A l’heure des 90 ans des congés créés par le Front populaire de Léon Blum, député de l’Aude, Michelle Demessine, ancienne ministre du Tourisme, et présidente de l’Unat, lance un plaidoyer pour que le tourisme social, confronté à un enjeu de rénovation de patrimoine, entre autres, soit davantage aidé par l’Etat pour reprendre vigueur. La Région Occitanie et l’Unat régional organisent une journée-anniversaire à Gruissan ce samedi.
Quatre cents à cinq cents enfants et parents seront présents lors de cette journée-anniversaire, le 13 juin, à la fameuse plage des Chalets à Gruissan. Ils débarqueront de leur train régional Lio à seulement 1 € la place : il n’y a pas de meilleur symbole pour le tourisme social, dont l’Unat est le premier partenaire, et fêter les 90 ans des congés payés. Ceux-ci ont été instaurés par le Front populaire en 1936, gouvernement de coalition de gauche, dirigé par le socialiste Léon Blum (qui fut député à Narbonne) qui mettra en place la réduction du temps de travail à 40 heures hebdomadaires et deux semaines de congés payés. En phase avec cet héritage populaire, la Région Occitanie a même offert le pique-nique.
Sur ces 500 personnes invitées, la moitié l’ont été par l’Unat Occitanie : “Ce sont des enfants de familles – ils y ont été sensibilisés – qui ont bénéficié de l’opération annuelle Premiers départs dont quelque 1 800 enfants en bénéficieront cette année”, précise Georges Glandières, président historique de l’Unat Occitanie.
Les congés payés représentent un grand moment dans la vie de notre pays qui a changé la vie de beaucoup de monde à l’époque”
Michelle Demessine est une figure du tourisme social en France. Celle qui commença sa vie professionnelle comme ouvrière, est devenue ministre. La Nordiste est à l’origine de la Loi contre les exclusions de 1998. Présidente aujourd’hui de l’Unat (Union nationale des associations de tourisme et de plein air), elle dit à propos des 90 ans des congés payés : “Cela représente un grand moment dans la vie de notre pays qui a changé la vie de beaucoup de monde à l’époque. Un moment de joie. Mes parents se sont mariés en 1936 ; j’ai sous les yeux toujours leur photo de ce couple sur un tandem qui part en vacances – pas loin ; à vélo, on ne va pas loin…- qui vivait quelque chose de nouveau et d’important… Mon père a commencé à travailler à 11 ans ; 48 heures par semaine. C’est fini, ça : depuis les conquêtes sociales, un enfant ne peut plus travailler avant 14 ans. Cette joie de vivre nous a été transmise. Ils nous ont donné le goût des vacances, du sport, de la culture… Avec les congés payés, on n’était plus là pour seulement travailler.”
“C’est surtout un tourisme attentif aux valeurs initiales de la création des congés payés et du temps libre”

Une fois que Michelle Demessine a pris des responsabilités politiques, elle a relancé le tourisme social, créant même le label Tourisme et handicap, “cette revendication du droit aux vacances est inscrite dans mon engagement”, précise-t-elle.
Comment va le tourisme social ? “Il existe toujours. Il est toujours vivant. Il joue toujours un rôle important. C’est le tourisme des enfants et des adultes, les colonies de vacances, les classes découvertes, les villages de vacances… Nous avons 1 600 structures adhérentes qui maillent le territoire, qui offrent des conditions de vacances à des prix accessibles et qui font beaucoup d’actions sociales. C’est surtout un tourisme attentif aux valeurs initiales de la création des congés payés et du temps libre. Il a gardé cette tradition de recevoir des groupes.”
“Tout ce qui n’est pas marchand n’est pas intéressant pour les gouvernants…”
Comme l’affirment certains, désengagement de l’Etat oblige, le tourisme social est-il en train de péricliter ? “Le tourisme social n’est plus soutenu comme il le fut comme un devoir de l’Etat.” Pourquoi ? “Tout ce qui n’est pas marchand n’est pas intéressant pour les gouvernants… Moi, je me suis engagée en politique pour une vie meilleure pour tous. Pourquoi, d’ailleurs, ne pas investir dans le patrimoine des vacances alors que l’Etat investit dans d’autres secteurs, l’industrie, etc. ? C’est aussi considéré comme un tourisme de cueillette : ça vient c’est bien ; ça vient pas, c’est rien…!”
