Épisodes cévenols : « Beaucoup de décès pourraient être évités »

Alès, le 9 septembre 2002. De violents orages provoque des inondations où, en une nuit, quatre personnes sont mortes et plus d'un millier ont dû être évacuées. Photo : Dominique QUET Maxppp.

Même si le phénomène se répète année après année, difficile d’imaginer, après cette sécheresse mémorable de l’été qu’un épisode cévenol puisse frapper l’arc méditerranéen. Le sol sec étant un phénomène aggravant. Ces pluies diluviennes, soudaines, pourront mettre des gens en péril. Interview d’Isabelle Ruin, géographe à l’IGE (Institut des géosciences de l’environnement), au CNRS à Grenoble (Isère).

Isabelle Ruin décrypte l’écueil majeur de la prévention : « Comme ces alertes ont lieu une quinzaine de fois par an et que le déluge ne tombe pas réellement quinze fois par an sur la tête de chacun, cela veut dire que pour la fois où ça vous arrive vraiment eh bien pour celui à qui ça arrive, ce n’est qu’une fois sur quinze… » Tant que les habitants ne constatent pas d’eux-mêmes l’ampleur de l’épisode, « ils ne font rien ».

Isabelle Ruin du CNRS à Grenoble. Photo : DR.

Pluies diluviennes au Texas il y a quelques jours, celles à venir des régions bordant la Méditerranée, même combat ?

Pas vraiment. On est sur des événements de plus grande ampleur au Texas, sur lequel j’ai travaillé, et beaucoup plus longs. Et relativement prévisibles. Alors que ce que l’on vit en Méditerranée ce sont des épisodes cévenols très très courts. Qui se passent en très peu de temps et font réagir fortement les cours d’eau. Parfois ce sont des rivières que l’on voit continûment dans le paysage mais parfois aussi ce sont juste des endroits qui vont collecter l’eau lors d’épisodes méditerranéens mais qui n’en contiennent à part ce moment exceptionnel jamais.

Que pensez-vous de la campagne de sensibilisation de l’Etat sur les 13 départements Méditerranéens ?

C’est une très bonne initiative. Surtout à l’automne où tout peut se produire. C’est assez intéressant et poussé. Mais peut-être un peu difficile à comprendre. Ils auraient pu faire des niveaux de lecture différents. Il y a un trop gros focus sur la météo mais peu de choses comment on passe lors d’un épisode cévenol de la pluie à l’écoulement au ruissellement, etc. C’est un peu dommage. Ces inondations-là ne se produisent pas forcément au niveau des grosses rivières ; même si elles peuvent bien sûr déborder. Ce qui est remarquable, c’est que n’importe quel petit talweg (lit de cours d’eau ou ligne qui rejoint les points les plus bas d’une vallée, Ndlr), d’habitude à sec peut déborder. C’est ça qui est compliqué : du coup, les gens sont toujours toujours surpris par ces épisodes.

Comment les gens se sentent-ils surpris alors que ces événements ont lieu chaque année à la même période ?

Eh bien, le problème c’est qu’ils ne reviennent pas identiquement. En fait, personne n’est inondé chaque année au même endroit.Des zones sont certes inondées souvent mais pas de la même manière. Ce qui est complexe et pas facile à prévoir c’est certes prévoir que la pluie va tomber mais là où elle va tomber le plus intensément. Autre difficulté, ce sont les bassins versants, là où la pluie est collectée au sol.

Selon la taille du bassin versant on n’aura pas la même réaction à ces pluies. Si elles sont parfaitement localisées sur un petit bassin versant avec de très fortes pluies, cela va surprendre tout le monde. Et si elles sont à cheval sur deux bassins, il n’y aura pas forcément une crue. On est au kilomètre près voire en deçà. C’est très compliqué.

On est de plus en plus informés. Il existe de plus en plus de sociétés publiques ou privées qui anticipent le risque. Pourquoi les gens se jettent-ils quoi qu’il arrive sur la route pour récupérer leurs enfants par exemple ?

Il y a des alertes avec différents niveaux avec des couleurs pour un épisode cévenol. Mais elles sont données au minimum à l’échelle d’un département. C’est déjà un problème pour la « personnalisation du risque », c’est-à-dire que c’est difficile d’imaginer que cette fois c’est vraiment sur moi que ça va tomber et personne d’autre.

Isabelle Ruin : « Ce qui est complexe et pas facile à prévoir c’est, certes, de prévoir que la pluie va tomber mais là où elle va tomber le plus intensément. »

Ca décrédibilise la parole publique… ?

Ce n’est pas que ça décrédibilise ; mais comme ces alertes ont lieu une quinzaine de fois par an et que le déluge ne tombe pas réellement quinze fois par an sur la tête de chacun, cela veut dire que pour la fois où ça vous arrive vraiment eh bien pour lui ça lui est arrivé une fois sur quinze…

« Entre la première goutte de pluie et le moment où la rivière est au plus haut, il se passe parfois 10 minutes »

Ils n’y croient pas ?

Tant qu’ils ne voient pas de signes tangibles, évidents, que ça va leur arriver dessus, ils ne font rien ; ils attendent. Ils continuent à faire comme si de rien n’était. Parce que c’est aussi très localisés : on a de grandes chances que ça ne nous tombe pas dessus statistiquement. On attend vraiment d’avoir beaucoup d’informations qui vont dans le même sens pour faire quelque chose. Le problème, c’est le temps que ces infos arrivent, que l’on voit l’eau monter, c’est trop tard.

