Travail : La santé des salariés passe par celle des patrons

Pour Frédéric Bonnet, directeur-adjoint de l'Aipals, "ce laboratoire d'idées doit capitaliser les besoins. Exemples : une entreprise nous dit : "Les manutentionnaires, c'est un problème chez nous ; il y a beaucoup d'arrêts et des problèmes articulaires." Eh bien, on crée un atelier de deux heures pour cela avec des choses simples. Parfois, la mise en sécurité coûte de l'argent et parfois il suffit de mettre en place des choses simples. Photo : DR.

(AVEC VIDÉO). Chaque jour, 150 salariés sont victimes d’un accident du travail en Occitanie ! L’Aipals (Association interprofessionnelle pour l’application des lois sociales) suit la santé de 40 000 salariés répartis dans 3 600 entreprises de la région de Montpellier. Son directeur-adjoint, Frédéric Bonnet, en appelle à une prise de conscience car le nombre d’accidents du travail avec arrêt et les maladies professionnelles sont en hausse, plus fortement qu’au niveau national. Que faire ? Pour la première fois en France, l’Aipals lance un laboratoire d’idées visant à enrichir une réflexion nationale. Sa mise en route débute avec ses adhérents et ses partenaires le 15 février à l’aquarium de Montpellier. Ça tombe bien : le gouvernement veut faire évaluer le système actuel, peu efficace. Pour que l’on puisse un jour affirmer que le travail… c’est (aussi) la santé !

Pourquoi la prévention n’est-elle pas une priorité des entreprises, notamment les très petites  ?

L’Aipals suit la santé de quelque 40 000 salariés issus de 3 600 entreprises de l’aire d’emploi de toute la Métropole montpelliéraine, de Lunel jusqu’à au-delà de Saint-Martin-de-Londres. Nous sommes 49 équivalents temps plein et nous réalisons un chiffre d’affaires de 4 millions d’euros par an. Nous aurons 60 ans en 2019. Ce n’est pas forcément que ce n’est pas leur priorité, c’est qu’elles n’ont pas les moyens, le temps nécessaire. Il faut que le dirigeant surtout de la TPE puisse investir ce temps-là. Plus de 95 % de nos entreprises adhérentes ont moins de 10 salariés, c’est énorme.

Parallèlement, les accidents du travail sont en constante augmentation qui est plus forte que la moyenne nationale ?

Sur le territoire, effectivement, on n’est pas très bons (rires).

Vous dites que le problème, ce sont les petites entreprises qui n’ont pas les moyens et le temps et que les statistiques sont mauvaises, mais c’est pareil ailleurs. Pourquoi ?

C’est pareil ailleurs, tout à fait. C’est la grande question. Aujourd’hui, c’est un enjeu fondamental de comprendre cela. C’est aussi pour cela qu’en juin 2017 a été lancé le plan régional santé-travail pour la période 2017-2020. Tous les acteurs de la santé au travail sont réunis, une initiative portée par la Direccte Occitanie pour que ce sujet soit celui de tous.

D’où la question du dirigeant (…) Demain, si on intègre ces dirigeants-là, peut-être, du coup, ils pourront réellement promouvoir la santé au travail. 

Frédéric Bonnet, directeur-adjoint de l’Aipals

C’est dans ce contexte que vous lancez un laboratoire d’idées, un living lab ?

Il y a deux enjeux. Un enjeu interne en s’adressant à nos adhérents et partenaires : c’est de dire, ok on est une association d’entreprises, de l’économie sociale et solidaire. Toute structure associative, de droit privé, etc. doit cotiser à un service de santé. D’où la question de la santé du dirigeant ? Notamment dans les très petites entreprises où le dirigeant fait partie intégrante de la production : c’est le garagiste qui bosse avec ses deux ou trois salariés ? Demain, si on intègre ces dirigeants-là, peut-être, du coup, ils pourront réellement promouvoir la santé au travail. Donc, notre premier enjeu, c’est d’avoir un retour sur ce laboratoire d’idées.

Frédéric Bonnet. Photo : DR.

Le Code du Travail dit aux entreprises : vous devez faire de la visite médicale. Mais les entreprises ont aussi besoin d’information. Du coup, on lance des ateliers de prévention destinés aux salariés et aux chef d’entreprises (50 dates et 17 thématiques). Avec, par exemple, des interrogations du style : le référent sécurité, quelles sont ses missions, ses prérogatives ? Idem pour le document unique d’évalution des risques, obligatoire, recensant l’ensemble des (situations) des risques dans l’entreprise. Une fois fait, l’entreprise doit lancer un plan d’actions. La plupart ne savent même pas qu’ils ont cette obligation-là. Donc, en fait, on créé un spécifique atelier pour les aider.

Il y a tout à faire !

Pas tout. Beaucoup a été déjà fait.

Mais si vous demandez au référent sécurité d’une entreprise de trois salariés du prendre du temps pour cela alors qu’il ne l’a pas, on se mord la queue…?

Malgré tout sa mission se fait au quotidien quand il est dans son atelier. Il aura un oeil plus aiguisé. Il pourra apporter un conseil avisé.

On ne sait pas pourquoi les statistiques sont mauvaises mais vous aimeriez le savoir à travers l’expérience de terrain ?

Oui. Ce laboratoire d’idées doit capitaliser les besoins. Exemples : une entreprise nous dit : « Les manutentionnaires, c’est un problème chez nous ; il y a beaucoup d’arrêts et des problèmes articulaires. » Eh bien, on crée un atelier de deux heures pour cela avec des choses simples. Parfois, la mise en sécurité coûte de l’argent et parfois il suffit de mettre en place des choses simples. Et qui ne coûtent rien. Mais cela demande des changements de pratiques, de façon de penser et d’agir.