Et désormais les vacances creusent les inégalités sociales, comme l’explique le sociologue Bertrand Réau, que partage Michelle Demessine : “Ne pas partir en vacances est un facteur d’inégalité et d’exclusion. C’est pourquoi, j’ai souhaité, ministre, introduire dans la loi sur les exclusions que Martine Aubry préparait, ajouter parmi les droits fondamentaux, le droit aux vacances. C’est ce qui a donné le texte de 1998 qui sert encore aujourd’hui ; même s’il y a des mesures encore à développer.”
Les forces sociales – syndicats et partis – se sont mobilisées mais en étant sur la défensive. En passant leur temps à défendre les droits des salariés”
Michelle Demessine va plus loin. “Les bienfaits des vacances ? Ça ne compte pas pour les gouvernants… Et pourtant cela apporte beaucoup à la société en matière d’élévation générale ; d’émancipation ; de cohésion sociale ; de bien-être pour tous et nous permet de devenir meilleur économiquement. Quand on a pris du temps avec sa famille ; que l’on a été débarrassés de certaines préoccupations professionnelles, on en revient plus en forme.” Et l’on est plus efficient.
Les vacances ont structuré la société. Alors, pourquoi les partis ne s’en saisissent pas, alors que la loi de 1936 était 100 % politique ? “C’est comme les syndicats… Après l’élan du Conseil national de la Résistance qui a créé nombre d’institutions comme la Sécurité sociale – j’en passe et des meilleures – après les Trente Glorieuses, les crises, notamment du capitalisme, ont sévi après les années 1990. Les forces sociales – syndicats et partis – se sont mobilisées mais en étant sur la défensive. En passant leur temps à défendre les droits des salariés.”
On avait un modèle basé sur les grands secteurs d’activités industrielles – l’énergie, métallurgie, sidérurgie…- et sur les très grandes entreprises. Le droit aux vacances y était accroché…”
On parle – beaucoup – de la retraite mais jamais de temps libre pris dans sa globalité… “Les gouvernants ne l’ont pas remis à l’agenda, maugrée Michelle Demessine. On a tellement changé de modèle économique… On avait un modèle basé sur les grands secteurs d’activités industrielles – l’énergie, métallurgie, sidérurgie…- et sur les très grandes entreprises. Le droit aux vacances y était accroché. C’était grâce aux comités d’entreprises qui ont investi ; qui avaient des budgets, que cela fonctionnait bien. Or, nous avons subi la plus grosse casse, la plus grande désindustrialisation de toute l’Europe. C’est pour cela, aussi, que nous avons des difficultés avec le patrimoine des villages vacances : ce sont ces grands comités d’entreprises qui avaient investi partout en France et qui ont pratiquement disparu, pour les plus grands. Cela a creusé un fossé, y compris générationnel, qui n’a pas été remis à l’agenda des forces sociales. On est passés, également, d’une démocratie populaire à une individualisation du sujet.”
40 % des Français ne partent pas en vacances

Forme-t-elle un voeu pour l’après…? “Je redis ce que j’avais dit en 1997 quand j’étais ministre et que je recevais les organisations du tourisme social. Elle avaient déjà des difficultés à cause, déjà, du désengagement de l’Etat. Elles m’ont demandé si elles avaient encore le droit d’exister ? Je me souviens, prolonge Michelle Demessine, d’avoir répondu : tant qu’il y aura 40 % de Français qui ne partent pas en vacances, oui. Je n’ai pas changé d’avis. Ce chiffre de 40 % n’a pas bougé depuis les années 1990. C’est un plafond de verre. Alors que le tourisme social a permis la création des modèles de villages de vacances dont s’est inspiré Gilbert Trigano pour le Club Med. C’est un modèle qui s’inscrit davantage dans l’ESS qui est une voie d’avenir économique. Il associe vacances, culture et se situe toujours dans une vision d’émancipation.”
