Portrait : Dans son rap, Ekloz marie « ce que je suis et ce que j’écris »

Eklos sur la scène. Photo : Thomas Hugon

Dans un style bien à elle, la Sétoise Héloïse Buonomo, alias Ekloz, 20 ans, perce dans le milieu du rap. Album en poche, elle sera sur la scène à la Boule noire à Paris ce 15 janvier, sélectionnée par la radio le Mouv (Radio France).

« J’écris sur ce qu’est une jeune femme de 20 ans de nos jours. » dit Ekloz, nom de scène d’Héloise Buonomo, qui voulait être journaliste. En plus de ses textes sensibles, des paroles de ses chansons, parfois brutes sans l’être, souvent chantées avec douceur, elle s’apprête à animer des ateliers d’écriture sur le rap baptisés ironiquement Le Rap c’est par pour les meufs ! de l’association Da Storm. Ekloz a décidé d’écrire l’histoire de sa vie au présent. Ekloz cause, fait causer. « Sans cause précise », dit-elle, si ce n’est, si, la condition féminine. « J’aime les mots, les jolis mots », surligne-t-elle, avec concision. « Dans Ekloz, il y a de jolies lettres : « K » et « Z »… C’est très visuel. Et puis, ça veut aussi dire « éclose », mais ce n’était pas le but premier d’avoir un sens particulier… » Oui, mais cela reste pour autant une réalité très présente et signifiante.

Au Demi Festival, à Sète, il s’y est passé un truc ce soir-là, une énergie, quelque chose que j’aimerais retrouver le plus souvent possible ! »

Ekloz

Elle écrit sur ce qu’est une fille de 20 ans. Elle fait référence en creux à la violence dont beaucoup sont victimes. Après beaucoup de travail dans un secteur où gisent nombre d’artistes, pour le coup non éclos, son nom s’écrit de plus en plus en haut de l’affiche. Forte de six titres (Dimension), Ekloz a ainsi donné un concert mémorable cet été au Demi-Festival organisé, à Sète, sa ville natale, par l’un de ses Pygmalions, l’artiste rap Demi-Portion (« Il s’y est passé un truc ce soir-là, une énergie, quelque chose que j’aimerais retrouver le plus souvent possible ! », jubile-t-elle), elle a aussi joué à l’Antirouille avec quinze autres artistes justement pour le lancement de son CD. Enfin, elle a été sélectionnée par la radio le Mouv’ (Radio France) pour le tremplin « Booster Sacem » : elle sera en concert ce 15 janvier à la Boule Noire à Paris.

On n’a pas besoin d’être obligatoirement beur, noir ou issu d’une cité pour faire du rap »

Sylvène, la maman d’Ekloz
Le CD d’Ekloz Ph. O.SC.

L’histoire d’Ekloz est singulière. « On n’a pas besoin d’être obligatoirement beur, noir ou issu d’une cité pour faire du rap », note sa mère, Sylvaine. L’écriture est pour elle un moyen d’exprimer sa pensée, sa liberté de pensée. C’est un vecteur. Elle assume ses choix. Tous ses choix et elle les grave… » Bel hommage pour une artiste en devenir avec un secret de la réussite : Héloïse-Ekloz a passé de quatre ans à quinze ans dans une Calendreta, une école occitane où l’épanouissement de l’enfant, sa capacité à s’exprimer, à dire ses désirs est la règle. C’est l’alpha et l’omega. C’est là qu’elle a forgé son ambition d’artiste. Qu’elle a émancipé sa pensée. Ekloz est aussi férue de danse, ce qui dans le rap est un atout. Le mot déplace les maux. Et l’énergie comble la désespérance générationnelle.

Héloïse ? Elle déchire ! Elle rape bien ! C’est moderne ; ça bouge ; c’est cool ! »

Le rapeur Peticopek

Piercings dans les joues et la mâchoire, Héloïse veut percer. « Héloïse ? Elle déchire ! dit spontanément l’un de ses plus fervents soutiens dans le milieu, Petitcopek. Elle rape bien ! C’est moderne ; ça bouge ; c’est cool ! Je l’ai connue quand elle a commencé ; c’est chez moi qu’elle a enregistré son premier morceau. Je sors mon premier album vendredi, Tout Simplement, où elle chante d’ailleurs. Je fais la soirée de lancement à l’Antirouille, à Montpellier, comme elle l’a fait. » Sa meilleure amie, Garance, dit d’elle : « Ses plus grandes qualités, c’est qu’elle est à fond dans ses projets. Elle ne lâche rien. Et puis elle apporte toujours de nouvelles choses dans son rap : parfois, c’est davantage chanté, à un autre moment plus « énervé ». Elle varie beaucoup dans son style… »

