Guy Jaouen : « Certains sports traditionnels peuvent disparaître »

DR

Passionnant, le Breton Guy Jaouen est considéré comme le pape des jeux traditionnels en France. Il clôt notre dossier sur les sports traditionnels où il explique qu’il est urgent d’enseigner à l’école certains sports menacés. Qui sait que la lutte gréco-romaine est originaire du… Midi ?

Sa science est écoutée partout dans le monde. Guy Jaouen est chercheur indépendant spécialisé en anthropologie culturelle. Président de l’ITSGA (Une coordination mondiale), président fondateur de l’AEJeST (plateforme européenne), secrétaire général d’une fédération internationale de luttes traditionnelles de 1985 à 2013, ancien président de la confédération européenne, membre du comité consultatif de l’Unesco pour la sauvegarde et la promotion des jeux et sports traditionnels, patrimoine culturel immatériel de l’Humanité…

Certains sports traditionnels risquent de disparaître

Il analyse l’évolution des jeux et sports traditionnels : « Si l’on prend d’autres pratiques que la course camarguaise, dans des zones plus rurales (jeux de lutte, de palets, de quilles, etc), elles sont exercées au moment des fêtes votives (en France, Espagne, Italie, Grèce, etc.) Il y a au contraire le risque de les voir disparaître. Très souvent ces petites fêtes locales sont tenues « à bout de bras » par une ou deux personnes qui, en général, en retour n’ont jamais reçu aucune reconnaissance sociale de leur municipalité. Dans le « package » de la fête, il y a un ou deux concours de jeu ou sport traditionnels. Si la fête disparaît, la possibilité de pratique disparaît, et son lien avec le public (la communauté ludique) également. C’est donc un pan de culture qui disparaît. D’autres habitudes peuvent ensuite prendre la place, comme c’est le cas lorsqu’on oublie son boulanger et qu’on commande son pain par internet. »

Un élément majeur dans la sauvegarde des jeux et sports traditionnels serait dans l’insertion de ces pratiques dans le programme-cursus scolaire »
Guy Jaouen
Guy Jaouen, au centre. DR.

Pour lui, « la clé afin de reprendre son destin en main est dans « le politique ». La société dans laquelle nous vivons doit mettre en place des règles liées au contrat social (à travers les lois et règlementations) qui soient conformes à ce que les gens souhaitent, et non pas les multinationales et leurs sbires (…) Si l’on parle des sports modernes (donc spectacle), ils n’ont rien à voir avec les pratiques de jeux que les communautés locales ont inventé pour s’amuser. »

Et de souligner : « Aucune communauté locale n’a inventé des pratiques de jeu pour créer de la compétition entre ses membres, mais au contraire pour créer du lien, du mieux vivre, de la convivialité, du partage des émotions. L’aspect compétition y a toujours existé, mais sans être un élément majeur; la victoire n’est que la victoire d’un jour, aléatoire, tout en permettant parfois d’expurger quelques vieux conflits locaux. Les sports traditionnels ont donc vocation à rester dans leur communauté d’appartenance, ce qui signifie souvent régionale. Un élément majeur dans la sauvegarde des jeux et sports traditionnels serait dans l’insertion de ces pratiques dans le programme-cursus scolaire. »

Les enseignants ont été formés dans un autre moule (formatés ?) et ne se posent pas la question en termes de patrimoine culturel immatériel mais en terme de train-train… »

C’est d’ailleurs un aspect important. Avant qu’il ne soit président de l’Assemblée nationale, le député du Finistère Richard Ferrand, proche de Macron, n’avait pas manqué de qualificatifs pour vanter les mérites de sports traditionnels auprès du ministre de l’Education nationale. « Si de nombreuses expérimentations existent déjà, Guy Jaouen fait valoir à juste titre, qu’aucune politique globale d’incitation n’a été menée à ce jour (…) Vecteur d’apaisement en harmonie avec son passé », a-t-il écrit. Évoquant un « patrimoine permettant de mieux appréhender le monde qui nous entoure », etc. avait-il écrit.

