Les cinémas de proximité crèvent l’écran. C’est vrai pour la plupart des petits établissements, explique Jean Villa, exploitant de ceux de Sète et associé dans celui de Frontignan qui a dépassé, confie Priscilla Schneider, l’exploitante, les 68 000 entrées depuis sa réouverture ! Jean Villa, aussi président du Syndicat des cinémas de proximité, souligne : “Il y a une volonté forte du Centre national du cinéma de recentrer l’exploitation.” Favorable à cette philosophie, Loïc Linarès, président de l’Agglo de Sète, pose la question de salles supplémentaires, à Mèze.
Une vraie victoire, digne d’un scénario de film, “après 14 ans de combat”, qu’illustre Priscilla Schneider, exploitante associée du cinéma Quai des Lumières (quatre salles), à Frontignan, partie prenant d’un pôle culturel baptisé Les Chais du Canal : “En quatre mois et demi d’ouverture, dit-elle, accoudée quai Voltaire, sans se faire prier, nous avons déjà enregistré, à ce jour, quelque 68 000 entrées. C’est davantage qu’une année complète à l’ancien CinéMistral, en centre-ville de Frontignan ; davantage même qu’une très bonne année.”
“Des gens de tout le Bassin de Thau”
Ce cinéma où l’on vient “de tout le Bassin de Thau”, de Sète à Mèze, voire de Montpellier, a attendu pour arriver à retendre ses toiles mais, désormais, le vent de la réussite souffle fort. Intégré dans un écosystème culturel bien pensé, de qualité avec une librairie et un restaurant, La Cave à Nico, clin d’oeil à peine visible à ce qu’était l’ancienne destination des lieux qui abritaient les Chais Botta. La libraire, Marie-Cécile Faret (Les Choses de la Vie), à qui le ciné a donné carte blanche une fois par mois, apporte sa touche en organisant une soirée thématique. Après Orwell, ce sera autour bientôt d’une comédie canadienne.
Animations, débats, et bientôt labellisé Arts & Essais

Quai des Lumières a aussi son public hyper-fidèle. Fidèle à ses films, à ses soirées thématiques. Ces cinéphiles n’ont pas perdu au change. Implanté dans un nouveau quartier, près du canal du Rhône à Sète, doté d’une voie cyclable, le lieu est apaisant et pourtant fréquenté. Ce qui n’était pas joué d’avance !
Et, loin d’être anecdotique, le ciné pratique des prix attractifs tout en proposant un son 4 K de qualité et des fauteuils hyper-confortables. Une école de création de documentaires, jouxtant le ciné, Explore Académie, y verra aussi bientôt le jour !
Au four et au moulin, Priscilla Schneider est présente parfois jusqu’à une heure du matin. Passion, nécessité et volonté d’apporter le meilleur service obligent. “Nous proposons des animations presque tous les jours ; deux débats par semaine… Et nous sommes en train de candidater à nouveau pour obtenir le label Arts et Essais que nous avions au CinéMistral”, confie-t-elle. Pour en arriver là, il a fallu être imaginatif. Auparavant, le cinéma appartenait à propriétaire privé auquel la ville accordait une délégation de service public.
Finie la concurrence stérile avec Sète

Désormais, c’est un bailleur, Territoire 34, société d’urbanisme du département de l’Hérault, qui a d’abord réhabilité la superstructure des anciens chais Botta. Rien que pour le ciné, il en a coûté 2,6 M€ (emprunt bancaire de 850 000 €, apport des associés de 300 000 €, ville de Frontignan pour 400 000 €, 200 000 € de l’Agglo,, 350 000 € de la Région et 400 000 du CNC). Le coût du pôle culturel est bien sûr supérieur, sans oublier la création d’une passerelle qui enjambe le canal et se connecte aux larges parkings.
Après avoir réhabilité l’ancienne “coque du chai”, sont entrés en piste Priscilla Schneider et trois autres investisseurs pour créer la société d’exploitation du ciné : Isabelle Moreau, l’exploitante du cinéma d’Agde ; Frédéric Perrot qui exploite des salles à Canet et Leucate notamment et Jean Villa, l’exploitant de Sète, ville-centre de l’Agglopôle, longtemps artificiellement en concurrence avec Frontignan pour un miniplexe.
La fréquentation des cinémas repart enfin