Crâne à demi-rasé, coiffure hyper-étudiée avec de fines tresses blanches comme son look assumé de rappeuse puriste, Ekloz dit : « Le rap est l’une des musiques les plus écoutée au monde. Les ados, souvent à vif, ça leur parle. Ça leur parle de la « street ». Et puis quand on parle de rap, il y a de tout à l’intérieur. Avant, c’était limite sectaire. » Et misogyne. « Aujourd’hui, certains sont même assimilés à de la variété » : Héloïse Buonomo s’exprime « avec de jolis mots, de jolis textes, de jolies phrases ». Et cherche à marier « ce que tu es et ce que tu écris ». Ekloz utilise des instrumentations variées pour mettre en valeur ses morceaux. « Je parle souvent de moi… » De la jeunesse et ses (dés)espoirs. « Petite, j’avais peur du noir ; aujourd’hui, je rêve d’un monde meilleur. (…) Il faut profiter du présent (…) Faire le bien… » chante-t-elle par exemple sur son titre Frayeur.

Tant que tu es heureuse, on s’en fout ! »

Son arrière-grand-mère, Yvonne
Photo : Olivier Schlama

Son père est psychologue. Et sa mère directrice de la stratégie et du développement d’un groupe. « Mes parents m’ont apporté tout ce que je suis, dit-elle. Mais pour faire du rap, j’ai quand même dû les convaincre. » Pas son arrière-grand-mère, Yvonne, qui s’extasie devant ses tatouages et son look en lui donnant le meilleur sauf-conduit pour réussir sa vie : « Tant que tu es heureuse, on s’en fout ! », lui sert-elle. Affublé d’une mauvaise image, le rap est souvent assimilé à un milieu où règne la drogue et bien d’autres avanies. Certes. « Quand ils ont vu que ce n’était pas une crise d’ado ; que j’y mettais tous mes sous et mon énergie, mes parents ont compris que c’était ma voie et ont compris que je ne ferais pas d’études supérieures. » Côté études, Héloïse a vécu le grand saut quand il a fallu entrer en seconde.

Au lieu de faire le devoir imposé, elle a étudié le règlement intérieur et expliqué pourquoi il était injuste… »

Sa maman

« Comme le lycée privé d’occitan de Montpellier n’avait pas encore vu le jour, mes parents m’ont mise dans un lycée privé. Après la liberté de la calendreta, le grand choc ! J’étais larguée…Je n’avais pas les codes. Après Noël, le décalage empire : chaque nana racontait sa liste de cadeaux hors de prix : le dernier Iphone, les pompes Nike ou le sav Longchamp ». Décalage aussi y compris dans la façon d’apprendre. Sa mère raconte une anecdote : « Un jour, elle a été collée. Eh bien au lieu de faire le devoir imposé, elle a étudié le règlement intérieur et expliqué pourquoi il était injuste… » Après cette parenthèse, a future Ekloz ira passer un bac avec spécialité danse à Jean-Monnet, à Montpellier.

Brel qui « calcule tout avec spontanéité »

Photo : Thomas Hugon

« Dès 2016, j’ai très vite écris avec des potes au lycée. Mon premier concert, c’était en 2017. » Depuis, le rap est son quotidien. Elle vient de démissionner de son job d’animatrice scolaire pour se consacrer pleinement à sa vocation. La voie est étroite mais elle croit à la veine du rap « indé » mais il lui faut faire comme ceux qui l’ont brillamment précédée : « avoir trois coups d’avance dans le rap ». Ses influences ? Spontanément, elle cite : Brel et la magie qui opère avec cet inégalable interprète qui « calcule tout avec spontanéité », formule joliment Ekloz. « J’aimerais être une voix qui sache vraiment chanter », ose-t-elle même avec beaucoup de recul. « J’aimerais aussi n’être qu’intreprète. Faire des reprises. Je suis toujours impressionnée par ce que je ne sais pas encore faire. »

Les sujets d’actualité, comme la retraite ? « Un artiste ça n’a pas de retraite : tu fais des sous et tu coffres pour plus tard. C’est tout. » La politique, en général, ne l’intéresse pas. Mais pas pour je m’enfoutisme mais davantage par idéalisme voire philosophie : « Ça viendra mais je ne me sens pas qualifiée pour en parler. Je ne vote pas. Tout me semble tellement biaisé… On montre des « carottes » et tout le monde accepte ça. » Elle préfère le terme révolution à celui de manif. « J’ai des potes en prison juste parce qu’ils manifestaient. Plus largement, de quel droit peut-on priver quelqu’un de liberté ? D’une certaine façon, je suis rebelle… »

Olivier SCHLAMA

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