Pour l’instant, la reconnaissance n’est pas effective. « Mes démarches auprès du ministère ont vu l’inspectrice générale de l’Éducation nationale argue que l’Education nationale oeuvre déjà dans toutes les régions pour la transmission des Jeux et Sports Traditionnels (JST), alors qu’à chaque fois il ne s’agit que du résultat d’initiatives individuelles, car les enseignants ont été formés dans un autre moule (formatés ?) et ne se posent pas la question en termes de patrimoine culturel immatériel mais en terme de train-train… »

Double langage de certaines pratiques…

Guy Jaouen ajoute dans un article à paraître dans la Gazette de Coubertin, dans un numéro spécial sur les sports traditionnels : « Observer la persistance du mythe des Jeux Olympiques, et tenter d’en comprendre quelques répercussions sur les pratiques des sports culturels. » Et de dérouler une science passionnante. « (…) En 2014 et 2015, au moment d’un projet européen dont l’un des buts était de répertorier dans l’UE les jeux autochtones ayant « sportifié » leur pratique. Comme souvent, nous avons pu observer que plusieurs protagonistes avaient un double langage : ils se revendiquaient à la fois traditionnels et modernes, et invoquaient la possibilité dans le futur de participer aux J.O. (…)« 

L’exemple du Fierljeppen aux Pays-Bas : sauter une rivière le plus loin possible avec une perche

Le savant des jeux traditionnels prend des exemples. À commencer par le Fierljeppen. L’objectif de la fédération est d’intégrer un jour les JO. C’est un jeu du Friesland où l’on doit franchir une rivière avec une longue perche, avec pour but de toucher terre le plus loin possible sur l’autre rive. Ce jeu est pratiqué par environ 700 personnes dans cette région des Pays Bas. En 2017 et 2018 un autre projet européen fut organisé dans les Balkans, autour de la lutte traditionnelle. Dans l’estuaire du Danube où vit une communauté Tatar depuis 800 ans, un petit groupe de lutteurs (200 environ) y pratique la lutte Kuresh, une lutte à la ceinture que l’on trouve sous des formes assez similaires dans toute l’Asie Centrale (Tatarstan russe, mais aussi tous les pays turcophones de la région, jusqu’au nord de l’Iran). Là aussi le discours redondant est de participer aux J.O.

Dernier exemple en 2019 au moment d’un voyage d’étude en Iran, avec la lutte Ba-Choukhé, une lutte avec veste pratiquée par au moins 10 000 compétiteurs adultes des régions nord-est du pays mais qui n’a pas de fédération spécifique. Depuis le début des années 2010 cette pratique se développe assez fortement et le niveau des athlètes est très honorable. Les banderoles qui étaient déployées et les interviews TV revendiquaient le droit d’intégrer les JO.

Sentiment d’injustice

« Là, nous touchons un point très sensible que nous observons lors des réunions internationales : le sentiment d’injustice ressenti par de nombreuses populations dans le monde vis-à-vis d’un événement symbolique très fort mais qui ne valorise jamais leur culture. En effet les J.O. sont une construction culturelle et les artisans de la rénovation n’ont fait que reproduire le miroir de leurs propres représentations, directement en lien avec leur environnement socioculturel de l’époque. Celui de la fin du XIXe siècle était symbolisé par la forte domination de l’Empire Britannique, remplacée après la première GM par les USA. Comme le décrit John MacAloon les principaux réseaux de soutien de Pierre De Coubertin se situaient d’ailleurs dans ces deux pays. »

« Tendances majeures d’une société d’appartenance »

Guy Jaouen prend maintenant un exemple aux USA « en 1892 pour situer un aspect du contexte, à une époque où la structuration du sport est à peine frémissante en France. Benjamin G. Rader nous dit qu’une seule organisation, l’YMCA (Association des Jeunes Hommes Chrétiens), compte un quart de million de membres et possède 348 gymnases dirigés par 144 professionnels gymnastes ».