Elle est donc (presque) loin la funeste période covid qui avait vidé les salles obscures. Et les chicayas politiques. La fréquentation était en demi-teinte en 2025, fragilisant encore davantage les petits cinémas indépendants. Mais, d’après le Centre national du cinéma, la fréquentation repart enfin.
Toute embellie est bonne à prendre : + 17 % entre le 1er janvier et le 19 avril par rapport à la même période en 2025 (181,5 millions d’entrées en 2024 dont 15,4 millions en Occitanie). En partie, grâce à des long métrages qui ont attiré le public : Avatar, Marsupilami ou Super Mario Galaxy. Le biopic de Michaël Jackson, version laudatrice de la star vue par sa famille, ne devrait pas être une locomotive de l’industrie du cinéma mais attire son public.
À preuve, ce vendredi 1er mai au Quai des Lumières à Frontignan, la salle était bien remplie alors que la météo était plutôt belle. Ses quatre salles n’ont pas fini de se remplir : il restera en juin à projeter des blockbusters comme Toy Story 5, Des Minions et des Monstres, Disclorure Day de Steven Spielberg ou L’Odyssée de Christopher Nolan. Et des soirées made in Frontignan… Savant mélange d’éducation à l’image, de soirées thématiques, de films d’auteur et de têtes d’affiche.
“Le facteur numéro 1 pour la fréquentation, c’est le film”

Jean Villa ne dit pas autre chose. Associé dans le projet de Frontignan, il exploite d’autres cinémas de proximité (1) dans la région (à Sète, Toulouse, dans le Massif-Central, à Espalion, etc.) . Directeur général des cinémas Véo, il représente 23 établissements dont ceux des deux cinés de Sète avec trois salles chacun. “La fréquentation des salles a été plutôt bonne au premier trimestre. On a commencé fort dès fin 2025 avec Avatar, Femme de Ménage… On retrouve du monde dans nos salles.”
La hausse de 17 % au niveau national, entre le 1er janvier et le 19 avril, profite également à l’Occitanie. Petit bémol, “nous sommes sur les mêmes périodes de vacances que Paris ; on est dans ce cas légèrement pénalisés : souvent, les films trouvent davantage leur public en tout début d’exploitation. Ce qui joue beaucoup, c’est la météo. On l’a vu récemment à Toulouse. À Frontignan, c’est exactement pareil.”
Le fait que Quai des Lumières soit intégré à un pôle culturel joue-t-il en sa faveur comme dans sa popularité ? “Il y a plusieurs cas de figure ; certains cinémas à côté de restos ; d’autres sans. Mais le facteur numéro 1 pour la fréquentation, c’est le film. En Occitanie ou ailleurs. On a eu beaucoup de chances à Frontignan : le cinéma a ouvert ses portes avec des films porteurs. Les vacances de Toussaint en 2025, je m’en rappelle, il n’y avait personne…”, se souvient Jean Villa.
Il y a une volonté forte depuis quatre à cinq ans du Centre national du cinéma de recentrer l’exploitation des cinémas dans les coeurs de ville”

On est plutôt dans une période d’ouvertures de salles dans les centres-villes : “Il y a une volonté forte depuis quatre à cinq ans du Centre national du cinéma de recentrer l’exploitation des cinémas dans les coeurs de ville, même s’il y a encore des cinémas qui ouvrent dans des zones commerciales, . En Occitanie, c’est aussi cette tendance. Il s’agit de regénérer des flux en centre-ville et limiter les circulations dans les périphéries. A Lavaur (Tarn), à Lannemezan (Hautes-Pyrénées), par exemple, un cinéma a ainsi ouvert en centre-ville ; à Castres (Tarn), le CGR a été l’objet d’une grosse rénovation.” On redécouvre ainsi tous les joies du ciné du centre-ville comme celui, classé, de la Dernière séance, à Beaumont-sur-Oise, cher à Eddy Mitchell…
Les “gros” font pression sur les distributeurs pour évincer les petites salles lors des sorties de films… !
Jean Villa est aussi président du Syndicat national des cinémas de proximité qui réunit 260 écrans (soit environ 170 cinémas) soit 10 % de l’ensemble des cinémas français. Passe que les petites salles n’aient pas les nouveautés en même temps que les grands complexes. Cela a toujours été plus ou moins le cas. “Comme 2025 a été une année compliquée pour les exploitants de salles, les tensions se sont exacerbées. Les “gros” font de plus en plus pression sur les distributeurs pour leur dire : si vous donnez ce film à mon concurrent, je vais moins le passer ; je vais vous demander un taux différent, etc. Nous avons sorti justement une étude qui démontre que les petites salles de proximité dans les agglomérations comme Toulouse ou Montpellier, etc., elles ne nuisent pas à la fréquentation des grandes salles.”
Il n’y a aucune concurrence parce que “ce sont des publics très différents : d’un côté, un public friand de films à grand spectacle, de blockbusters et qui est prêt à payer un peu cher sa place de ciné et de l’autre, c’est un public de proximité avec des attentes différentes. A Frontignan, en plus, est très fidèle. Notre étude allait jusqu’au cinéma de trois écrans”.
“Pas de concurrence des salles de proximité”

