Est-on riche quand on gagne, à deux et sans enfants, 6 438 € par mois ? L’Observatoire des inégalités, organisme indépendant, propose ainsi sa propre définition de ce que l’on peut considérer comme la richesse, en l’absence de critères universels pour la mesurer. Comme la richesse du patrimoine. Attention aux idées reçues : 65 % des riches vivent ailleurs qu’à Paris.
Les études sur les pauvres et la définition de la pauvreté sont riches. Mais aucune aussi précise sur les riches. Qui sont-ils ? Quel est leur nombre ? Dans quelles villes habitent-ils ? Et à partir de combien d’argent gagné et de patrimoine est-on riche ? Paradoxalement, cela semble plus difficile d’estimer la richesse que la pauvreté.
Un organisme indépendant, l’Observatoire des inégalités, s’est mis à la tâche et l’a fixé de lui-même dans son 4e rapport ICI : “Notre seuil de richesse, fixé au double du niveau de vie médian {la moitié des ménages se situe au-dessus, l’autre en dessous, Ndlr}. Soit 4 300 € mensuels pour une personne seule après impôts, 6 400 € pour un couple et 10 700 euros pour un couple avec deux enfants de plus de quatorze ans – , est devenu une référence malgré des résistances. Sauf à avoir une vision très restrictive, il est difficile de défendre que la fraction des 7,5 % les plus aisés de la population ne puisse être qualifiée de “riche (…) En France, cinq millions de personnes sont riches”, à divers niveaux.
Riches très riches
C’est plutôt stable depuis une dizaine d’années : “En treize ans, de 2010 à 2023, le nombre de riches est passé de 5,2 à 4,8 millions, soit 400 000 personnes en moins (…) Mais cette évolution masque une élévation des revenus des ultra-riches”, dit le rapport. Et d’affirmer : “La France est un pays par rapport aux autres pays d’Europe où les riches sont très riches. Ils disposent de salaires élevés et leur patrimoine leur rapporte beaucoup. Contrairement à une idée reçue, seule une poignée d’entre eux va chercher meilleure fortune ailleurs.”
Une envolée des hyper-riches dont le revenu des placements financiers du 0,1 % du plus riche a quadruplé entre 2003 et 2022 et un “boom des grandes fortunes. Le total des 500 plus grandes fortunes a été multiplié par 6,6 en 20 ans”…
Directeur de cet observatoire indépendant, Louis Maurin va plus loin : “Richesse du capital qui supplante la richesse du travail… (lire ci-dessous). La richesse est une donnée sociétale, un paramètre d’une société de plus en plus inégalitaire.” Donnant du relief aux propositions d’une taxe sur les super-profits ; sur les hyper-riches qui fait toujours débat et reviendra peut-être sur le devant de la scène politique à la faveur de la campagne de la présidentielle. A noter : “Une envolée des hyper-riches dont le revenu des placements financiers du 0,1 % du plus riche a quadruplé entre 2003 et 2022 et un “boom des grandes fortunes. Le total des 500 plus grandes fortunes a été multiplié par 6,6 en 20 ans”…
Que penser d’une société dans laquelle la seule famille Hermès, propriétaire d’Hermès International, pourrait, avec ses 163 milliards d’euros, s’offrir l’équivalent de tous les logements de Marseille et de Strasbourg à la fois ?”
“Qualifier une personne de riche ou de pauvre n’est pas un jugement de valeur. Ceux qui s’en offusquent devraient y réfléchir. Ne serait-ce pas parce qu’ils pensent, au fond, ne pas mériter leurs revenus qu’ils s’estiment stigmatisés ? À l’inverse, ne devraient-ils pas revendiquer cette richesse, fruit de leur travail ? Certes, les plus grandes fortunes françaises sont astronomiques. Aucun principe de “mérite” ne peut les justifier. Que penser d’une société dans laquelle la seule famille Hermès, propriétaire d’Hermès International, pourrait, avec ses 163 milliards d’euros, s’offrir l’équivalent de tous les logements de Marseille et de Strasbourg à la fois ? Nous sommes là devant une question fondamentale sur les processus d’accumulation sans limite que permettent nos sociétés.”