Les jeux sportifs, ou les pratiques sociales, qui ont servi à bâtir le programme des J.O. sont donc, selon Guy Jaouen, « des créations d’une culture et le fruit d’une histoire particulière, majoritairement celle de la Grande-Bretagne et à un moindre niveau de la France au vu de l’origine des sociétés qui encadraient les compétitions de 1896. Il s’agit donc de l’expression d’une façon de vivre et d’agir, d’une manière originale de communiquer avec les autres et cela reflète les tendances majeures d’une société d’appartenance. On peut donc dire que les J.O. étaient une construction ethnocentrique ».

Les pratiques populaires ont été à l’époque oubliées : jeux de boules, de quilles…

Le spécialiste observe aussi que « les pratiques populaires ont été oubliées à l’époque : jeux de boules, de quilles, de balle pelote, etc., et on pourrait peut- être dire que l’histoire perdure avec le rejet de la pétanque pour Paris 2024. Cependant, ayant été dans le milieu du gouren, la lutte traditionnelle de Bretagne, je suis étonné sur le choix qui fut fait pour le style de lutte. Précisons tout d’abord que le style gouren n’était probablement pas perceptible par De Coubertin, malgré sa proximité avec un de ses oncles, l’Abbé de Lesneven, un finistérien militant pour un catholicisme humaniste et social, car le pays parlait breton et lui semblait donc probablement très éloigné de son monde. Cependant, le choix de la lutte dite Gréco Romaine était quant-à lui contraire à ce qui devait à priori orienter les décisions du comité ».

Lutte gréco-romaine originaire du Midi

Ce style de lutte est, rappelle-t-il, « originaire du Midi de la France où il est attesté depuis au moins le XIVe siècle, et il était encouragé par les institutions locales. Vers 1890 cette lutte était décadente depuis plusieurs dizaines d’années malgré quelques tentatives de rénovation. Elle était cependant toujours pratiquée dans le cadre des fêtes votives d’une zone dont le centre géographique était le Gard et le Vaucluse. Est-ce une conséquence ou est-ce une cause de la décadence, toujours est-il que cette pratique avait été récupérée vers le milieu du siècle par le monde forain qui en fit « la lutte de foire ». Ces troupes se déplaçaient au gré des fêtes et certains champions locaux, devenus professionnels, y donnaient des spectacles truqués pour quelques pièces.

Paul Pons de Sorgues (Vaucluse) ou Aimable de la Calmette de La Calmette (Gard)

Cela donna l’idée à des « managers » d’organiser des spectacles dans des salles de Paris, puis dans d’autres capitales européennes. Ceci redonna une forte notoriété à un style dont le nom avait été transformé en « lutte gréco-romaine » afin de mieux attirer le public en recherche d’exotisme. En effet, même si la région de la « lutte du Midi » est proche de ce qui fut la Gaule Narbonaise, devenue province romaine vers 120 av J-C, ce style de lutte n’est ni grec ni romain. De grands athlètes comme Paul Pons, né à Sorgues près d’Avignon, ou Aimable De La Calmette, né à La Calmette au nord de Nîmes, vont contribuer à promouvoir ces spectacles.

« Afin de les agrémenter et de leurs donner plus d’intérêts, les managers déléguèrent des recruteurs dans les pays où la lutte était très populaire, comme en Turquie ou en Bulgarie, ceci afin de les intégrer au groupe de professionnels. Ainsi, au tournant du XXe siècle il y eu régulièrement plusieurs championnats du monde la même année. Aujourd’hui cette « lutte du Midi » a disparu, même des mémoires, dans sa région d’origine. »

Olivier SCHLAMA

Le patrimoine, c’est sur Dis-Leur !