C’est une étude qui a fait du “bruit et qui n’a pas été bien prise par les gros distributeurs, souligne Jean Villa. Il y a même eu une maladresse du programmateur du circuit Mégarama qui exploite une trentaine de multiplexes en France et en Occitanie. Il avait envoyé un mail le 3 mars à tous les distributeurs pour leur dire : voilà la liste des cinémas de proximité proches des nôtres, sous-entendu si vous donnez la copie d’un film lors de leur sortie nationale, faites attention de ne pas le donner aussi à ces petites salles. Il argumentait sur le fait que les petites salles pratiquent des prix plus faibles que Magarama. Il fait une grosse erreur. Ce n’est que du plus : quand ces petites salles ont le film, c’est du public qui ne serait pas allé le voir.” Certains exploitants de salles de proximité ayant été effectivement en partie boycottés… ! Ce chantage inadmissible aux écrans est une première depuis la fin de la crise sanitaire du covid.
Le Comoedia, à Sète, refait de fond en comble
Jean Villa est l’exploitant des deux cinémas de Sète, le Palace et le Comoedia à Sète. En centre-ville. “Sur le Comoedia, nous avons attaqué toute la phase de réflexion avec l’architecte. Le projet va consister à le refaire intégralement, à le curer. De le refaire de zéro. Il faudra y investir entre 4 M€ et 5 M€. Les travaux débuteront après les vacances de Noël pour rouvrir 15 mois après. Là, peut-être que l’on fera davantage de films Arts et Essais. On voit qu’il y a une forte demande. Le projet de miniplexe à Balaruc-les-Bains a été retoqué justement par le CNC parce que pas assez dans le centre-ville.”
Dans le bassin de Thau, les cinémas font peau neuve un à un. A Sète et Frontignan, notamment. Y a-t-il d’autres projets ? Président de l’Agglopôle de Sète, Loïc Linarès partage depuis longtemps cette vision porteuse de cinémas en centre-ville, s’étant opposé à un établissement en zone commerciale, défendu à l’époque où François Commeinhes était le président de l’intercommunalité.
Faut-il démultiplier le nombre de salles ? Je ne sais pas. La question se pose à Balaruc-les-Bains mais aussi clairement à Mèze”
Loïc Linarès, président de l’Agglopôle de Sète

Loïc Linarès pose : “Le projet de Frontignan a permis d’ouvrir un débat sur le territoire, de quel type de ciné on souhaitait. On a réussi à imposer celui de proximité. C’est aussi à relier à la politique que nous développons depuis deux de la prise de compétence de l’agglomération sur la redynamisation territoriale (ORT), en s’appuyant sur les centres anciens des communes. C’est un sujet dans lequel je m’étais investi quand j’étais vice-président à l’aménagement et encore plus depuis que je suis président de l’Agglopôle. Cela passe par l’habitat mais aussi l’activité commerciale et tous les équipements de loisir et de culture qui vont avec.”
Ensuite, le cinéma, comme les autres commerces obéit à la loi du marché. “Y a-t-il d’autres besoins dans notre agglomération ? Faut-il démultiplier le nombre de salles ? Je ne sais pas. La question se pose à Balaruc-les-Bains mais aussi clairement à Mèze qui dispose d’une salle qui appartient à la municipalité et qui fonctionne très bien. Est-ce que cette offre dans le nord du bassin de Thau peut-elle être étoffée dans le futur ? Cela peut être intéressant, la question peut se poser. Comme il pourrait y avoir une 5e salle à Frontignan. Il y a le potentiel.”
Olivier SCHLAMA
(1) “Un cinéma de proximité, et Frontignan en est un peu le modèle, fait un travail d’explication envers son public, d’éducation à l’image, d’animation, souvent classé Arts et Essais, qui ont une programmation mixte, qui peut passer Mickaël et un film comme les Rayons et les Ombres (un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration sous la Seconde Guerre mondiale). Et pratique des prix de places beaucoup plus accessibles que les grands circuits.”