“Le tourisme social a des qualités recherchées par les nouvelles générations”
Est-elle optimiste pour l’avenir ? Michelle Demessine répond du tac au tac : “On le construit, l’optimisme. Je suis d’un optimisme combatif. D’abord, le tourisme social existe toujours ; alors que beaucoup d’autres choses ont disparu. Ses acteurs ont toujours la même foi. Ils jouent encore un rôle social ; je pense à un programme comme les seniors en vacances, par exemple, à un prix accessible. Il a des qualités, ce tourisme social, qui sont recherchées par les nouvelles générations même si celles-ci ne le connaissent pas parce que nous sommes insuffisamment connus pour ce que l’on représente. Et nous sommes à but non lucratif.”
Besoin de remonter le taux de départ en colonies

L’ancienne ministre ajoute : “Les jeunes ont cette sensibilité-là ; ils ont un regard critique sur le monde d’aujourd’hui. Nous avons besoin de remonter le taux de départ en colonies ; c’est une nécessité pour les jeunes ; c’est une aventure d’autonomie ; de connaissance des autres ; de découverte. Or, elles sont passées de 4 millions de départs à seulement 1 million. On a toujours les structures que l’on tient à bout de bras parce que s’il y a une volonté politique et une prise de conscience générale que les colonies c’est une partie du problème que nous avons avec notre jeunesse ; si on remet cela en route, ça ira beaucoup mieux.”
Nous avons besoin, dans le tourisme social, d’accompagnement pour réussir l’enjeu de modernisation du patrimoine”
Michelle Demessine estime que “notre plaidoyer avance. Pas en moyens mais en sensibilité dans la société. Depuis dix ans, toutes les associations concernées par les colonies de vacances ont fait remonter ce sujet au dessus de la pile. Faut continuer. Pour les villages de vacances, notre gros problème, c’est celui de l’entretien et de la modernisation de notre patrimoine. Et il n’y a pas de dispositif, d’aide à la pierre depuis mon départ, en 2008.”
Il faut dire que “ce secteur demande beaucoup d’investissements réguliers. Ce qui permettait de ne pas augmenter les prix, comme le fait le secteur privé qui s’en fiche : il trouvera toujours une clientèle… Nous avons besoin, dans le tourisme social, d’accompagnement pour réussir l’enjeu de modernisation du patrimoine. Même si c’est commencé : de nombreux villages de vacances ont su trouver des solutions mais il faut aller plus loin. Dans les dix ans, c’est notre objectif, il faudrait avoir rénové tout le parc. Et puis, ne l’oublions pas : nous sommes des aménageurs du territoire ; parfois, on s’installe là où un aménageur privé n’ira jamais parce ce n’est pas assez rentable. Nous, nous avons souvent un potentiel de groupes avec lesquels c’est plus facile de remplir nos structures.”
L’Occitanie, destination touristique incontournable

Les congés payés ont durablement bouleversé la société française. Pour la première fois, en effet, des millions de Français ont droit aux vacances, au temps libre et aux loisirs. Neuf décennies plus tard, cet acquis social continue de façonner certaines régions à haut potentiel touristique, dont l’Occitanie, bien entendu.
L’avènement des congés payés et l’essor du tourisme populaire durant les Trente Glorieuses ont fortement impacté le littoral d’Occitanie, progressivement devenu une destination incontournable pour des générations de vacanciers. Dans les années 1960, face à l’explosion de la fréquentation touristique, l’État lance la Mission Racine. Le tourisme est devenu de masse et il faut retenir les vacanciers français tentés pour aller en Espagne et en Italie. C’est l’avènement le long des 220 kilomètres du littoral, de stations balnéaires : Port-Camargue, La Grande-Motte, Le Cap d’Agde, Port-Leucate, Port-Barcarès ou encore Gruissan.
90 ans après les congés payés : et après ?