L’idée c’est devenir acteur dans ce domaine. On ne sait pas comment il va évoluer. A priori on est les seuls à proposer ce genre laboratoire.

Quel est le second enjeu de votre laboratoire d’idées ?

La loi Travail, entrée en application en janvier 2017, a réformé en profondeur la santé au travail. Le gouvernement actuel veut questionner clairement sur l’efficacité du système. Une mission interministérielle a été nommée comprenant une députée En Marche du Nord Charlotte Lecocq, Bruno Dupuis, consultant, et un délégué syndical de la CFDT, Jean-François Natton. Ces trois personnes doivent faire un état des lieux de la santé au travail. Et une sorte de benchmark européen (tour d’horizon comparatif, Ndlr) pour voir comment ça se passe chez nos voisins. Ils remettront leur rapport le 30 avril prochain avec deux ou trois scénarios aux ministres de la Santé et du Travail.

Notre laboratoire se propose de mettre autour d’une même table les parties prenantes du monde de l’entreprise, celles de la prévention. Pour imaginer ce que pourrait être demain la santé au travail. Le but étant de faire remonter des propositions à cette mission interministérielle (à travers un Livre blanc, lire ci-dessous). L’idée c’est devenir acteur dans ce domaine. On ne sait pas comment il va évoluer. A priori on est les seuls à proposer ce genre laboratoire.

Dire et répéter aux chefs d’entreprise que c’est une bonne opération économiquement parlant d’avoir des salariés en bonne santé ?

Oui tout à fait ! Un salarié en bonne santé qui ne s’arrête pas fait perdre moins d’argent. Dans une petite entreprise, quand il y a trois salariés et que l’un d’entre eux n’est pas là pour un problème de santé, vous perdez une compétence fabuleuse et vous n’avez pas forcément les moyens de le remplacer. Si en amont il y avait eu des éléments de prévention en place, pour les salariés et vous l’employeur, vous gagnerez davantage d’argent.

Finalement, la solution ne vient-elle pas d’une prise de conscience ?

Je pense qu’il y a une prise de conscience à faire émerger, oui. C’est essentiel.

Pensez-vous que votre laboratoire d’idées va y contribuer ?

Il va y avoir des ateliers thématiques que l’on va proposer sur nos sites et on va même aller s’installer sur des places de  village grâce à un camion aménagé qui est en cours de préparation. On a aussi conclu des contrats responsables avec des entreprises. On leur dit : votre cotisation est de tant d’euros par an et par salarié. En revanche, si vous venez participer à des ateliers que nous mettons en place, vous aurez une remise sur votre cotisation annuelle. L’idée c’est d’inciter par l’argent, le nerf de la guerre au travers d’une sensibilisation ou d’une formation sur les risques professionnels.

Quand on parle santé au travail, celle-ci ne concerne que les salariés. Une idée qui m’anime, c’est d’associer le dirigeant dans ce dispositif de santé et sécurité au travail. Dès lors, qu’il y sera intégré, à mon sens, il se sentira vraiment concerné et mettre en place ce qu’il faut. On a travaillé avec le laboratoire Amarok mis en place par l’universitaire montpelliérain Olivier Torrès sur les risques psycho-sociaux des dirigeants d’entreprises.

Et vous, à l’Aipals, avez-vous beaucoup d’arrêts de travail ?

On n’en a pas eu dans l’année écoulée.

Recueilli par Olivier SCHLAMA

Les chiffres-clés : Plus de 54 300 accidents du travail avec arrêt en Occitanie, dont 60 mortels. Soit + 2,6% en un an, alors que l’évolution nationale est de 0,5%.
2 441 maladies professionnelles reconnues par les Carsat en Occitanie.
Près de 80% de ces maladies sont liées à des TMS (troubles musculosquelettiques) : mal de dos, lombalgie, cervicalgie, tendinite, syndrome du canal carpien, etc. Source : Direccte. PRST3. Diagnostic 2014.

Imaginer la prévention de demain

En Occitanie, selon les chiffres de la Direccte, chaque jour, près de 150 salariés sont victimes d’un accident du travail !  Les maladies professionnelles sont, quant à elles, en constante augmentation, notamment celles liées au stress et au burn-out. Afin de trouver des solutions innovantes, l’Aipals lance le Living Lab, un laboratoire d’idées avec ses adhérents et ses partenaires, qui se déroulera le jeudi 15 février à l’aquarium de Montpellier.
Le thème : imaginer ensemble la prévention de demain. Une centaine de participants sont attendus.

Livre blanc de la prévention

– Le matin, à partir de 8 h 30 :  chefs d’entreprises, salariés et acteurs de la prévention échangeront leurs idées et leurs bonnes pratiques, en petits groupes, animés par une coach professionnelle.
Il pourra y être question de la santé du dirigeant, des outils pour que les TPE, de la performance des salariés, de la qualité de vie au travail, de la mise en place des nouvelles Commissions Sociales et économiques (CSE), et des services à proposer, etc.
– L’après-midi jusqu’à 17 heures : les contributions seront synthétisées et partagées avec l’ensemble des participants.
En ouverture, une invitée d’honneur : la Toulousaine Sophie Batty de Likewise, qui débute un Tour du monde de la qualité de vie au travail. Elle viendra raconter sa première escale : New-York !
 En clôture : l’intervention du directeur de la Direccte, Christophe Lerouge. L’ensemble des contributions permettra l’écriture d’un Livre Blanc de la prévention qui sera remis aux représentants de la Mission sur la santé au travail et la prévention des risques professionnels (la députée LREM Charlotte Lecocq, le consultant Bruno Dupuis et le conseiller CFDT Henri Forest) que le gouvernement a lancé en novembre dernier et dont les conclusions sont attendues au 30 avril 2018.