Radicalisation : « Il y a une responsabilité citoyenne à signaler un site dangereux »

En moins de dix ans, plus d’une vingtaine d’attaques terroristes ont frappé la France. À Toulouse, Montauban, Paris, Nice, Saint-Etienne-de-Rouvray, Levallois-Perret, Marseille, Carcassonne, Trèbes, Strasbourg ou Conflans-Sainte-Honorine, faisant plus de 250 tués, des centaines de blessés, des milliers de traumatisés. L’éminent spécialiste toulousain Séraphin Alava propose, en plus d’un volet sécuritaire puissant, de renforcer l’éducation, la citoyenneté, la laïcité.

Nous sommes obligés de vivre avec cette menace insidieuse d’autant plus que l’on est passé à un autre stade de la barbarie comme le dit l’ex-juge antiterroriste Marc Trévidic : « Nous sommes passés d’un terrorisme organisé à un terrorisme pulsionnel. » Les nouveaux terroristes sont déconnectés d’une stratégie globale, le meurtre de Samuel Paty en est un exemple. Mais ils s’abreuvent aux théories du complot qui se déversent sur les réseaux sociaux.

Face à ce constat, le département de la Haute-Garonne agit pour mieux éclairer les consciences, en mettant notamment en place un cycle de conférences dont la dernière, confinement oblige, s’est tenue ce mardi soir via You Tube. Avec, comme grand témoin, le Toulousain Séraphin Alava, professeur d’université (1).

Il y a autant de formes de terrorisme que d’idées et d’idéologies. Des suprémacistes blancs aux terroristes bouddhistes face aux musulmans, jusqu’aux mouvements islamistes bien sûr… »

Séraphin Alava
Séraphin Alava à droite, l’un des éminents spécialistes des théories du complot et de la radicalisation. Photo : Romain Saada

Quels sont les ressorts des théories du complot ? l’universitaire toulousain, sommité européenne sur le sujet (1), Séraphin Alava rappelle la définition stabilisée et internationale du terrorisme : « C’est l’utilisation de formes violentes extrémistes dans le but de terreur et d’assassinat de masse. À noter que ce mot vient du mot français terreur ; c’est malheureusement en France que ce phénomène a été mis en avant, même s’il est beaucoup plus ancien. Il y a autant de formes de terrorisme que d’idées et d’idéologies. Des suprémacistes blancs au terroristes bouddhistes face aux musulmans, jusqu’aux mouvements islamistes bien sûr. On peut considérer que la xénophobie qui amène au génocide en Afrique est aussi une forme d’utilisation du terrorisme. »

« Les trois quarts des théories du complot viennent placer l’étranger ou le juif au centre de ces théories »

Le spécialiste décrypte les ressorts des théories du complot : « L’explication générale des théories du complot est de dire l’explication du monde n’est pas apparente ; elles sont apparentes quand on va regarder sous les cartes, c’est-à-dire quand on va dénoncer le complot. Cette théorie est ancienne comme le monde. On a souvent utilisé les soi-disant complots pour justifier tous les massacres. La théorie du complot est un opérateur de violence. »

Il y a, selon lui, « trois fondements » à distinguer dans les théories du complot : « Elle donne le sentiment que vous ne pouvez pas accéder à la vérité. » Du coup, le message sous-jacent, non dit, c’est : « Comme elle est cachée, ne cherchez pas à être rationnel. On est alors dans une anémie rationnelle. » Deuxième élément, « cette théorie vous amène à vous positionner comme un révélateur, comme un justicier. Puisque vous savez que quelque chose est cassé, vous avez l’exigence de le révéler », toujours selon ces théories du complot. Et, enfin, troisième fondement : « Elle vous offre un bouc-émissaire. Et il n’y a pas de théorie du complot sans un bouc-émissaire. Celui-ci est très souvent la population, la population discriminée, rejetée, incomprise… » Et « les trois quarts des théories du complot viennent placer l’étranger ou le juif au centre de ces théories ».

Ce qui est étonnant c’est qu’un pays qui a une telle expérience en la matière soit si démuni. On anticipe mal ces mouvements violents »

Le terrorisme religieux ne date pas d’hier ni d’avant-hier. On se souvient de l’Inquisition ; de la chasse aux sorcières pour la moindre femme qui osait exprimer une opinion différente ; de la Saint-Barthélémy ; des pogroms ; cathares et autres massacres des Huguenots. « On est dans un pays où la religion a toujours eu des déviances radicales et terroristes mais le terrorisme va plus loin : l’assassinat de Ravaillac ; l’époque de la Terreur ; les assassinats anarchistes au 18e et 19e siècles  ; celui de Jean Jaurès…, charpente le spécialiste. Ce sont toujours des attentats à la liberté. Le 20e siècle a bien sûr été très violent. Ce qui est étonnant c’est qu’un pays qui a une telle expérience en la matière soit si démuni. On anticipe mal ces mouvements violents. » L’articulation entre liberté d’expression, culture comme rempart n’est pas assez développée.

