Pop rock/Gamine : « Le succès aurait dû être plus important… »

"En réalité, explique le chanteur, le succès aurait dû être plus important. Mais il y a eu beaucoup de mauvais choix de la part de notre maison de disques. Elle a mis Voilà les anges sur une compilation alors qu’on allait rentrer dans le Top 50 et les ventes ont chuté." Photos : Olivier SEGUIN.

Pour Dis-Leur !, Olivier Martinelli, que l’on a souvent qualifié d’écrivain-rock, a interviewé le chanteur de Gamine (du nom d´une de leurs compositions), groupe mythique des années 80, à l’origine d’un tube, Voilà les anges, (en 1988, année où ils sont sacrés meilleurs groupe de l’année par Best), reformé après 27 ans de silence. Entre-temps, Paul Félix, le chanteur du groupe bordelais Gamine, qui s’est produit récemment à Portiragnes (Hérault), est devenu moine bouddhiste… Lisez également la chronique tout en sensibilité d’Olivier Martinelli sur ce groupe à part dans l’adolescence de l’écrivain Sétois. Et de bien d’autres.

Quelle est l’origine de ta passion pour la musique ? Quels ont été tes premiers chocs musicaux ? 

Je suis d’une famille de musiciens. Mon père était chanteur de cabaret dès l’âge de 15 ans. Ma mère voulait être danseuse de ballet et elle était pianiste. Étrangement, tous les deux ont laissé tomber leur passion pour nous élever. Chez nous il y avait toujours de la musique, classique, jazz, chanson françaisePiaf, Ferré, Brel, Brassens, les Beatles, les Stones, Cat Stevens, etc… Donc tout cela m’a profondément influencé. Mes parents lisaient beaucoup mais comme mon père était plutôt absent affectivement je me suis tourné vers le foot plutôt que la littérature même si j’ai feuilleté Camus ou Baudelaire assez jeune. J’étais, je crois, trop perturbé émotionnellement pour m’intéresser au monde intérieur. Je fuyais volontiers toute réflexion sur ma situation et j’allais taper dans le ballon jusqu’à ce que je prenne la guitare classique de mon père pour apprendre Jolie bouteille de Graeme Alwright et la chanter le soir même devant ma famille… Puis j’ai appris Harvest de Neil Young et Ziggy Stardust de Bowie.

On a eu pleins de trucs qui nous ont vraiment marqués. Je dirais à peu près toute la New Wave anglaise et aussi française avec les Cure, les Clash et la pop américaine de Blondie, Tom Petty, etc. »

Paul Félix, chanteur de Gamine

Quelles étaient les différentes influences au sein du groupe Gamine ?

On a eu pleins de trucs qui nous ont vraiment marqués. Je dirais à peu près toute la New Wave anglaise et aussi française avec les Cure, les Clash et la pop américaine de Blondie, Tom Petty, etc. Puis, il y a eu la rencontre avec Chris Wilson et Robin Wills des Barracudas qui ont produit notre premier ep.

Y a-t-il des livres, des films ou d’autres formes d’art qui t’ont marqué comme l’ont fait certains disques ?   

Oui, des films comme Little Big Man, Apocalypse Now, Bonny and Clyde. La lecture c’est autre chose. Je ne lisais pas beaucoup adolescent. C’est venu plus tard. 

Est-ce que vous fréquentiez d’autres groupes de Bordeaux ? 

Avec Kid Pharaon, c’était plutôt l’indifférence même si, finalement, notre musique était assez proche. Noir Désir, eux, c’étaient des étudiants de Talence. On ne venait pas du même monde. Nous, on était un groupe de prolos, des prolos qui s’encanaillaient avec les bourgeois. On s’est mêlés aussi au milieu gay, au début. On fréquentait le Cyclope. On était ados. On se cherchait. 

Paul Félix. Photos : Olivier SEGUIN.

Est-ce que l’arrogance affichée à l’époque était justement une sorte de réflexe d’autodéfense contre les critiques qui vous trouvaient trop pop, pas assez rock ?