Le camping Ayguades, à Gruissan, justement, sera mobilisé pour cette journée-anniversaire, y compris pour une table ronde sur : 90 ans après les congés payés, qu’elle est la situation et les projets et le devenir du tourisme social et solidaire. Avec Michelle Demessine, présidente de l’Unat national, ex-ministre et à l’origine de la loi du Droit aux vacances de 1998. Justement, Jeanne-Maryse Corbières, présidente et trésorière de l’association Loisir Vacances Languedoc qui gère le camping Les Ayguades et ses 180 mobile-homes, explique en substance que son conseil d’administration comprend beaucoup d’élus CFDT.
Ce camping dans l’Aude qui fait du social

“Les congés payés ? C’est essentiel ! Ce que nous avons réussi à obtenir, c’est fabuleux pour des gens qui travaillaient très dur sans aucune vacance. Avant ça, personne n’avait de congés.” En phase avec l’objet social de son camping. “Ici, nous recevons, hors saison estivale, nous recevons beaucoup de séminaires CFDT mais aussi d’autres comme Tesla ; c’est ce qui nous permet d’être rentable.”
L’été, en juillet-août, “ce sont beaucoup de familles avec des bons CAF, ANCV, ANCV sénior qui bénéficient d’un “tarif imposé ; là, on est un peu perdant. On fait des animations, on va les chercher à la gare.” C’est ce que l’on appelle faire du social : “C’est dans nos statuts, complète-t-elle. Nous recevons aussi des familles qui se voient payer ces vacances par le Secours populaire ou l’association parisienne Tandem où tout est gratuit pour le bénéficiaire. Nous sommes dans l’ESS et la culture ; nous avons une vraie bibliothèque !”
Pourquoi aucun parti et ni aucun syndicat ne mettent-ils jamais les congés payés à l’ordre du jour. “C’est pourtant un sujet majeur…”, dit encore Jeanne-Maryse Corbières, 70 ans, qui, avant sa retraite contrôlait les budgets des communes en préfecture. Aujourd’hui, elle recherche “des bénévoles de plus en plus rares”…
Olivier SCHLAMA
Région Occitanie : “Vers un tourisme toujours plus durable et inclusif”
“L’accès au tourisme et aux loisirs pour tous, une compétence régionale liée à la décentralisation Avec la montée en puissance du tourisme, les politiques de décentralisation des années 1980 ont progressivement confié aux Régions un rôle majeur dans le développement touristique, l’attractivité des destinations et la structuration des filières. Les comités régionaux du tourisme (CRT), créés dès 1942 et renforcés par la loi NOTRe de 2015, sont ainsi devenus des outils essentiels pour accompagner cette transformation et promouvoir un tourisme accessible au plus grand nombre”, rappelle la région Occitanie.
Depuis début 2026, le Comité régional du tourisme et des loisirs d’Occitanie a fusionné avec AD’OCC, l’agence de développement économique de la Région Occitanie, en continuant d’accompagner les destinations touristiques et les filières “vers un tourisme toujours plus durable et inclusif. L’agence porte également une dimension sociale forte à travers des dispositifs favorisant l’accès aux loisirs et aux vacances pour tous, notamment le fonds Occ’Ygène, destiné à soutenir les familles et publics les plus fragiles”.
“Depuis sa création, il y a 3 ans, le fonds Occ’Ygène a déjà accompagné 3 000 bénéficiaires d’Occitanie à travers des sorties pédagogiques et des actions de découverte du territoire. Parmi les initiatives soutenues figurent notamment des opérations menées dans le cadre du dispositif Les Clés de la Planète, comme par exemple le 10 juin avec l’Association Cemea qui emmènera des jeunes de l’école de la deuxième chance d’Aveyron à Camarès pour une découverte des métiers de l’artisanat local.”
“Ou bien, le même jour, l’Association Explorarium qui permettra aux jeunes d’un quartier prioritaire de Carcassonne de se familiariser avec la biodiversité de l’Espace Naturel Sensible du lac de Laprade-Basse (Aude). On pourra aussi citer l’opération flash Tous en Bateau, le 14 juin, chapeautée par l’association Handi-Action Cap34, qui permettra à plusieurs dizaines de jeunes souffrant de troubles du neuro-développement de voguer sur l’étang de Thau afin d’en apprécier les différents écosystèmes”, précise l’agence AD’OCC.”
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