Opinion : La question vitale des retraites

Dis-Leur ! publie la quatrième chronique politique du Rhuthénois Dominique Reynié, professeur des Universités à Sciences Po, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et ex-candidat LR à la région. Elle porte sur les retraites et s’appuie sur un sondage exclusif de Fondapol selon lequel plus de sept Français sur dix jugent le système actuel insatisfaisant.  » Le système de retraites nous vient d’un passé glorieux mais lointain. Il a été conçu pour une société qui n’est plus », dit-il. Le débat est lancé…

La réforme des retraites : un problème politique, économique et social. Le gouvernement vient de lancer une grande réforme des retraites. Pour répondre aux défis du vieillissement, accentués par l’augmentation de l’espérance de vie, de multiples dispositifs ont été mis en place au fil du temps, aboutissant à un système permettant à toute personne partant à la retraite de percevoir un revenu de remplacement appelé pension de retraite.

Le niveau de vie moyen des retraités 

est désormais supérieur à celui

du reste de la population. »

Dominique Reynié

En 2016, la pension moyenne d’un retraité s’élevait à 1 389 euros brut par mois. Loin de la vieillesse misérable que l’on rencontrait encore si souvent pendant les Trente Glorieuses, le niveau de vie moyen des retraités est désormais supérieur à celui du reste de la population. Le taux de pauvreté parmi les retraités (6,6 %) est deux fois moins élevé que dans l’ensemble de la population (14,2 %).

Première dépense sociale avec 308 milliards d’euros


Un quart des Français sont des retraités et le versement de leurs pensions constitue la première dépense sociale, avec 308 milliards d’euros en 2016, soit 13,8 % de notre produit intérieur brut, contre 11,4 % en 2000… et 10 % en Allemagne, pays pourtant plus âgé. Fin 2016, tous régimes confondus, on compte 17,2 millions de personnes percevant une pension.

On le comprend, l’augmentation du coût des retraites est aussi une conséquence de l’incroyable allongement de l’espérance de vie. Depuis les années 1950, la durée de retraite espérée a été multipliée par deux ! La durée moyenne des retraites est désormais supérieure à 25 ans.

Mais ces bonnes nouvelles font aussi partie des raisons qui ne permettent plus à notre système de résister, à quoi s’ajoutent l’évolution des formes d’emploi, la précarisation des parcours de carrière ou les changements démographiques, au premier rang desquels on trouve la baisse de la fécondité et la faiblesse des effectifs des nouvelles générations.

A la Libération, l’idée était simple et forte.

D’une décennie à l’autre, notre système n’a jamais cessé de se complexifier. Pourtant, au départ, à la Libération, l’idée était simple et forte. Il s’agissait de bâtir un régime unique. Les nombreuses oppositions n’ont permis de faire surgir qu’un régime unique pour les salariés, et encore, les différences entre les salariés du secteur privé et ceux du secteur public ont fait éclater cette unité.

Chaque assuré est affilié en moyenne à 3,1 régimes. Il existe 42 régimes différents… La situation est unique en Europe. »

Soit parce qu’ils avaient de moins en moins confiance dans l’avenir du système, soit en raison de leur carrière, les actifs pluri-cotisants ou multi-cotisants sont devenus de plus en plus nombreux et, finalement, la norme. Désormais, chaque assuré est affilié en moyenne à 3,1 régimes. Il existe 42 régimes différents… La situation est unique en Europe.

Historiquement imaginés pour rendre leur profession attractive, les régimes spéciaux ont fourmillé et survécu – Banque de France, Opéra de Paris, Marins, SNCF, RATP, etc.- mais sans pouvoir assurer leur financement en raison d’un déséquilibre démographique ou d’une évolution économique. Qui finance les retraites de la Seita lorsque l’entreprise n’existe plus ? Qui finance les retraites des mineurs s’il n’y a plus de mines en activité ?

60 % des retraites de la RATP

sont payées par l’État, c’est-à-dire

par le contribuable. »

La cause du déficit de ces régimes se trouve aussi dans leur déséquilibre démographique. C’est le cas des retraités de la RATP ou de la SNCF, plus nombreux que les actifs. Ainsi, les cotisations sociales des agents la SNCF couvrent moins de la moitié de leurs dépenses de retraite, si bien que le système de retraite des agents de la SNCF ne survivrait pas sans l’aide de l’impôt, soit un coût de 204 € par an pour chaque Français. De même, 60 % des retraites de la RATP sont payées par l’État, c’est-à-dire par le contribuable.

Est-il légitime et juste de placer le financement des régimes les plus favorables à la charge du régime général, c’est-à-dire à la charge des contribuables qui ne peuvent accéder qu’à un régime moins favorable ? »

Dominique Reynié. Photo : DR.