C’était davantage de la timidité, je crois. J’affichais cette arrogance pour faire comme si tout allait bien pour moi. C’était assez puéril. Et puis, comme le chante Bowie, j’étais dans le teenage wild life . 

Comment as-tu vécu, à l’époque, le succès du groupe ? 

En réalité, le succès de Gamine aurait dû être plus important. Mais il y a eu beaucoup de mauvais choix de la part de notre maison de disques. Elle a mis Voilà les anges sur une compilation alors qu’on allait rentrer dans le Top 50 et les ventes ont chuté. 

Lors d’une tournée en Angleterre, Decca, la maison de disque anglaise, s’est manifestée. Elle voulait nous signer pour sortir nos disques en Angleterre. Et notre directeur artistique s’y est opposé. Dans les maisons de disques, il y a beaucoup de musiciens frustrés, des mégalos qui se prennent pour les artistes qu’ils produisent. Il y a beaucoup d’aigreur, de la méchanceté pure, parfois. Il y a peut-être eu aussi une volonté de nous squeezer pour laisser Noir Désir devant. Les deux groupes étaient sur le catalogue de Barclay. 

Le Loup dans les steppes m’a fasciné, intrigué. Du coup, j’ai continué à lire du Hermann Hesse. C’est comme ça que je suis tombé sur Siddhartha, un autre de ses livres qui romance la vie du Bouddha. Ça a été un véritable choc, un choc mystique (…) J’ai commencé à méditer à la maison. Je suis devenu végétarien… »

Qu’est-ce qui a provoqué la première séparation du groupe ? 

Avec Paco, on n’était pas toujours d’accord sur les orientations musicales du groupe. Et puis, tout est question de personnalités. On avait du mal à communiquer. Les histoires de groupes, c’est un peu comme les histoires de couples. Il y avait des incompatibilités. On s’est battus quelquefois avec Paco.  

Raconte-nous ta rencontre avec le bouddhisme ? 

Il y a deux choses qui m’ont amené au bouddhisme. Adolescent, j’avais abandonné ma lecture d’un livre de Hermann Hesse, Le Loup des steppes. À quinze ans, je manquais de maturité. J’ai repris le livre pendant les sessions de notre deuxième album : Dream Boy. Cette histoire m’a fasciné, intrigué. Du coup, j’ai continué à lire du Hermann Hesse. C’est comme ça que je suis tombé sur Siddhartha, un autre de ses livres qui romance la vie du Bouddha. Ça a été un véritable choc, un choc mystique. Je me suis rendu compte que c’était ça que je cherchais depuis longtemps. J’ai commencé à méditer à la maison. Je suis devenu végétarien même si je me suis assoupli depuis.

La deuxième chose, c’est le LSD. J’ai eu des mésaventures avec ce produit. Je voulais ouvrir les mêmes portes mais de façon plus naturelle. J’étais arrivé à un profond dégoût pour la défonce. Le bouddhisme m’a offert les mêmes ouvertures mais sans tous les inconvénients liés aux drogues.

Peux-tu expliquer ta longue absence du milieu de la musique ? 

Je suis parti six mois en Inde et, à mon retour, j’ai visité un centre bouddhiste en Auvergne. J’ai eu l’impression de rentrer à la maison. Je venais de perdre ma mère. Je voulais approfondir la méditation et une retraite de trois ans commençait peu de temps après. J’ai enchainé plusieurs retraites. Ça a duré seize ans avec chaque fois des pauses pour prendre un peu l’air et revoir mes proches, ma famille.

Qu’est-ce que le bouddhisme t’a apporté ?

J’ai appris à mieux me connaître, à moins tourner en rond avec mes émotions, à accepter que quelqu’un ait une opinion différente de la mienne. Je suis plus relax. La méditation m’a aidé à comprendre comment ça fonctionnait dans ma tête. Aujourd’hui, j’ai plus de bienveillance envers les autres.

