Le département de l’Aude a commandé une enquête sur les ados scolarisés dans les 28 établissement du département. Les résultats, qui viennent d’être dévoilés, se montrent parfois inquiétants. Sébastien Gasparini, vice-président du département, nous en explique les ressorts.
Sexualité, puberté, consentement, MST, contraception, alimentation… Les ados de la 6e à la 3e ont été appelés à participer à une vaste enquête sociologique en ligne. En charge des collèges, comme chaque département français, le conseil départemental de l’Aude mène ainsi avec cet outil sur le long cours une introspection utile pour comprendre les ressorts de cette jeunesse qui se pense de “seconde zone”, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI.
L’Aude, 28 collèges et 14 300 collégiens

L’Aude, ce sont 28 collèges répartis sur le territoire soit un ensemble de 14 300 élèves. Cela représente un investissement du département de 11 M€ par an pour le bâti. Si l’on y ajoute les dépenses de fonctionnement – salaires des agents, alimentation, etc. – cela représente 25 M€ de dépenses annuelles. Ce budget – qui ne tient pas compte d’actions culturelles – permet aussi de payer quelque 100 000 € d’actions éducatives, menées par des associations spécialisées, sur la sexualité, la lutte contre la pornographie, les stéréotypes de genre…
L’enquête, un outil d’aide à la décision
Des actions qui pourront mieux orientées en fonction grâce à une meilleure connaissance des desiderata des collégiens et collégiennes. Le département a mis en place des outils dont fait partie cette enquête sociologique. “On pourra aussi accentuer certaines actions en fonction des résultats de cette enquête réitérée année après année”, souligne Sébastien Gasparini, vice-président PCF chargé de l’éducation au département de l’Aude. Ce sera toujours, in fine, aux établissements de décider de s’en servir. Ou pas. En fonction aussi du projet d’établissement. De la volonté du principal et de ses équipes. Et de leur capacité à se saisir de sujets parfois difficiles.
Accusés d’avoir du mou de chat pour cervelle ; d’être des fondus d’écrans ; de méconnaître la valeur travail ; d’être violents… Les jeunes se sentent en tout cas incompris. Et le fossé se creuse avec les décideurs au fantasme facile d’une jeunesse ratée. C’est le résultat d’une étude récente de Pascal Marchand, professeur en sciences de l’information à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse. Alors que les programmes des candidats aux municipales regorgent sur le papier de projets pour la jeunesse.
Les jeunes sont accusés de tous les maux ; la délinquance, c’est eux dans l’esprit de certains ; ce qui va mal c’est eux ; les vols. C’est toujours eux. Ces discours-là, j’en peux plus”
Sébastien Gasparini
C’est, justement, pour être le plus en phase avec la jeunesse que le département de l’Aude mène une série d’enquêtes. “C’est une aide à la décision”, dit Sébastien Gasparini. Pour lui, qui fait référence à l’étude de Pascal Marchand, “les questions liées à la jeunesse ne sont pas traitées comme elles devraient l’être. Beaucoup de monde parle de la jeunesse. Mais quand on en parle, on a toujours tendance à se référer à ce que l’on a connu jeune ; à toujours dire – c’est le cas de notamment certains partis politiques – “c’était mieux avant ; vous n’avez qu’à vous adapter ; si vous le faites pas, c’est de votre faute…”

