Méditerranée : Nos énigmatiques daurades royales se reproduisent à Marseille !

Daurade royale dans son milieu. Ph. Thomas Roger, Regard du Vivant.

Jérôme Bourjea, de l’Ifremer Sète, a mené une enquête au long cours depuis 2019 avec tout un système d’écoute sous-marin d’envergure. Le poisson, emblématique des côtes méditerranéennes, qu’il soit de Sète, Leucate ou de l’étang du Prévost, se déplace beaucoup en mer. Et, surtout, il se reproduit massivement chaque année dans les eaux des calanques. Sauf une partie des daurades de Leucate qui, elles, migrent en Espagne.

Il est une espèce commune et exceptionnelle à la fois. La daurade royale – dorade – est bien la reine des poissons côtiers de Méditerranée. “C’est une espèce emblématique de la pêche, de loisir comme professionnelle artisanale”, rappelle Jérôme Bourjea, chercheur en biologie des pêches et de la conservation à l’Ifremer à Sète et responsable du projet Connect-Med, à l’origine d’une étude passionnante publiée ce matin dans la revue Movement Ecology. On en sait donc un peu plus sur ces poissons mystérieux à laquelle l’Ifremer avait déjà consacré une étude il y a quelques années.

20 M€ de chiffre d’affaires, 1 000 tonnes par an

Un poisson qui occupe une place centrale dans l’équilibre économique de la filière représentant – pour la pêche professionnelle à la capéchade, au filet voire plus rarement à l’hameçon – quelque 20 M€ de chiffre d’affaires et bon an mal an 1 000 tonnes débarquées chaque année. Ce qui n’est pas négligeable. Et même s’il n’y a pas vraiment d’évaluations de stock de Sparus aurata, c’est, en tout cas, la première espèce qui rapporte le plus d’argent. Si on y ajoute le loup, les deux espèces à elles deux représentent 33 % des débarquements. Elle est aussi l’objet de nombreux trafics, de ventes sous le manteau, notamment à Marseille…

Une phase de leur cycle de vie essentielle pour le renouvellement de la population durant laquelle elles sont très vulnérables à la pêche professionnelle et récréative”

Pour la pêche de loisir (à l’hameçon avec appâts), très technique, on n’en sait rien même si les pouvoirs publics essaient en demandant aux pêcheurs de déclarer leurs captures, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Pêcher la daurade plaît beaucoup aux amateurs comme ceux de la Pointe-Courte, à Sète, où chaque automne, se joue un vrai festival de cannes ! Avec ses trophées… Surtout au moment de la valaison annuelle, quand l’eau descend en-dessous de 18 degrés, cette transhumance réciproque entre étang de Thau et Méditerranée, notamment. D’avril à septembre, la daurade royale reste principalement dans les lagunes et les zones côtières pour s’alimenter.

Jérôme Bourjea, en train de relâcher une daurade. Ph. Rémi Dermathon

“C’est une phase de leur cycle de vie essentielle pour le renouvellement de la population durant laquelle elles sont très vulnérables à la pêche professionnelle et récréative. Il faudrait par conséquent limiter les prélèvements dans cette zone et à cette période par la mise en place d’une gestion réfléchie à partir de ces nouvelles connaissances”, indique l’Ifremer.

Que ce soient celles de Leucate, de Thau du Prévost, Berre, etc., elle sortent toutes de manière synchronisée pour se retrouver vers Marseille”

Jérôme Bourjea explique “Ce qui nous a poussé à lancer cette étude en 2019, c’est que tout le monde nous disait qu’il n’y a de moins en moins de grosses daurades. On a réussi à marquer des poissons de 6 kg à 7 kg. Mais, apparemment, on n’en voit plus des spécimens comme ça. » Jérôme Bourjea décrit le principal enseignement de cette étude : “Nous avons, pour cette espèce très étonnante, côtière, montré que la majorité des daurades qui fréquentent soit la mer pendant l’été – en habitat alimentaire – soit les étangs, sortent toutes au même moment, la fameuse dévalaison. D’octobre à début décembre. Elles vont toutes à… Marseille. Sur la côte bleue et les calanques pour s’y reproduire. Que ce soient celles de Leucate, de Thau du Prévost, Berre, etc., elle sortent toutes de manière synchronisée pour se retrouver vers Marseille. Et toutes repartent pour réinvestir leurs pénates, leurs étangs ou leurs lagunes qu’elles ont choisi comme habitat d’origine. Elles sont très fidèles à leurs habitats. » Une phase clé de son cycle de vie, restaient jusqu’à présent très mal connues.

Une partie des daurades de Leucate vont en Espagne mais on ne sait pas où exactement…

Comme le font les anguilles – l’or blanc de nos lagunes – aux Sargasses. Les saumons. Les tortues. Les daurades ont un comportement de homing, la capacité innée de certains animaux de revenir régulièrement vers son lieu d’origine. Sans que l’on sache comment ils font. “Déguster une daurade sortie de l’étang de Thau, c’est vraiment un poisson de Thau”, souligne Jérôme Bourjea. Dès qu’elles ont un an, vers 250 à 300 grammes, elles peuvent se reproduire et dès lors, elles partent à Marseille.” Toutes les daurades se retrouvent donc chaque année à Marseille. Sauf celles qui sont pêchées avant et un tiers du stocks de daurade de Leucate qui vont en Espagne dans un lieu que l’on n’a pas encore identifié ; on travaille dessus avec des scientifiques espagnols. Et on ne sait pas pourquoi. » Encore une énigme à résoudre. Que ce soit dans les calanques ou en Espagne, au-delà du Cap Creus, on peut juste remarquer qu’elles se retrouvent dans des zones rocheuses.

Des distances importantes

A l’Ifremer, on explique que “cette espèce parcourt des distances bien plus importantes qu’on ne le pensait. Si elles sont fidèles, année après année, à leurs lagunes du golfe du Lion pour s’alimenter, elles migrent toutes à l’automne et se réunissent au large de Marseille pour se reproduire, à l’exception de certaines qui rallient un second site encore inconnu localisé dans les eaux espagnoles. Cette nouvelle compréhension de l’écologie spatiale et de la connectivité de cette espèce exploitée révèle des enjeux cruciaux pour la gestion durable de ses populations.”

180 récepteurs acoustiques sous-marins déployés de l’Espagne à Marseille, des lagunes au large

Une daurade en train d’être marquée. Ph. D. Thambiturai.

Menée dans le cadre des projets Connect-MEd et Resmed, en partenariat avec toutes les aires marines protégées de la zone – notamment le Parc national des Calanques, le Parc marin de la Côte Bleue et le Parc naturel marin du golfe du Lion, cette étude s’appuie sur un dispositif exceptionnel de télémétrie acoustique mis en place : 222 daurades ont ainsi été suivies individuellement pendant trois ans (2019–2022) grâce à de petits émetteurs acoustiques, et plus de 180 récepteurs acoustiques sous-marins aussi appelés “stations d’écoute”, déployés de l’Espagne aux Calanques de Marseille, des lagunes jusqu’au large. Ce dispositif permet d’enregistrer chaque passage d’un individu marqué à proximité d’un récepteur et de connaître ainsi sa position. Au total, plus de 700 000 détections ont permis de retracer les déplacements de ces poissons sur près de 400 kilomètres de côte répartis sur les deux pays.

Olivier SCHLAMA

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