Lors du concert de Portiragnes, je te sentais parfois embarrassé par les paroles de tes chansons. Aujourd’hui, quel regard portes-tu sur les années Gamine ? Un regard tendre, sévère, distancié ? 

Plutôt tendre. Mais ça dépend des soirs. Certaines paroles me paraissent un peu gnangnan comme celles de Nos Sentiments. Mais j’ai quand même du plaisir à les chanter à nouveau. Je me réapproprie certains textes. Je leur donne et j’en fais une autre interprétation. 

J’ai envie de me lancer en solo. J’ai beaucoup de matière. Et j’ai envie de tout mettre dans ce projet. Du folk à la Cohen ou à la Mazzy Star, du funk, plein de trucs. »

La reformation de Gamine va-t-elle se concrétiser par de nouveaux concerts, de nouvelles compositions ?

Je ne pense pas. J’avais envie de faire des concerts unplugged (acoustiques, Ndlr) mais ça n’intéresse pas les autres. Guillaume et Paco ne veulent pas continuer

J’ai entendu parler d’un projet solo. Quels sont tes envies, tes projets ? 

J’ai envie de me lancer en solo. J’ai beaucoup de matière. Et j’ai envie de tout mettre dans ce projet. Du folk à la Cohen ou à la Mazzy Star, du funk, plein de trucs. Je commence à trafiquer avec des loopers. Je me suis fabriqué un système pour taper sur une grosse caisse en même temps que je joue de la guitare. Je vais devenir le Rémy Bricka de la pop. 

Quels fantasmes musicaux astu déjà réalisés ? Lesquels te reste-t-il encore à réaliser ?

À l’époque, j’aurais adoré jouer avec Bowie, Kevin Ayers, Neil Young. Mais ça ne s’est jamais fait. J’ai croisé Mick Jones des Clash, les Woodentops et le chanteur des Psychedelic Furs. Ce que j’ai préféré, c’est la tournée qu’on a faite en première partie des Barracudas en 1983. Et les Barracudas étaient incroyables sur scène. Le chanteur se mettait dans des états pas possibles et ils avaient un son monstrueux. Et puis, nous, on n’était pas si mal. C’est l’une des meilleures périodes pour Gamine

Olivier MARTINELLI

Chronique : « Les anglais avaient The Smiths, The Woodentops... Nous, nous avions Gamine. Et nous pouvions enfin les regarder dans les yeux. »

« Le bruit des fourchettes s’estompait, les rires diminuaient, les clients se levaient de table pour approcher… »

Les instruments étaient installés sur la plage, face au restaurant Les Voiles, à Portiragnes. Les gens attablés mangeaient des seiches. Ils buvaient du rosé, riaient fort, indifférents au groupe qui venait d’investir la petite scène en bois. J’essayais de ne pas leur en vouloir. Ils ne savaient pas. Ils ignoraient tout des émotions que ce groupe avait été capable d’offrir. Non, ils ne savaient pas les portes que ce groupe m’avait aidé à ouvrir. De mon côté, j’étais inquiet et attentif à tout parce que j’ignorais si Gamine, ce soir, serait capable d’honorer ces chansons qui avaient rythmé mon adolescence, d’honorer les émotions du passé.

Guillaume, Paco et Paul, les trois membres d’origine, étaient accompagnés d’un nouveau batteur. Un batteur suffisamment doué pour maitriser le répertoire du groupe, trop, peut-être, pour s’effacer derrière ses chansons. Mais la magie opérait doucement. Le bruit des fourchettes s’estompait, les rires diminuaient, les clients se levaient de table pour approcher. 

Photos Olivier SEGUIN.

Mon frère et moi, nous étions là, déjà, debout, au premier rang, très près du groupe, ne voulant rien perdre des notes qui fuyaient les amplis. La morgue et la tension qui habitaient leurs concerts dans les années 80 avaient cédé la place aux sourires, à la décontraction et au plaisir. Les compositions de Paco et Paul tenaient toujours. En dépit des modes et du temps qui file, le mystère agissait encore.