“Les riches représentent 7,5 % de la population en 2023”
Une fois ceci posé, l’étude affirme que 4,8 millions de personnes sont riches en France. Elles vivent avec plus du double du niveau de vie médian, c’est-à-dire au moins 4 292 € par mois pour une personne seule, 6 438 euros pour un couple sans enfant ou 10 730 € pour un couple avec deux adolescents. Ces seuils de richesse s’entendent une fois l’impôt sur le revenu payé. “Les riches représentent 7,5 % de la population en 2023 (dernière année disponible). Après un pic à 9 % en 2011, le taux de richesse fluctue entre 7 % et 8 % de la population depuis dix ans, selon les estimations de l’Observatoire.”
73 % des riches ont plus de 45 ans
Au-dessus du seuil de richesse, les revenus grimpent haut : 5 % touchent plus de 4 905 euros par mois pour une personne seule et 1 % gagne plus de 7 512 euros après impôts. Au sommet des revenus, une poignée de grands patrons gagnent plusieurs centaines de Smic. Franchir le seuil de richesse n’est pas donné à tout le monde. Il faut une rémunération élevée : 74 % des actifs riches sont des cadres supérieurs du privé ou du public et 13 % sont chefs d’entreprise. L’âge joue aussi : 73 % des riches ont plus de 45 ans. En effet, les salaires des cadres augmentent avec l’avancée de leur carrière. Ils ont souvent accumulé un patrimoine qui leur rapporte. Et lorsqu’ils atteignent la cinquantaine, leurs enfants volent de leurs propres ailes. 35 % des riches vivent dans l’agglomération parisienne, où se trouvent les directions des grandes entreprises et des administrations.
La richesse est aussi celle du patrimoine
Mieux, “nous estimons à 11 % la part de ménages riches en patrimoine, qui possèdent plus de 820 400 euros, notre seuil de fortune situé au quadruple du patrimoine médian (endettement non pris en compte). Ce seuil mériterait d’être détaillé selon l’âge tant le patrimoine se constitue au fil de la vie, au gré de l’épargne et des héritages éventuels. Parmi les plus de 50 ans, pour détenir quatre fois le patrimoine médian de sa tranche d’âge, il faut posséder au moins un million d’euros par ménage. Environ 6,5 % des ménages français sont millionnaires. Mais seulement 0,6 % des ménages paient l’impôt sur la fortune immobilière (IFI). En considérant la population qui possède 1 000 fois plus, on compte 145 milliardaires. Les grandes fortunes atteignent des sommes colossales que l’on peine à se représenter. La famille Hermès, par exemple, détient une fortune qui dépasse la valeur de tous les logements de Marseille.”
L’Observatoire affirme également que “le seuil du 1% le plus riche se situe au moins à 7 500 € par mois après impôts, selon l’Insee” ; que “5 % des salariés les mieux payés, soit près de 1 million de personnes, touchent plus de 5 600 € net par mois” : et que le PDG le mieux payé gagne 23 M€ (2024) : c’est Francesco Milleri, patron d’EssilorLuxottica, ce qui “équivaut à 1 400 ans de Smic”…
65 % des riches vivent ailleurs qu’à Paris
Où vivent les riches en France ? Surtout – à 35 % – dans l’agglomération parisienne. Ainsi, “près d’un habitant sur deux est riche à Neuilly-sur-Seine”, prend comme exemple l’Observatoire. Et dans le 7e arrondissement de Paris, ce sont 20 % des ménages qui paient l’impôt sur la fortune immobilière. Mais attention aux idées reçues : 65 % des riches vivent ailleurs ! D’abord dans les grandes métropoles régionales (24 %). Et 17 % des ménages riches vivent dans des villes de 2 000 à 50 000 habitants et 15 % dans des communes rurales.
