Société : Profitez des vacances pour faire lire vos enfants, même de la BD !

Les parents 2.0 ont autant transmis à leurs enfants leurs habitudes de lecture que la génération précédente. La pratique de la lecture est restée stable en vingt ans. Selon le sondage pour le magazine J'aime Lire, la lecture est devenue une valeur sûre. Photo : Dominique QUET, BIM.

Pendant les vacances, si vous voulez que vos enfants ne soient pas rivés à un écran, faites leur lire des livres. En papier. Et même de la BD ! Le Club des Cinq, la collection des Martine, celle de la Bibliothèque Rose… A la simple évocation de ces titres, de vivaces souvenirs affluent chez ceux qui ont été marqués, enfants, par leur lecture. Pour autant, la pratique se perd-elle ? L’irruption des écrans d’ordinateurs, de tablettes et autres smartphones a-t-elle changé les comportements ? Une enquête inédite du magazine J’aime Lire se place à contre-courant des idées reçues. Ces enseignements ne sont pas écran de fumée : la lecture est devenue valeur-refuge !

Le silence. Dans la section jeunesse de la médiathèque François-Mitterand, à Sète, même les tout-petits sont absorbés par la profusion de livres de tous types, en libre-service, qui les entourent. Hormis quelques gazouillis, tous ont la tête plongée dans Petit ours Brun, Mini-Loup, Tchoupi (pour les plus petits), etc. Espace délimité, jeux muraux, coussins… Tout y est fait pour… presque arriver à s’ennuyer et mieux découvrir le plaisir de la lecture. Un plaisir qui marque à jamais.

Delphine Saulière : « Les parents montrent vite une conscience aiguë des dangers du tout-numérique »

« C’est exactement ça ! », exulte Delphine Saulière. J’aime Lire, le magazine pour enfants qui fête ses 40 ans, dont elle est rédactrice en chef, le démontre.  Et qui pour l’occasion a lancé un sondage, le même qu’il y a vingt ans pour comparer. « L’un des principaux enseignements de ce dernier sondage, qui nous a étonnés, reconnaît-elle, c’est que la pratique de la lecture papier ne se perd pas. Au contraire ! C’est même pour les parents d’aujourd’hui une valeur fondamentale. » Passée la découverte et la valorisation inhérente de posséder et prêter une tablette, un objet « moderne », à son enfant, les parents montrent vite une conscience aiguë des dangers du tout-numérique. La lecture, devient alors à leurs yeux, une valeur refuge, d’un paradis perdu », analyse-t-elle. D’un paradis à ne pas perdre. « Celui où se construit l’imaginaire pour une toute une vie. »

Delphine Saulière. Photo : DR.

Flashback. En 1997, une première enquête du magazine J’aime lire (groupe Bayard) avait permis de révéler de grandes tendances de société. La lecture des jeunes ne faisait notamment pas partie des préoccupations parentales : 61 % des sondés révélaient que leurs parents ne s’occupaient pas vraiment de leurs lectures lorsqu’ils étaient enfants. L’importante offre éditoriale jeunesse n’a pas chamboulé les habitudes de lecture. Les parents 2.0 ont autant transmis à leurs enfants leurs habitudes de lecture que la génération précédente. La pratique de la lecture est restée stable en vingt ans. 

« Il faut arracher la tablette des mains de l’enfant »

« La lecture papier offre de vrais avantages, souligne Delphine Saulière. Certes, la tablette, c’est simple d’utilisation ; c’est même valorisant de gagner un jeu vite fait bien fait dessus et qui offre une gratification immédiate. Sauf qu’après, il faut arracher l’objet des mains des jeunes enfants. C’est là que les parents ont le déclic.  » L’objet, en lecture passive, en a fait son objet. Le numérique demande une éducation et un accompagnement spécifiques. « Les résultats de ce sondage se laissaient entrevoir à travers notre courrier des lecteurs. » Qui n’est pas roupie de sansonnet : « Notre magazine se porte très bien ; nous sommes en tête des magazines papier pour enfants, lus et achetés. »

L’émergence de la Bande dessinée

L’autre enseignement très intéressant de cette enquête, c’est l’émergence de la Bande dessinée. Grâce aux quadras, parents des jeunes enfants d’aujourd’hui, qui ont lancé la « mode », en lisant les premières BD infantiles ; tandis-que leurs grands-parents, eux, n’avaient presque que les Comics pour rêver. Il y a eu un renouvellement complet de cette littérature, abonde Delphine Saulière. Lire, aimer lire, relance-t-elle, du roman ou de la BD laisse une trace mémorielle puissante. Souvent, on se rappelle d’une histoire qui nous a marqués. C’est aussi un plaisir charnel de découvrir la couverture d’un livre, d’aller découvrir ce que l’on peut lire des rayons adultes. » La bande dessinée s’est nettement installée chez cette génération dans les habitudes de lectures enfant. Si elle n’était pas du tout citée en 1997, elle l’est pour 5 % des Français en 2017, et monte à 9 % chez les 25-30 ans. Elle ne semble plus être considérée par les parents comme un sous-genre, ce que confirme Delphine Saulière : « Enfin la bande dessinée est reconnue comme un genre littéraire à part entière, et pas seulement destinée à un public de “mauvais” lecteurs » ! Elle a ses festivals, ses auteurs cultes, ses sous-genres (la ligne claire, le manga…)

Toujours selon cette étude qui vient de paraître, à 20 ans d’intervalle de la précédente, les générations actuelles d’adultes lisaient autant quand elles étaient jeunes que celles qui ont été étudiées en 1997, et ce, même sur la tranche d’âge des 25-35 ans. En 2017, comme en 1997, 52 % des Français déclarent avoir lu (souvent ou de temps en temps) lorsqu’ils étaient jeunes.