Voilà les anges, un premier album magistral gorgé de chansons imparables, de tubes qui ne connaitront jamais le Top 50. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce Top ne les mérite pas… »

Mais je vais trop vite, là. Parce que je dois vous dire ce que je sais des débuts de ce groupe. Je dois vous expliquer pourquoi Gamine compte autant pour moi et beaucoup d’autres. Je dois revenir à l’origine de tout. Je dois revenir aux années 80… Cette époque où, pour gommer le complexe d’infériorité que le rock français a toujours nourri face aux anglo-saxons, nos groupes gonflaient leur production de testostérone électrique ou de synthés rutilants. 

Quand Gamine a surgi de l’underground bordelais, ses membres n’avaient besoin d’aucun de ces artifices. Et la première fois que je les ai découverts, je suis tombé instantanément amoureux de leur son. C’était quelque chose qu’on n’avait jamais entendu de ce côté-ci de la Manche. Parce que Gamine n’avait pas besoin de bomber le torse. Il était à sa juste place. Armé de peu, une basse, une batterie et deux guitares qui se mariaient comme en rêve. Armé surtout d’une foi inébranlable en sa musique. Cette foi transportée par la voix cascadeuse de Paul Felix, cette voix courageuse, bagarreuse. Cette voix qui ne se cache pas.  

Les anglais avaient The Smiths, The Woodentops, The Stone Roses. Nous, nous avions Gamine. Et nous pouvions enfin les regarder dans les yeux. 

Après une éclipse de près de trente ans, Gamine revenait à moi. J’allais pouvoir réentendre les arpèges cristallins du Voyage. J’allais pouvoir, une fois encore, embrasser ma jeunesse. » 

À partir de 1982, le groupe fait paraître quelques 45 Tours à la diffusion confidentielle. Dans le lot, on peut citer Harley Davidson, la reprise de Gainsbourg qui résonnait tous les soirs au Rockstore de Montpellier dans mes années d’étudiant. Puis en 1986, sortait Le Voyage, monument indépassable du rock français, accompagné d’une face B (Les Jeux Innocents) que beaucoup de leurs contemporains auraient rêvé de publier en face A.

Photos : Olivier SEGUIN.

En 1988, arrive dans les bacs, Voilà les anges, un premier album magistral gorgé de chansons imparables, de tubes qui ne connaitront jamais le Top 50. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce Top ne les mérite pas. Il est suivi deux ans plus tard de Dream Boy, un album injustement sous-estimé par la critique, à sa sortie. Il a si bien vieilli pourtant. 

Le groupe se sépare, peu après. Les deux leaders publient des albums séparément sous les noms de Real Atletico pour le chanteur Paul Felix et de Mr Kuriakin pour le guitariste Paco Rodriguez. 

Paul Félix disparait alors et quitte le monde de la musique. Ce que cet univers n’a pas réussi à lui apporter, il va le rechercher dans la philosophie bouddhiste enchaînant des retraites en monastères pendant plus de quinze ansElles vont le tenir loin de notre monde mais sans doute plus près du sien. PacRodriguez, s’installe en Inde, apprend le sitar et monte Sitarsonic,  un projet musical lié à cet instrument

Depuis la fin de Gamine, j’étais orphelin d’une part de mon adolescence, d’une part de mon innocence. D’autres groupes ont surgi de Bordeaux, après eux, qui ont comblé cette absence. Deux groupes en Kid, Kid Pharaon d’abord et Kid Bombardos plus récemment. Mais Le Voyage trottait toujours dans un coin de ma tête.

Il y a quelques semaines, j’apprenais la reformation du groupe après 27 ans d’absence et déjà les premiers concerts dans la région bordelaise. Tout allait si vite. Je trépignais. Après une éclipse de près de trente ans, Gamine revenait à moi. J’allais pouvoir réentendre les arpèges cristallins du Voyage. J’allais pouvoir, une fois encore, embrasser ma jeunesse. 

Olivier MARTINELLI

  • Le bassiste de Gamine, Guillaume Bacou, est Héraultais