Mais les 20 villes avec le taux de riches le plus élevé se sont autour de Paris
D’ailleurs, en seconde position arrive Divonne-les-Bains dans l’Ain, dans la banlieue de Genève, qui compte un taux de riches (48 %) presque aussi élevé qu’à Neuilly-sur-Seine. Puis suivent quatre arrondissements cossus de Paris, les 7e, 8e, 16e et 6e, tous au-dessus de 40 % de riches. Par ailleurs, “les 20 villes où le taux de riches est le plus élevé se situent toutes autour de Paris ou à proximité de la frontière suisse, plus précisément de Genève. Il faut atteindre la 30e place du classement (non publié dans ce rapport) avec Bondues, dans la banlieue riche de Lille, pour trouver une ville située dans un territoire différent.”
Olivier SCHLAMA
Les dix plus grandes fortunes de France
Le patrimoine professionnel de la famille Hermès, plus grande fortune de France, est estimé à 163 milliards d’euros selon le classement 2025 du magazine Challenges. Pour accumuler autant, une personne rémunérée au Smic devrait travailler près de dix millions d’années et épargner tout ce qu’elle gagne. Ou, mesuré autrement, avec sa fortune, la famille Hermès pourrait acquérir l’ensemble des logements de la ville de Marseille et de ses 880 000 habitants.
En prime, elle pourrait s’offrir les logements de la ville de Strasbourg. Ces données ne portent que sur le patrimoine professionnel : il s’agit des actions que ces personnes ou familles possèdent dans des entreprises qu’elles ont créées ou dont elles ont hérité. Leur fortune personnelle, placée dans l’immobilier ou des œuvres d’art par exemple, n’est pas prise en compte.
“Croissance démesurée des 500 plus grande fortunes françaises”
Les 500 premières fortunes professionnelles de France pèsent au total 1 128 milliards d’euros en 2025 selon le magazine Challenges, contre 170 milliards d’euros il y a 20 ans. Le ratio cumulé par les 500 plus gros propriétaires d’entreprises et leur famille a été multiplié par entre 2005 et 2025. Une hausse de 564 %, alors que les prix à la consommation ont augme de 38 % sur la période.
Une première phase de progression de ces grandes fortunes a eu lier entre 2003 et 200 de 124 à 280 milliards d’euros. Les pertes importantes des valeurs boursières dues à la crise économique et financière de 2008 ont ensuite été vite effacées. Entre 2015 et 2023, la progression des 500 plus grandes fortunes s’est emballée. Leur montant total dépasse les 1 000 milliards d’euros depuis 2022.
L’année 2025 se solde par un recul, pour partie sous l’effet de a baisse de la valeur boursière de LVMH dont le principal propriétaire, Bernard Arnault, a longtemps été en tête du classement. Cela n’efface pas la croissance quasi exponentielle des grandes fortunes au cours de la dernière décennie. Le niveau de la fiscalité française, non plus, ne fait guère d’ombre aux grandes fortunes.
Cette évolution peut être le résultat de performances économiques exceptionnelles des entreprises et de la hausse des cours des actions en Bourse, pour celles qui sont cotées. Mais elle surpasse largement celle des cours de la Bourse de Paris et indique aussi un processus de concentration par rachat d’autres sociétés. Comme pour le secteur pétrolier à la fin du 19e siècle, ou minier quelques décennies auparavant, d’immenses empires économiques se reconstituent, sous la direction d’un nombre très restreint de familles.
Plus on est riche, plus on hérite
L’immense majorité des ménages n’hérite de rien ou de pas grand-chose. 41 % des ménages ont déjà reçu au moins un héritage au cours de leur vie, selon une étude de l’Insee (donnée 2024). Parmi les 59 % qui n’ont jamais hérité, certains sont jeunes et hériteront à un âge plis avancé.
Parmi les héritages reçus, 59 % sont inférieurs à 30 000 euros. Seuls 15 % dépassent 100 000 euros. Plus on est riche, plus on hérite : la part des héritages supérieurs à 100 000 euros passe de 4,4 % pour les ménages situés dans le quart le moins doté à 25,7 % pour ceux du quart le plus fortuné.
10 plus grandes fortunes professionnelles
Au-delà d’Hermès, il y a Bernard Arnault (LVMH, 116,7 milliards d’euros) ; Alain et Gérard Wezrtheimer (Chanel, 116,7 milliards) ; Françoise Bettencourt-Meyer (L’Oréal, 73,8) ; Enfants de Serge Dassault (Groupe Dassault, 35,6 milliards) ; Rodolphe Saadé (CMA CGM, 35) ; Xavier Niel (Illiad, 27,9 milliards) ; Gérard Mulliez (groupe Mulliez, 25,9) ; François Pinault (Kering, 15) ; Emmanuel Besnier (Lactalis, 14,1 milliards d’euros).
Après Francesco Milleri (23,1 M€), parmi les autres patrons d’entreprises françaises les mieux rémunérés, on compte Cyrille Bolloré (transports, énergies, communication, médias) : 15,7 M€ ; Pascal Daloz (Dassault Systèmes, Logiciels) : 15,5 M€ ; Patrick Pouyanné (TotalEnergies) : 10,6M€ ; Gilles Gobin (Rubis, produits pétroliers) : 10,1 M€…
Professions indépendantes les plus rémunératrices
Les médecins, notamment les spécialistes, et dentistes se situent au sommet de la hiérarchie des revenus des travailleurs indépendants : les 10 % les mieux rémunérés disposent d’un revenu d’activité net d’au moins 19 800 euros par mois (charges professionnelles et cotisations sociales déduites), selon l’Insee (donnée 2023). Ils sont suivis de très près par les avocats, notaires et experts-comptables, avec plus de 16 700 euros par mois. Dans les activités d’assurance et de la finance, le seuil d’entrée dans les 10 % les mieux rémunérés se situe à 14 400 euros, et à 12 800 euros mensuels pour les pharmaciens. On trouve ensuite les non-salariés les mieux payés parmi les vétérinaires (12 000 euros au moins), ou encore les consultants en
gestion d’entreprise (au minimum 10 400 euros).

Certains de ces secteurs d’activité indépendante n’offrent ces rémunérations très élevées qu’aux mieux lotis, et des revenus plus ordinaires à la majorité. Le commerce de gros, par exemple, ne garantit pas des revenus élevés. Ce secteur se classe en septième position des 10 % les plus aisés des indépendants mais, en son sein, 25 % de ces commerçants gagnent moins de 1 320 euros par mois. La situation est semblable pour toute une partie des indépendants qui apportent du conseil en gestion ou des services administratifs aux entreprises
Les 10 professions les plus rémunératrices chez les non-salariés
Les 10 % les mieux rémunérés Médecins et dentistes, juristes et comptables, activités financières et d’assurance, pharmaciens, vétérinaires, consultants en gestion, commerçants de gros services d’information et communication, architectes et ingénieurs, services administratifs aux entreprises. Dans l’ordre et en euros : 19 770 € ; 16 670 ; 14 410 ; 12 780 ; 11 860 ; 10 430 ; 9 990 ; 9 030 ; 8 840 ; 8 520.
Double enrichissement, travail et capital
L’ensemble des ménages français se partagent 1 800 milliards d’euros de revenus avant redistribution (avant impôts et prestations sociales), selon l’Insee (donnée 2022). Ce sont principalement des revenus du travail : 1 400 milliards d’euros issus de salaires, auxquels il faut ajouter 117 milliards de revenus d’activité des travailleurs indépendants. Les revenus du patrimoine représentent 248 milliards. Mais ces grandes masses sont très inégalement réparties dans la population.

Les 10 % les plus riches reçoivent 27 % de l’ensemble de ces salaires et 60 % des revenus d’indépendants à eux seuls. Les revenus du patrimoine aussi sont inégalement distribués : les 10 % les plus riches en captent 37 %. Ce n’est pas surprenant puisque les plus riches sont les principaux destinataires des loyers des logements mis en location et des dividendes versés par les entreprises.
Les inégalités de revenus s’accroissent-elles sous l’effet de l’évolution des revenus issus du travail ou du capital ? Des deux. Entre 2018 et 2022, le gâteau total des salaires a progressé de 152 milliards d’euros courants (non corrigés de l’inflation). Les 10 % les plus riches en ont touché la plus grande part. Ils ont bénéficié de 61 milliards d’euros de salaires annuels supplémentaires par rapport à 2018, soit 40 % de la progression totale des revenus salariaux.