le tourisme qui a explosé. Dont la plongée : il y a, chaque année, plus de 32 000 plongeurs par an sur la réserve – obligés de déclarer leurs sorties – dans cet aquarium géant préservé !

Cela représente quand même la moitié des 60 000 plongeurs du département chaque année. La réserve marine, c’est ce que l’on appelle l’effet waouh ! Pour la pêche de loisir, le quota est, lui, de mille autorisations annuelles, une trentaine à peine sont régulièrement refusées. Les pêcheurs ont le droit de pêcher partout sauf dans le coeur de la réserve. Jusqu’à une période relativement récente, Banyuls n’était essentiellement fréquentée que par les “pêcheurs-vignerons”, qui faisaient les deux activités en mer et à terre. La changement n’a été accepté que parce qu’il y a cette culture de la concertation.

700 mérous dans la réserve marine de Banyuls !

Les excellents résultats en matière de biodiversité de cette réserve sont là qui ont aussi motivé cette extension. “Pour ne prendre que le mérou, l’espèce était menacée de disparition dans les années 1980, avec à peine 50 individus sur le littoral. Aujourd’hui, on en a compté plus de 700 rien que dans la réserve marine. On le cite souvent, ce poisson, parce qu’en étant en haut de la chaine alimentaire, c’est un bon indicateur.” Les autres poissons présentent de fortes densités et sont plus gros dans la réserve matérialisée par de grosses bouées jaunes.

Comptage de mérous en 2020. Photos : Didier Fioramonti Réserve Naturelle Marine de Cerbère-Banyuls.

Frédéric Cadène, le conservateur, reprend : “Cela signifie des capacités de reproduction qui sont plus importantes. La réserve maintient de bons résultats depuis 50 ans. Nos textes permettent de maintenir les activités, comme la pêche professionnelle ou de loisir, mais elles sont aménagées pour les rendre durables. La pêche de loisir c’est un quota de dix poissons dans la journée ; la vitesse des bateaux, c’est dix noeuds maximum, etc.” Ces activités sous soumises à déclaration. L’avantage, c’est que cela nous permet de sensibiliser les usagers au plus près. Sur les tailles autorisées de captures ; les cycles de reproduction, etc. Tout est calibré. Impliquer les usagers dans une gestion durable, avec des quotas, du calibrage, c’est aussi pour qu’ils en retirent les bénéfices.”

Le fait d’avoir créé une aire de protection ultra-protégée au milieu et autour des activités permises mais très contrôlées, ça fonctionne bien”

Directeur de l’Observatoire océanographique de Banyuls (ex-Arago) qui dépend de la Sorbonne et où travaillent 200 personnes, Yves Dédevises explique : “Cette réserve a été créée sous pression des chercheurs de notre labo à une époque où la défense de l’environnement n’était pas aussi populaire qu’aujourd’hui et sur l’impulsion du maire de l’époque, en 1974, de Banyuls, également chasseur sous-marin et qui ne voyait plus autant de poissons. Et le fait d’avoir créé une aire de protection ultra-protégée au milieu et autour des activités permises mais très contrôlées, ça fonctionne bien. De plus, élément favorisant, la Côte Vermeille est relativement épargnée de la bétonisation à tout crin. La concertation fonctionne bien parce que les gestionnaires font bien leur travail. Et, encore une fois, les résultats parlent d’eux-mêmes : “Les mérous, par exemple, ont fini par essaimer hors de la réserve et les pêcheurs, les petits métiers ont le droit de pêcher dans la réserve, voient bien que les poissons sont là.”

“Un modèle pour les autres aires marines pour protéger la Méditerranée”

Photos : Didier Fioramonti Réserve Naturelle Marine de Cerbère-Banyuls.

Frédéric Cadène, conservateur de la réserve, l’assure : “C’est un modèle pour les autres aires marines pour protéger la Méditerranée. Pour plusieurs raisons : nous avons la capacité de gérer cet outil à taille humaine – nous sommes six salariés dont un plongeur. Nous avons beaucoup d’échanges avec des structures qui gèrent ou qui veulent créer une réserve marine. Nous avons fait beaucoup d’interventions. Et puis la concertation est au coeur de notre démarche, ce qui génère une grande acceptabilité. Nous avons un conseil scientifique et un comité consultatif placé sous la présidence du préfet qui valide les mesures de gestion.”

Du coup, la réserve nationale de Banyuls-Cerbère est un site reconnu mondialement par la liste verte de l’Union internationale pour la conservation de la nature (Uicn), “l’une de nos trois récompenses félicitant la bonne gestion et les résultats obtenus. Un groupement de scientifiques reconnus mondialement, Glores, nous a distingués parmi les dix premiers sites au monde. Nous sommes deux réserves dans ce cas en Europe, l’un au Portugal et la réserve de Banyuls. Enfin, nous avons été remarqués par le réseau méditerranéen sur les aire marine spécialement protégées. Et beaucoup de structures prennent notre réserve en exemple…”

Olivier SCHLAMA

(1) Accompagné par les services de l’État, le Parc naturel marin du golfe du Lion, l’Observatoire Océanologique de Banyuls, les Universités de Perpignan et Paul Valéry de Montpellier, cette démarche de concertation a été menée sur près de 18 mois, de janvier 2022 à juin 2023. Ce projet d’extension soumis à enquête publique a pour objectifs principaux de renforcer la protection des habitats marins et des espèces patrimoniales, améliorer la cohérence écologique du périmètre de la Réserve Naturelle et adapter la gestion de la Réserve à l’évolution des pressions et des usages.

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