Nature : Sauver le flamant rose pour mieux sauver la Camargue

Opération exceptionnelle de baguage de poussins flamants roses en Camargue, ce mercredi, grâce à l'aide de 150 bénévoles. De quoi mieux comprendre les migrations de cet oiseau, emblème de la Camargue. Photo : ZEPPELIN-Tour du Valat.

Une opération exceptionnelle de baguage de poussins flamants roses a eu lieu ce mercredi. Quelque cinq cent quatre vingt dix poussins ont reçu une bague en PVC et seront suivis tout au long de leur longue vie au télescope ! A travers la sauvegarde de cet échassier emblématique de Camargue, les scientifiques cherchent à sensibiliser plus largement grand public et pouvoirs publics à la conservation de la biodiversité uniques des lagunes, étangs et marais méditerranéens.

L’un des beaux couchers de soleil au monde s’accroche à l’infini de l’horizon camarguais. C’est aussi là, en Camargue, que des dizaines colonies de flamants roses, hautement grégaires, ont élu domicile au cours des siècles. Au point d’en être devenus les ambassadeurs. Le delta du Rhône, site stratégique de reproduction, était une embouchure propice, grâce aux sédiments charriés, à la création d’îlots naturels, sommaires, aléatoires et surtout protecteurs : la principale qualité aux yeux de ces tranquilles palmipèdes est d’isoler leurs nids de tout prédateur. Sauf que… « Depuis que l’homme a domestiqué et endigué le Rhône, ces échassiers avaient fui la Camargue », souligne Coralie Hermeloup, de la Tour du Valat (1).

Depuis quelques années, les flamants roses ont choisi d’y revenir grâce aux efforts des naturalistes. « Cette année, ils ont choisi en masse le site des salins d’Aigues-Mortes pour s’y reproduire, avec plus de 2 500 couples installés dès le 2 mai dans la zone des étangs du Roi. Depuis de nombreuses années, la Compagnie des Salins mène ainsi une gestion de ses espaces naturels favorable à la préservation et la conservation des zones littorales humides remarquables pour leur flore et leur faune. Les salins se révèlent être une mosaïque de milieux naturels d’une grande richesse biologique », indique-t-on à la Tour du Valat, basée au Sambuc, à Arles (Bouches-du-Rhône).

Quelque 130 bénévoles baguent, le 9 août 2017, quelque 590 juvéniles flamants roses. Le baguage est organisé par la Tour du Valat sur le site des Salins d’Aigues Mortes. Photo : agence Zeppelin.

À ce jour, quelque 590 poussins flamants sont nés et prêts à l’envol ! La Tour du Valat a dirigé ce 9 août une opération exceptionnelle et délicate : leur baguage. Quelque 130 bénévoles, encadrés par le personnel scientifique de la Tour du Valat, y ont participé à l’aube, sur le plus grand salin de Méditerranée. Cette opération permettra d’améliorer la connaissance de cet oiseau emblématique de la Camargue.

Le baguage, une étape essentielle pour l’étude des flamants

Le baguage consiste à équiper chaque poussin d’une bague en plastique sur laquelle est gravé un code unique, lisible à 300 mètres de distance grâce à un télescope ! Les poussins, rassemblés en « crèche », sont encerclés par les bénévoles et rabattus vers un enclos où ils sont alors pris en charge pour être bagués, pesés et mesurés. Chaque poussin est ensuite relâché dans l’étang où il rejoint la crèche.

Ces bagues, régulièrement lues par des ornithologues tout autour du bassin méditerranéen, constituent une mine de renseignements en permettant d’étudier les déplacements de chaque flamant et de connaître sa durée de vie, la fréquence de ses reproductions, ses sites de reproduction et d’alimentation, etc.

Baguage organisé par la Tour du Valat sur le site des Salins d’Aigues Mortes. Photo : Zeppelin-Tour du Valat.