Et les réseaux sociaux dans tout ça ? « Depuis la fin du 19e siècle, il a toujours été important d’avoir un double attentat : le réel et l’attentat médiatique. Sur les réseaux on trouve de tout : des black block ; des suprémacistes, etc. Cela a commencé par un phénomène positif : internet a d’abord été un déclencheur d’une explosion de liberté d’expression mais celle-ci n’a pas de contrepartie ni garde-fous. Du coup, les plus extrémistes ont utilisé cette faille : ils peuvent publier, être lus, diffusés et même protégés à cause de l’anonymat. »

« Internet ne radicalise pas mais il est un espace de rencontres d’idées radicales »

Il l’assure : internet « ne radicalise pas mais il est un espace de rencontres d’idées radicales. Pour l’Unesco, complète Séraphin Alava, on a travaillé pour faire la synthèse mondiale des articles scientifiques sur le sujet – 4 518 exactement – on n’a pas trouvé de cause et très peu de cas de radicalisation totale par internet (…) C’est un outil d’accroche ; c’est comme cela que je vais pouvoir inonder une personne de vidéos ; de lui dire qu’il suit une juste cause ; que ses idées les plus radicales sont normales. C’est par la rencontre, le travail de proximité que se passe le basculement. La présence des théories du complot, la critique des médias ; le fait de réfléchir, penser, avoir des arguments pourrait sur internet être un contresens. Internet réduit la pensée et on a plus facilement des pré-opinions prémâchées. »

Séraphin Alava précise que, vu du versant du terroriste, l’approche est structurée. De l’isolement de la personne-cible pour mieux lui transmettre des idées radicales et le couper de son environnement. Vu de la personne-cible, il y a juste « une émotion » un « bombardement d’informations » ou supposées telles ; « le sentiment que si ça penche de ce côté, c’est peut-être mieux ; c’est un hameçonnage avec le sentiment progressif qui s’installe d’être de mieux en mieux dans une communauté… Avec de plus en plus de mal à supporter l’incohérence de sa vie ».

Le nombre de policiers spécialisés devrait être 10 ou 20 fois supérieur ; et il y a une responsabilité citoyenne à signaler les sites dangereux »

Séraphin Alava rappelle qu’il y a des limites juridiques à la diffusion d’idées radicales sur internet où le diffuseur doit respecter la loi de son pays d’origine. Les services de police spécialisés doivent en théorie pouvoir surveiller ces sites complotistes ou terroristes. C’est évidemment difficile ; il faut une coopération internationale. « Pour autant, on peut agir sur les fournisseurs d’accès, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux qui sont responsables de ce qui est diffusé par leur intermédiaire parce qu’ils ont accepté de les diffuser. » Solutions : responsabiliser les individus ; augmenter les effectifs des services de police spécialisés et convaincre les géants du net qui « coopèrent mais pas assez ». Il insiste sur le nombre de policiers « qui devraient être dix fois ou vingt fois plus nombreux tout en signalant qu’il y a une responsabilité citoyenne à signaler des sites dangereux » soit sur le site de la police, Pharos soit directemement auprès du fournisseur d’accès. « C’est un droit et un devoir. » On est ainsi des « vigies de paix ».

Il faudra une véritable loi

Reste que, justement, un projet de loi Avia vient d’être retoqué par le Conseil constitutionnel parce que la plus haute instance française jugeait que l’équilibre entre liberté d’expression et besoin de sécurité. Ce projet de loi avait l’intention de mener une vraie politique d’influence sur les géants du net pour améliorer la modération. Il faudra, assure-t-il « une véritable loi garantissant le droit de recours. Ce qui existe dans beaucoup de pays, à l’instar de l’Allemagne, permettant d’être réactif et de respecter les droits de la défense ».

Notre époque n’est pas plus radicale mais elle a vu resurgir des éléments que l’on croyait s’être éteints »

Comment définit-on la radicalisation ? Par un « processus cognitif de cristallisation d’une pensée et que cette pensée s’impose aux autres avec utilisation de la violence (…) Au coeur de ce processus, c’est la certitude que la violence est plus efficace que la démocratie. Notre époque n’est pas plus radicale mais elle a vu resurgir des éléments qu’on l’on croyait s’être éteints. » Notre société doit rester une société où croyances et sciences doivent pouvoir cohabiter constituant la base de la laïcité. Il ajoute : « Ne croyons pas résoudre ce problème par de la rationalité. Prenons l’exemple de notre devise, liberté, égalité, fraternité : je n’ai aucune preuve scientifique qu’elle marche. » Elle fonctionne parce que nous croyons à la république, à la liberté. Mais il n’est pas possible qu’une de ces croyances domine les autres.