“Nous, poursuit-il dans un vrai plaidoyer, ces enquêtes, c’est pour faire en sorte que ce soit mieux pour eux dès maintenant pour les collégiens. Et demain. Et si on ne les écoute pas, si on ne connaît pas leurs aspirations, on va passer à côté d’eux. Ils sont accusés de tous les maux ; la délinquance, c’est eux dans l’esprit de certains ; ce qui va mal c’est eux ; les vols. C’est toujours eux. Ces discours-là, j’en peux plus. On stigmatise toute une génération ; ce sont les futurs adultes de demain et qui auront à décider pour les personnes âgées que nous serons…”
A peine 3,45 % des collégiens ont répondu
Pour l’Aude, ce sont des enseignants et étudiants en master Métiers des études et du conseil de la faculté de droit et de Science politiques de Montpellier – aidés des services du département de l’Aude, PMI, éducation…- qui ont mené cette enquête du 29 septembre au 7 novembre 2025. Menée sur le thème de la santé et vie quotidienne des collégiens et collégiennes, elle aborde différents sujets. L’enquête est imparfaite – à peine 492 ados (dont 61 % de collégiennes) ont répondu sur 14 262 élèves, soit 3,45 % – mais elle nous apprend pas mal de choses et elle est amenée à être complétée et approfondie. Et aussi améliorée (l’enquête sur le net était longue, l’un des freins à la participation). Mais la répétition de ces enquêtes – l’une a déjà été menée en 2025 et une 3e vague le sera en 2027 – permet tout de même de comprendre ce qui est à l’oeuvre.
40 % des 6e pas assez informés sur le consentement
Quels sont les enseignements apportés par cette enquête ? “Près de 40% des 6e ne se sentent pas assez informés sur le consentement {sur des gestes intimes, Ndlr} et un quart des garçons considèrent ne pas en être assez informés.” C’est beaucoup. Et c’est à cet âge-là, entre 11 ans et 16 ans, que les garçons doivent intégrer cette notion pour que ça ne les conduisent pas à ne pas respecter les filles. Ou pire les maltraiter à l’avenir. Sébastien Gasparini valide la réflexion et embraye sur l’accès “dévastateur à la pornographie”.
Circulation de nudes…

Plus curieux, justement, un établissement apparait plus exposé à la circulation des “nudes” (photos de nues) : le collège Joseph Anglade, où 33 % des élèves déclarent avoir vu des nudes circuler. Sébastien Gaspari, qui est, par ailleurs conseiller départemental de ce canton, et qui siège au conseil d’administration de l’établissement ne se “l’explique pas. Je n’ai pas eu de retombées plus négatives que dans d’autres collèges”. Peut-être peut-on penser que la parole y est davantage possible et libérée. “C’est pour cela que cette enquête est importante. Il faut avant tout les écouter. On est dans un monde qui évolue très vite…”
Et l’enquête d’ajouter : “Les mineurs sont massivement exposés aux contenus pornographiques, ajoutent le compte-rendu citant le Monde. En tête des résultats de recherche sur la sexualité, gratuite, accessible dès l’âge du premier téléphone portable, la pornographie constitue aujourd’hui la première source “d’éducation sexuelle” pour les adolescents. En France, 51% des garçons de 11-12 ans consomment régulièrement de la pornographie. Pour eux, cette exposition est souvent involontaire et s’inscrit dans un rituel de socialisation viriliste.”
Peu de 6e informés sur la contraception
Autre enseignement, les maladies sexuellement transmissibles leur sont inconnues au bataillon. L’enquête est là aussi sans appel : “Seulement 7 % des 6e se sentent suffisamment informés sur les MST. Seulement 9 % des 6e se sentent suffisamment informés sur les moyens de contraception.” Les jeunes sociologues ont aussi relevé des pistes d’amélioration de recueil de la parole qui devra se faire à l’avenir en petits groupes. “Le format classe entière est de moins en moins apprécié, plus le niveau augmente. Les petits groupes constituent un compromis pour les deux genres.” Et de conseiller “de parler des règles dès la 6e, aux filles comme aux garçons ; d’intégrer la pornographie et les nudes dans le volet consentement. Mais aussi de renforcer la sensibilisation aux MST et à la contraception dès le plus jeune âge, Le tout en petits groupes, donc, non mixtes et avec des intervenants adaptés à chaque niveau.”
Mixité, alimentation, anorexie, boulimie

Le second volet de cette enquête lancée par le département de l’Aude porte sur la santé physique et mentale des adolescents. Et d’en conclure : “Que ce soit pour les filles ou les garçons, plus de 80 % d’entre eux souhaiteraient exercer une activité sportive durant la pause méridienne” (sports collectifs, individuels, de la danse, etc.) ; 18 % souhaiteraient faire d’autres types d’activités (activités manuelles, échecs, sciences, écriture, etc.)
Sur la mixité, un résultat inquiétant en ressort. Pour un peu plus de la moitié des collégiens qui ont répondu – 53% – “ils attachent de l’importance à la mixité dans les cours d’EPS. Parmi les collégiens désirant la non-mixité, 45 % sont des filles subissant de la pression et des remarques de la part des garçons”. La raison ? Des phrases “misogynes” voire dégradantes des garçons envers les filles sur leur corps et leurs capacités.
Nourriture. Sur le fameux petit-déjeuner, “qui laisse beaucoup d’élèves sur leur faim”, l’enquête identifie des causes de son absence chez les élèves : la première : le manque d’appétit pour plus de la moitié des collégiens qui ont répondu au questionnaire : 50,5 % des élèves déclarent ne pas avoir faim le matin. Est-ce une réponse facile qui en cache d’autres…? Autre raison fréquente : le manque de temps 35,7 % des élèves indiquent ne pas avoir le temps le matin. Là aussi, c’est un peu court.

Cantine. “La relation à la nourriture est fonction du genre”. Les raisons pour lesquelles la formule “entrée + plat + dessert” n’est pas choisie ? Manque de temps : “Tous les élèves concernés sont des garçons”, pointe l’enquête. Les filles (“toutes”), elles, évoquent faire un régime, surveiller leur poids. Pour 80 % des collégiennes, la formule complète, “ça fait trop” Conclusion des sociologues : “Les filles accordent davantage d’importance à la maîtrise de leur alimentation, alors que les garçons semblent moins préoccupés par ces considérations.” Là aussi, persiste un clivage.
Et même l’automutilation…
Anorexie, boulimie. Plus largement sur la nourriture, “près de 50% des collégiens ne connaissent aucune personne anorexique dans leur entourage. Et environ 25% des élèves ne savent pas ce qu’est l’anorexie”. De la même façon, près de la moitié des collégiens (45%) ne disent ne connaitre aucune personne boulimique dans leur entourage. mais là aussi un pourcentage élevé d’élèves (32%) ne savent pas ce que c’est…
Enfin, l’enquête a mis au jour un phénomène inquiétant : “L’automutilation, un phénomène qui se répand chez les jeunes collégiens.”Et de préciser : “35 % des 3e et 4e déclarent connaître une personne se faisant du mal dans leur entourage, contre 18 % chez les 5e et 6e. La plupart des élèves semblent être conscients de ce qu’est l’automutilation, peu importe la classe. Et seuls 6 % des 3e/4e et 11 % des 5e ont répondu “je ne sais pas ce que c’est.”
“Renforcer la vigilance”, une alimentation équilibrée
Les étudiants ont produit une conclusion et proposé des recommandations. “Nous recommandons, disent-ils, la mise en place de nouveaux dispositifs peu coûteux et facilement actionnables pour favoriser la stabilité physique et mentale des collégiens : inviter les enseignants d’EPS à renforcer leur vigilance et instaurer un temps pédagogique consacré au respect mutuel, ainsi que de proposer des activités sportives durant la pause méridienne. Mettre en place des séances de sensibilisation aux troubles du comportement alimentaire auprès des élèves de 6e, 5e afin de promouvoir une alimentation équilibrée.”
Ce n’est pas tout : ils proposent aussi de “tenir un journal mensuel du climat scolaire co-écrit par élèves et adultes pour suivre les préoccupations, tensions et besoins exprimés ; mettre en place une veille interne entre personnel médical, CPE et professeurs pour repérer rapidement les signaux faibles”.
Olivier SCHLAMA