Programme à long terme pour faire les bons choix de gestion

Le baguage fait partie d’un programme d’études initié dès la création de la Tour du Valat en 1954, et fortement structuré à partir de 1977 avec le marquage annuel de plusieurs centaines de poussins. ce programme est aujourd’hui mené conjointement en France, en Espagne, en Italie, en Turquie, en Algérie et en Mauritanie dans le cadre d’un réseau international. Plus de 700 000 lectures de bagues aux quatre coins du bassin méditerranéen ont ainsi permis de mieux connaître le comportement de cette espèce étonnante, et d’adopter les mesures de conservation adéquates. Grâce à l’action conjuguée des chercheurs et des gestionnaires des zones humides, les populations de flamants roses ont aujourd’hui atteint un niveau satisfaisant pour la sauvegarde de l’espèce.

Les flamants roses, ambassadeurs des zones humides

Lagunes, estuaires, deltas, marais, lacs, étangs, ruisseaux… Les zones humides sont parmi les milieux les plus productifs du monde et fournissent des ressources et des services essentiels. Ce sont aussi de véritables réservoirs de biodiversité. Pourtant ces 50 dernières années, environ 50 % des zones humides ont été détruites. Les pressions sont particulièrement fortes sur les zones humides littorales, lieu de vie des flamants roses. Ces oiseaux emblématiques, inféodés aux lagunes peu profondes d’eau saumâtre et salée, affectionnent particulièrement les salins. Ils restent donc une espèce vulnérable, la plupart des zones humides dont ils dépendent étant menacées.

Arnaud Béchet, responsable du programme de conservation du flamant rose, en Camargue. Photo : Hervé Hôte-Tour du Valat.

« Au siècle dernier, l’homme a endigué le Rhône et a aussi créé une digue de protection en mer, empêchant donc les sédiments de former des îlots de nidification dans le delta camarguais, devenu de moins en moins propice à la reproduction du flamant rose. Le flamant doit sa couleur à son régime alimentaire à base d’un petit crustacé, l’artémia salina, lui-même se nourrissant d’une algue spéciale », souligne Arnaud Béchet. Le chercheur à la Tour du Valat et responsable du programme de conservation du flamant rose, souligne « qu’en 2008, ne nichaient plus que quelques milliers de flamants roses dans l’étang du Fangassier ».

Pas suffisant pour conserver l’espèce in situ. Depuis, la Tour du Valat et le Parc naturel de Camargue se sont associés pour mener un programme de conservation d’envergure et de « renaturalisation »  sur quelque 6 000 hectares devenus au fil des ans propriété du Conservatoire du littoral. « Nous n’avons pas les moyens de pomper et de gérer la hauteur de l’eau de mer. Alors, on laisse faire. C’est comme cela que, cette année, les flamants ont déserté certains sites ». Même s’ils ont finalement niché en grande Camargue, cela reste « une espèce fragile et très très sensible au dérangement. Un avion qui passe à basse altitude, un drone, un gyropode suffit à la déranger durablement… C’est un oiseau très farouche qui, s’il se trouve dérangé même par un seul photographe, peut piétiner tous les oeufs qu’il rencontre. Cela peut être vite la catastrophe. Ils ont besoin d’une tranquillité absolue », insiste Arnaud Béchet.

Toucher le grand public pour une cause plus vaste

On compte 40 000 à 50 000 flamants roses sur le pourtour méditerranéen, dont 20 000 de ces majestueux échassiers, l’été, en Camargue. « Nous avons commencé le baguage dans les années 1970, précise Arnaud Béchet. C’est une espèce originale et intéressante qui peut vivre très longtemps : des flamants bagués en 1977 sont encore vivants et cherchent même encore à se reproduire 40 ans après leur naissance ! Nous les suivons grâce à un réseau important tout  autour de la Méditerranée jusqu’en Afrique du Nord, en Turquie, Mauritanie… C’est un très grand voyageur. Ce baguage permet de mieux comprendre ses (choix de) migrations. C’est aussi un animal « sentinelle » de l’environnement. Mais plus encore, cette espèce emblématique de Camargue nous permet de toucher le grand public sur la nécessité d’une conservation plus large des zones humides et de leur biodiversité unique. »

Olivier SCHLAMA 

  • (1) Crée il y a plus de 60 ans, la Tour du Valat est un institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes.