Annick Girardin, ministre de la Mer : « Ce qui m’intéresse, c’est votre vision de la pêche en 2050 »

Annick Girardin, au port conchylicole du Barrou, à Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

(Avec vidéos). À Sète, ce lundi après-midi, Annick Girardin, la ministre de la Mer, a, entre autres, visité le lycée de la Mer et un mas ostréicole. L’occasion pour évoquer l’économie bleue, les formations de demain et le bateau du futur.

Sous un ciel tourmenté, sur la presqu’île du Barrou, à Sète, où est amarré l’un des douze seuls lycées de la Mer en France (1), la ministre de la Mer, Annick Girardin se confond avec les élèves. Tous plongés dans leur smartphone à la récréation, ces futurs professionnels ne remarquent d’abord pas la ministre de la Mer. Aucun d’eux ne prête attention à la visite ministérielle – pourtant 39 ans de disette, une première depuis 1991 et la présidence de Mitterrand ! Dans son ensemble bleu… marine, la ministre, née à Saint-Malo, qui a longtemps vécu à Saint-Pierre-et-Miquelon et qui « raffole des huîtres de tous les continents, même de Nouvelle-Zélande », était dans son élément ce lundi après-midi. « Mon père était pêcheur à Saint-Pierre-et-Miquelon », confie-t-elle.

Des élèves de Sète, Grau-du-Roi, Martigues, Nice…

Avec les élèves. Ph. Olivier SCHLAMA

« Normands, Bretons et basques s’y sont historiquement retrouvés pour pêcher la morue », rappelle la ministre. Un parler vrai qui détonne. Aux élèves qui se destinent à la pêche artisanale et qui viennent, disent-ils, de Sète, Grau-du-Roi (Gard) ; Martigues (Bouches-du-Rhône) et même de Nice (alpes-Maritimes), elles s’enquiert de comprendre que pour beaucoup « c’est une passion que vous partagez avec vos parents. Vous avez envie de reprendre le bateau de votre père ou de votre maire…? » Silence, coupé par le directeur : « Cette formation s’imposait pour eux d’elle-même… »

« Vous n’êtes pas mauvais pour votre deuxième cours ! »

Nommée il y a moins de trois mois, « c’est le premier lycée de la mer que je fais », dit-elle en sortant de la voiture. Annick Girardin a commencé par l’un des plus grands et plus complets établissements spécialisés. « Le moins modeste », dira son directeur, Sylvain Pélegrin, en commentant la visite. Aux élèves qui apprennent le ramandage, la réparation des filets, elle dit : « Vous n’êtes pas mauvais pour votre deuxième cours ! » Elle donne du bonjour à tous et à chacun. « C’est important de dire bonjour », dit-elle. dans son sillage, un habituel aréopage, dont le maire et président de l’agglopôle de Sète, qui devait lui présenter projets de pépinières, incubateurs et autres lieux autour du bassin de Thau pour favoriser ce que l’on appelle l’économie bleue, tirée de la mer, et créer de l’emploi. Du produit brut à sa transformation. Dans le cadre du plan de relance quelque 650 M€ ont été débloqués.

On évoque beaucoup l’environnement, les relations entre gestionnaires de ressources, pêcheurs et scientifiques ; on insiste sur les bonnes pratiques et la gestion des ressources halieutiques… »

Clément Calmettes, prof de BTS en techniques de pêche

Tout sourire, Annick Girardin est dans « son élément », confirme-t-elle. Face au prof de BTS, Clément Calmettes, elle s’aventure même sur le thème des relations tendues, parfois historiquement houleuses, entre scientifiques et professionnels. Et prône : « La notion de partage est une richesse. » Le partage des usages, de la ressource, sont toujours sujets de polémiques. Le prof de BTS en techniques de pêche, Clément Calmettes, répond que, justement, « on évoque beaucoup l’environnement, les relations entre gestionnaires de ressources, pêcheurs et scientifiques ; on insiste sur les bonnes pratiques et la gestion des ressources halieutiques ; nous travaillons avec les organisations de producteurs, le comité régional des pêches, les aires marines… Pas plus tard que vendredi, je participais à une réunion sur la pêche aux anguilles… »

La pêche en 2050, oui. Encore faut-il qu’il reste des pêcheurs et des jeunes formés dans nos établissements et que la petite pêche artisanale soit aidée car c’est très difficile… »

Annick Girardin renchérit en désamorçant elle-même les sujets sensibles : « Et le dérèglement climatique ? » Le prof : « Nous l’abordons, bien sûr. » Le bateau du « futur » qui carburera sans doute à l’électrique, et qui stationne dans le petit port de l’établissement est une preuve de la volonté de respecter le milieu et promouvoir une « pêche durable ». La ministre en rajoute : « Ce qui m’intéresse, c’est votre vision ! C’est ce que sera la pêche en 2050. »

Le prof de BTS : « Actuellement, les inventaires halieutiques sont insuffisants, mis à part les espèces majeures : le rouget, le merlu, l’anchois, la sardine, le thon. Pas la daurade, le loup ou la  baudroie. On manque de beaucoup d’infos sur la ressource, les quelque 50 espèces différentes que nous avons… Personne en sait combien il y en a. La pêche en 2050, oui. Encore faut-il qu’il reste des pêcheurs et des jeunes formés dans nos établissements et que la petite pêche artisanale soit aidée car c’est très difficile, y compris au niveau des vocations… » La ministre a évoqué aussi justement la « question de la transmission et d’installation (qui) sont importantes… » Réponse du directeur du lycée : « Beaucoup de jeunes viennent actuellement de familles de pêcheurs, ce qui n’était plus le cas depuis un moment… » Il fut aussi question à l’accès aux droits de pêche, licences… « L’antériorité », aussi.

Maintenant, la question c’est : comment on travaille ensemble, comment on se projette dans une pêche plus durable sans être sous pression de l’Europe. »

Annick Girardin, ministre de la Mer

« La question, nous dira-t-elle ensuite en aparté, c’est la pêche de demain, les navires du futur. Ce sont des sujets passionnants sur lesquels j’aime travailler avec les établissements. » Quant à la fameuse économie bleue, elle dit : « Le président de la République a souhaité recréer un ministère de la Mer pour donner une visibilité plus forte à la politique maritime (…) Il manquait un visage et une voix. C’est fait. Pour que la voix de la France soit mieux entendue au niveau européen et international. Avec nos voisins. Et ici, en Méditerranée, tout le monde sait ce que cela veut dire de travailler avec l’ensemble de ceux qui partagent cet mer pour apporter des réponses au dérèglement climatique, une meilleure connaissance de la ressource, des marchés à affiner les formation, car les compétences sont une richesse extraordinaire. » Elle a ajouté : « Maintenant, la question c’est : comment on travaille ensemble, comment on se projette dans une pêche plus durable sans être sous pression de l’Europe. »

En conclusion, la ministre a reconnu : « En aquaculture, c’est vrai la France n’est pas au niveau (…) Pour les productions de la mer, il y a toute une filière à créer, bassin par bassin… Il y a eu des ouvertures de BTS, la volonté de renforcer ces lycées-là, un dialogue que j’ai ouvert avec le ministre de l’Education nationale puisqu’un certain nombre de postes se « négocient » entre nous ; et de faire entrer le monde demain dans les lycées… »

Olivier SCHLAMA

  • Retrouvez nos vidéos de la visite ICI  et ICI .
  • (1) On dispense au lycée de la Mer Paul-Bousquet de Sète des formations initiales et continues en pêche, conchyliculture, etc. Jusqu’au BTS.

Conchyliculture : Les espoirs des professionnels

Président du comité régional conchylicole de Méditerranée, Patrice Lafont a aussi rencontré la ministre.

« Nous lui avons fait un topo sur nos spécificités. En Méditerranée, il y a sept bassins de production. La filière représente un poids important sur le plan économique et social : 550 entreprises et près de 2 000 emplois, près de 10 % de la production nationale d’huîtres avec 7 000 tonnes et 5 000 tonnes de moules notamment en mer ouverte. »

La ministre et Patrice Lafont. Photo : O.SC.

Il lui a rappelé que la filière a subi « une succession de crises durant les dernières années et qui doit faire face à de nombreux challenges : des aléas climatiques impactant profondément les lagunes méditerranéennes, des pressions croissantes des prédateurs historiques et nouveaux (daurades, crabes bleu…), les crises sanitaires et zoosanitaires répétées, etc. » Une filière en pleine mutation. Avec un ambitieux « contrat de filière » :
« D’ici 2030, grâce à des idées nouvelles et un travail collectif concerté, les conchyliculteurs de Méditerranée auront su élaborer, maintenir et valoriser des produits de qualité. Le tout en imposant une belle notoriété de durabilité de la lagune et de la conchyliculture méditerranéenne », espère Patrice Lafont.

Écloserie, relance des filières de moules en mer

Pour cela, il faut faciliter la transmission des entreprises ; gagner en notoriété ; s’adapter aux enjeux environnementaux, améliorer un tourisme spécifique, etc. Il y a des actions structurantes dans ce contrat de filière, notamment dans le cadre du plan de relance. Comme relancer les filières de moules en mer « tombées en désuétude depuis 20 ans ». Il faut aussi trouver les moyens de mettre les coquillages à l’abri en cas de crise sanitaire ; créer une écloserie pour réduire notre dépendance aux autres écloseries et créer par là même une souche locale.

Patrice Lafont a reparlé, comme Dis-Leur vous l’a expliqué de poser des panneaux photovoltaïques sur les tables conchylicoles de l’étang de Thau, valorisation des déchets, transformation des produits, ouverture de nouveaux marchés…

O.SC.