Les personnages de l’enfance des Français.

Disparité marquée homme-femme

Autre enseignement : la disparité homme-femme reste très marquée. En 1997, 41 % des femmes disaient lire souvent lorsqu’elles étaient jeunes contre seulement 19 % des hommes. Vingt ans plus tard, l’écart n’a pas bougé : 40 % des femmes pour 18 % des hommes disent avoir lu souvent dans leur jeunesse. « Et que deviennent ces gros lecteurs enfants ? Réponse simple : de gros lecteurs adultes ! » Un phénomène qui s’accentue. Et qui marque à vie : 70 % des adultes ayant beaucoup lu enfant se souviennent de leurs lectures d’enfance (livres, récits, romans).

« Les premières histoires qu’on nous a lues quand nous étions enfants restent dans nos mémoires comme une trace émotionnelle, mais nous gardons en tête encore plus intimement le souvenir de nos premières lectures autonomes, quand nous avons su vraiment lire tout seuls, nous pouvons même souvent nous remémorer où et quand nous les avons lues. La force des émotions procurées par la lecture est telle que nous en gardons à vie l’empreinte, alors que nous avons facilement oublié le jour où nous avons su faire du patin à roulettes ou du vélo. Aujourd’hui, des parents de lecteurs de J’aime lire nous écrivent ou nous appellent avec émotion pour retrouver l’histoire qui les a marqués enfant, et qu’il voudraient tant transmettre à leurs enfants. Ils peuvent nous décrire, 40 ans après, la narration, la place de tel ou tel …sans se tromper ! », ajoute Delphine Saulière.

Photo : Dominique QUET, BIM.

Parfois, un personnage ou un univers laisse à l’âge adulte des souvenirs impérissables. En 1997, si les grands classiques comme Jules Verne (8 % des répondants citaient l’auteur ou un de ses ouvrages) et la Comtesse de Ségur (6 %) arrivaient en tête du palmarès, ils côtoyaient des oeuvres plus populaires comme Le Club des Cinq (6 %) et les romans issus de la Bibliothèque Rose (10 %). Dans les deux cas, on voyait le plaisir qu’avaient les enfants à retrouver des personnages au long cours. L’engouement pour les séries était déjà en germe.

Six parents sur dix proposent des livres à leurs enfants

Vingt ans plus tard, en 2017, l’attachement des adultes pour les séries de leur enfance se confirme et progresse. Les séries de la Bibliothèque Rose prennent la tête du palmarès avec 17 % (dont 12 % pour le seul Club des Cinq) mais décrochent sur les moins de 35 ans. La Bibliothèque Verte (5 % des répondants), les Martine (4 %) et la collection Chair de Poule lancée en 1995 (1 % au total, 4 % sur les moins de 35 ans) intègrent eux aussi le palmarès. « Le personnage récurrent, qui vit de nombreuses aventures, qu’on retrouve et qu’on connaît de mieux en mieux au fil des histoires est un vecteur profond d’attachement pour les lecteurs. C’est pourquoi, les séries sont adorées par les jeunes lecteurs ! »

Photo : Dominique QUET, BIM.

La transmission, une affaire de femmes

A noter que les parents d’aujourd’hui s’investissent dans les lectures de leurs enfants. En 2017, plus de six parents sur dix (63 %) ayant au moins un enfant entre 7ans et 12 ans déclarent proposer des livres à leurs enfants qu’ils ont aimé au même âge. Ils n’étaient que 48 % en 1997, soit une différence de quinze points. Plus les parents sont de grands lecteurs adultes, plus ils transmettent à leurs enfants leur goût pour la lecture : 90 % des gros lecteurs proposent ainsi souvent des ouvrages à leurs enfants. Mais la transmission semble rester principalement une affaire de femmes : 73 % des femmes déclarent acheter ou proposer à leurs enfants des livres qu’elles ont aimés à leur âge, contre seulement 41 % des hommes. En 1997, 65 % des femmes et 49 % des hommes déclaraient acheter ou proposer à leurs enfants des livres qu’ils avaient aimés à leur âge.

Olivier SCHLAMA

  • Sondage Omnibus J’aime lire/TNS Sofres mené auprès d’un échantillon de 1 043 personnes représentatives de la population de 25 ans et plus.

« Le livre n’est pas au mort ! »

A la Médiathèque André-Malraux, à Sète, on le dit sans détour : « On aurait pu croire que le livre allait mourir, c’est bien au contraire : il n’est pas mort ! Au contraire », s’enthousiasme Aurélie Matéo, la responsable de la médiathèque. « Les gens ne s’abonnent plus forcément chez nous, mais ils fréquentent assidûment notre médiathèque. On note un vrai pic de fréquentation. D’ailleurs, après le travail et la maison, on l’appelle le « 3e lieu », celui où l’on vient se détendre en famille, bouquiner, etc. »

Travail en profondeur avec les tout-petits

Aurélie Matéo tient à se faire « porte-parole de mes collègues » : « Nous faisons un travail en profondeur et très intéressant sur la lecture auprès des tout-petits, notamment avec une association spécialisée, Acces (Accès aux livres pour les bébés) et qui intervient un peu partout dans le département de l’Hérault. Cette lecture-là auprès des 0-3 ans est peu connue ; les parents se demandent souvent si ça sert à quelque chose. » Eh bien c’est une évidence : « Avec nos collections de livres adaptés, des collections à lire au toucher, par exemple, ou en organisant un lien entre des jouets disposés à proximité et livres, on a d’abord l’impression que les petits n’écoutent pas. En fait, c’est le contraire : en quelques mois, ce sont de vrais « lecteurs » et ils écoutent les livres qu’on leur lit avec grande attention. En marge, ce genre d’activité nous permet de travailler sur la parentalité. »

O.SC.