La durée que l’on a pour faire quelque chose est très très courte. Dans certains cas de petits bassins versants, ceux-ci se remplissent vite lors d’un épisode cévenol : entre la première goutte de pluie et le moment où la rivière est au plus haut, il se passe parfois dix minutes. Même quand on a une heure pour un grand bassin, ça reste très court. Dans toutes les études que j’ai menées, à chaque fois, les gens se sont dits extrêmement surpris même s’ils étaient parfaitement informés. Parce que cela leur est arrivé très vite. Ils ne voient pas arriver les choses. Le tangible arrive à la dernière minute.

Pourquoi y a-t-il autant de décès dans les voitures ?

C’est autour de 40 % en France. Aux USA, au Texas, par exemple, c’est jusqu’à 70 %. La différence, c’est la culture de la voiture plus intense au Texas où l’on ne peut rien faire à pied. Or, il y a un faux sentiment de sécurité en voiture.

Dès 40 cm d’eau, la voiture se met à flotter alors qu’un homme peut tenir jusqu’à 70 cm d’eau, c’est bien ça ?

Oui. La différence n’est peut-être pas aussi importante ; il faut être en bonne santé. Ça dépend aussi du revêtement de la route, de la vitesse du courant. Sans courant, dès lors que l’eau touche le bas de caisse, on commence à flotter en effet. En revanche, dès qu’il y a du courant, le cas le plus fréquent lors d’une crue rapide, vous partez avec la voiture. L’un des dangers principaux dès que l’eau arrive au niveau des portières, c’est qu’il est impossible de les ouvrir. On ne peut plus ouvrir non plus les fenêtres. Et le moteur ne fonctionne plus.

Là, on est dans une mauvaise position. Le moteur, lourd, part vers l’avant. On est piégés. On se rappelle tous des images de voitures empilées. Dans ces moments-là, il y a beaucoup de courant et donc beaucoup de choses lourdes charriées ; des frigos et tout un tas de trucs. On peut se blesser. Il y a beaucoup de ces décès qui ont lieu en fin de journée liés à la fin de journée de travail couplée à une baisse de visibilité à ce moment-là.

Et les autres 60 % de décès ? Et ceux qui gardent leur voiture dans le garage la croyant à tout coup à l’abri ?

Dans les bâtiments (ce sont plutôt des personnes âgées touchées par le manque de mobilité), les campings… La crue d’octobre 2015 dans les Alpes-Maritimes a révélé un problème de taille avec les véhicules en sous-sol. C’est vraiment important de ne pas aller chercher sa voiture dans ce cas. Car dans le cas d’une crue rapide, ils faut éventuellement le faire mais dès que l’alerte est donnée. Pas quand on a de l’eau au mollet. Pour une partie des morts de 2015, c’est ça : ils sont restés piégés en allant chercher leur voiture. Il faut d’abord penser à soi. Et sauver sa famille.

« Se positionner en hauteur et penser à soi »

Quels conseils pouvez-vous donner ?

Ne pas circuler sur une route inondée : on ne voit pas la profondeur de l’eau et même si on voit des voitures passer, comme les conditions évoluent très vite, on peut se mettre en danger. Il faut s’arrêter avant. Le mieux, c’est de se positionner en hauteur. En voiture, si on peut. Sinon, taper à la porte de gens qui habitent à proximité et se mettre en sécurité chez eux.

Il n’y a pas de miracle. On a tendance à maintenir ses activités quotidiennes. C’est difficile d’abandonner cette routine. A attendre deux heures que l’orage passe. On a aussi des obligations. Et ce n’est pas irrationnel de peser le pour et le contre. C’est la difficulté. Ce n’est pas aussi clair que le feu qui prend dans une maison. Les indices ne sont pas forcément faciles à détecter.

De plus en plus de chercheurs utilisent les réseaux sociaux (You Tube, Twitter…) Pourquoi ?

Ce que l’on essaie de comprendre, selon le contenu des messages, si on peut en apprendre davantage sur ce que les gens faisaient au moment de l’inondation, où ils se trouvaient précisément. Sur le contenu lui-même, on n’apprend pas grand-chose mais on peut suivre la progression de l’événement vécu et suivi en direct. C’est un instrument d’observation.

Les médias sociaux sont aussi de plus en plus utilisés notamment par les services de secours. Pour l’instant, ils s’en servent pour mieux prendre leurs décisions de gestion de l’urgence. Mais « l’info » est-elle fiable ? Les inondations représentent quelques décès par an. Ce n’est pas les accidents de la route ou la fumée de cigarette. Mais beaucoup pourraient être évités.

Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

  • Deux cents morts en 25 ans. Dans sa thèse de géographie, révisée en 2015, Laurent Boissier a estimé à plus de 200 personnes qui ont perdu la vie dans le Sud de la France suite à une inondation (Vaison-la-Romaine en 1992, Aude en 1999,Gard en 2002, Var en 2010…) Nous y reviendrons dans un prochain article.
  • L’été le plus chaud de l’histoire. Selon Météo France, dans l’ex-Languedoc-Roussillon, l’été 2017 (juin à août) est le 2e ou 3e le plus chaud de l’histoire selon les localités après l’été record 2003 (celui de la grande canicule) et très comparable avec celui de 2015. Il est particulièrement sec sauf sur une bonne partie des Pyrénées Orientales et le nord de la Lozère où les orages furent plus nombreux en juillet et août. L’ensoleillement fut partout très bon et donc plutôt excédentaire par rapport à la normale, sauf sur le Roussillon où il fut tout juste « moyen ».
  • La campagne de communication des pouvoirs publics auprès des treize départements de l’arc méditerranéen.