Deux vecteurs indissociables : pauvreté et désespérance

Qui se radicalise ? Séraphin Alava prend un exemple : « Les mouvements masculinistes sont des mouvements terroristes considérant que ça suffit de la libération de la femme ; qu’elle doit servir l’homme, etc. On trouve cela aussi bien dans le 16e arrondissement de Paris que dans les quartiers populaires. Il y a deux vecteurs indissociables : la pauvreté et la désespérance. » Idem quand on regarde l’historique de terroristes islamistes « ils ne sont pas liés à leur naissance dans quartier ou non défavorisé. Alors, effectivement, si dans un quartier vous avez davantage de pauvreté et de désespérance, vous avez un problème social et républicain à résoudre. Au coeur de la radicalisation, il y a la volonté de séparation de l’unité commune. C’est à dire de faire que le « Moi » et le « Nous » se regroupent pour rejeter le « Eux ». Il y a toujours un « Eux » choisi parmi les plus pauvres et précaires. »

Former les jeunes au dialogue

Quelles sont les possibilités de prévention  ? « Il n’y a ni tests ni signes particuliers (pour reconnaître un radicalisé) simplement ce sentiment de rupture du dialogue. » Il faut justement « former au dialogue », à « l’argumentation » ; que les jeunes acquièrent une capacité « à s’exprimer à l’oral » ; « qu’ils donnent leur opinion… » Et de compléter : « Il faut améliorer la participation civique des jeunes qu’il aient le sentiment qu’ils peuvent s’exprimer… »

Séraphin Alava ajoute qu’il est indispensable d’avoir une « éducation culturelle » : « ceux qui sont déracinés, qui n’ont pas de culture, il est tellement facile d’inventer une fausse culture soi-disant merveilleuse… Je suis Espagnol. On peut imaginer que l’Espagne, c’est le soleil, les taureaux, les nanas. Mais moi qui connait l’Espagne, ce n’est pas ça du tout. Développons des actions interculturelles. Pour parler aux étoiles, il faut avoir les pieds bien ancrés dans la terre… » C’est tout un « travail associatif qui doit être fait et renforcé. »

Des écoles de l’esprit critique et de laïcité

Mais « cela ne suffit pas ». Séraphin Alava propose évidemment de lutter contre les groupes extrémistes et « les interdire et avoir une vraie politique internationale de sécurité ». De pas faire « ami-ami avec des pays qui financent le terrorisme. Il faut arriver à poser une véritable diplomatie de paix qui s’appuie sur des valeurs. Aujourd’hui, ce n’es pas le cas ». Le spécialiste invoque la création « d’une école de l’esprit critique ». L’esprit critique n’est pas le droit à tout critiquer. C’est le droit d’avoir des opinions et les défendre avec des arguments en respectant ceux de l’autre. Il est indispensable d’avoir un travail sur l’éducation aux médias pour créer une fabrique de l’information chez chaque jeune. » Il faut une « école de la laïcité ». Et une école de la citoyenneté. L’un des mots les moins travaillés, c’est fraternité. La République propose une fraternité de la différence. »

Au niveau législatif, nous avons tout l’arsenal nécessaire, selon le spécialiste toulousain. « En revanche, dit-il, on n’a pas les moyens nécessaires pour agir. Il manque beaucoup de choses : des effectifs de la PJ pour surveiller internet ; des personnels de l’action sociale ; on a désinvesti financièrement les associations… Or, on ne peut pas traiter le terrorisme que par le seul versant sécuritaire. Il faut un versant éducatif et culturel. Il ne suffit pas d’interdire le groupe le plus salafiste. Cette question est là et c’est l’une des questions du 21e siècle : comment reprendre la main sur ce qui nous est commun, l’éducation, et le vivre ensemble dans lesquels il faut investir… »

Olivier SCHLAMA

  • (1) Séraphin Alava est le rédacteur du projet Unesco radicalisation et médias sociaux, membre de la chaire Unesco prévention de la radicalisation, expert européen en cyber radicalisation et cyber extrémisme. Et à la tête de Practicies, réseau – « parti de Toulouse » -, de 12 pays, de plusieurs villes européennes, de 23 institutions, des chercheurs, experts… qui se mobilisent, grâce à une aide de 3,5 M€ de l’Europe pour mieux comprendre le phénomène de la radicalisation et construire des outils concret et élaborer des pratiques de prévention.