La question se pose alors de savoir s’il est légitime et juste de placer le financement des régimes les plus favorables à la charge du régime général, c’est-à-dire à la charge des contribuables qui ne peuvent accéder qu’à un régime moins favorable. Mais d’importantes inégalités persistent : entre les sexes, la pension des femmes est inférieure de 39 % en moyenne à celle des hommes ; entre les professions, la pension moyenne des retraités agricoles pour une carrière complète s’établit à 730 € seulement ; entre les statuts, un salarié du secteur public, fonctionnaire civil de l’Etat, perçoit une retraite moyenne mensuelle de de 1 893 €.

« Fragile », « inégalitaire », « compliqué », « dépassé »…

Ceci explique l’étonnante sévérité du regard que portent les Français sur leur système de retraite. En effet, selon l’étude menée par la Fondation pour l’innovation politique, la quasi-totalité des personnes interrogées considèrent que le système actuel est fragile (90 %), inégalitaire (85 %), compliqué (84 %) et dépassé (73 %)…
Ce n’est pas seulement la soutenabilité de notre système de retraite qui est menacée, c’est aussi désormais sa légitimité qui est contestée.

La réforme des retraites, un enjeu politique.

Les différences entre les régimes de retraite sont perçues comme des inégalités. Ces inégalités affectent le soutien populaire au système actuel. La fragilisation éthique et politique du système de retraites progresse dans l’opinion. La complexification alimente un sentiment d’opacité et d’injustice.

L’enquête de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) ne laisse aucun doute à ce sujet : les différences entre les régimes de retraite n’apparaissent pas justifiées pour 79 % des personnes interrogées. Le système de retraite des salariés des entreprises publiques (RATP, SNCF…) est considéré plus avantageux (84 %), de même que le système de retraite des fonctionnaires (79 %). Inversement, la plupart des personnes répondent que le système actuel est « plus désavantageux » pour les agriculteurs (93 %), pour les artisans et les commerçants (89 %), pour les salariés du privé (72 %) et pour les chefs de petites et moyennes entreprises (59 %).

Plus aucune famille politique

ne soutient les régimes spéciaux. »

Signe frappant d’un changement d’époque, il n’y a plus aucune famille politique pour soutenir les régimes spéciaux. Questionnées sur l’existence de différents régimes de retraite, 68 % des personnes se déclarant proches de la gauche ne les trouvent « pas justifiés ».

Ce rejet est encore plus marqué pour les personnes proches de La République En Marche (79 %), proches de la droite (84 %) ou du Rassemblement national (84 %). De même, le régime de retraite des salariés des entreprises publiques, « telles que la SNCF ou la RATP », est jugé « plus avantageux que celui des autres retraités » par la quasi-totalité (96 %) des personnes proches de la droite, par une écrasante majorité des proches de la gauche (80 %), y compris parmi les proches de La France Insoumise (76 %), du Parti socialiste (89 %) ou encore parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon (81 %) et de Benoît Hamon (83 %) lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017.

Régime de retraite des fonctionnaires plus avantageux

Enfin, le régime de retraite des fonctionnaires n’est pas seulement jugé « plus avantageux » par les répondants proches de la droite (91 %) ou de La République en marche (84 %), mais il l’est aussi par 74 % des personnes proches de la gauche, par les trois quarts de celles qui se reconnaissent dans La France Insoumise (73 %) ou le Parti socialiste (79 %), soit des proportions comparables à celles que l’on trouve parmi ceux qui se disent proches du Rassemblement national (79 %).

La question des retraites est vitale. On conseillera de ne pas oublier la place que ces grands dispositifs de solidarité occupent dans nos représentations politiques. Acquis social majeur, la retraite est l’une des principales figures associées à l’idée de puissance publique et à celle de communauté nationale.
Cette centralité n’empêche pas la fragilisation, elle la rend plus dangereuse. Le système de retraites nous vient d’un passé glorieux mais lointain. Il a été conçu pour une société qui n’est plus.

L’avenir de notre démocratie,

mise au défi de durer, se joue aussi

dans l’avenir de nos retraites. »

Il repose sur un mode de production qui a disparu. Il suppose une démographie désormais perdue. En réalité, on ne peut plus garantir ni la pérennité financière ni la cohérence éthique de notre système de retraite. Sans une réponse appropriée, c’est-à-dire restaurant la soutenabilité du système dans l’accomplissement des principes qui le fondent, son érosion minera un peu plus dangereusement chaque année la convention républicaine.

A la Libération, les initiateurs du régime des retraites avaient compris qu’il constituait un enjeu politique, avant d’être économique et social. L’avenir de notre démocratie, mises au défi de durer, se joue aussi dans l’avenir de nos retraites.

Dominique REYNIÉ

  • Cette chronique cite les principaux résultats d’une enquête inédite de Fondapol. Vous pouvez la consulter ICI