Chronique : Quand l’histoire de la région était tombée dans l’oubli…

Nos ancêtres les Gaulois... Photos : DR.

L’historien Samuel Touron affirme que « la conception de l’histoire enseignée aux écoliers éteint toute une histoire orale qui sombra dans l’oubli (…) En Languedoc, dit-il, jusque dans les années 1960-1970, l’histoire propre à la région est oubliée. L’émergence des mouvements altermondialistes et régionalistes fit renaître l’histoire cathare souvent de manière biaisée négligeant des franges entières de l’histoire régionale… » Et de se demander : « Ne faut-il pas que l’Etat délègue une partie de ses compétences en matière d’Éducation nationale à ses régions ? »

A ces histoires de France oubliées…Celtes, Gaulois, Grecs, Romains, Goths, Arabes, Francs… Les peuples qui se sont succédé en Languedoc furent nombreux, tissant une identité particulière entre Europe du Nord et Europe du Sud, entre monde chrétien et monde musulman, entre langue d’oïl et langue d’oc… Aujourd’hui, nous sommes membres de la région Occitanie, en France, pays où le débat sur l’identité nationale est devenu, depuis le début des années 2000, un sujet tant médiatique que politique, un véritable débat national.

L’attrait pour la généalogie et pour nos ancêtres n’a également eu de cesse de croître, l’Université de Nîmes a par exemple ouvert en 2010 le premier diplôme universitaire (DU) de généalogie en France. Ce sujet qui passionne de plus en plus de français est animé par deux questions principales : qui sont nos ancêtres et qu’est-ce qui nous unit en tant que français ?

Le « roman national » imprègne l’inconscient français en omettant cependant la complexité de l’histoire et la multiplicité des histoires de France.

« Dès que l’on devient français, nos ancêtres sont gaulois », avait déclaré l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy lors d’un meeting à Franconville (Val d’Oise) en juin 2016 alors qu’il était en campagne pour la primaire de droite. Cette phrase symbolise parfaitement l’omniprésence des débats sur l’identité dans la société française. Elle est également le miroir d’une vision traditionnelle de l’identité nationale, une vision post-révolutionnaire qui connaîtra son apogée sous la IIIe République, avant de voir ce dogme s’effriter en partie à la suite des évènements de Mai-68 et d’une nouvelle vision de l’identité et de l’Éducation nationale à compter des années 1970.

Cette assertion de l’ancien président français montre à merveille l’imprégnation du « roman national » dans l’inconscient historique et culturel français. Cet imaginaire historique national omet cependant la complexité de l’histoire et la multiplicité des histoires de France.

Peu importe la vérité historique et qui sont réellement nos ancêtres, le but étant de faire des citoyens français dociles et fiers

L’enseignement du « roman national » répondait à une urgence majeure pour le régime républicain : assurer la stabilité politique. Il s’agissait ainsi d’unir la nation par des références historiques communes, d’inscrire la République comme le régime politique le plus légitime, et de faire des gaulois et des francs les seuls descendants des français inscrivant aussi de fait le français dans cette légitimité. Dans cette perspective nos ancêtres sont alors devenus les Gaulois. Peu importe la vérité historique et qui sont réellement nos ancêtres, le but étant de faire des citoyens français dociles et fiers. Ainsi fut rompue la tradition de l’Ancien régime qui voulait que la noblesse descende des Francs et le peuple d’une myriade de peuples s’étant installés sur les terres du Royaume.

Les écoliers deviennent les héros et les héritiers d’une France éternelle…

Dans les fameux manuels Lavisse, les Français qu’ils soient Bretons, Basques, Corses, Franciliens, Ardennais ou Occitans descendent tous d’une même lignée, celle de Vercingetorix, Clovis, Charlemagne, Jeanne d’Arc… Les écoliers deviennent les héros et les héritiers d’une France éternelle, une et indivisible allant de la Gaule à la République.

Cette conception de l’histoire éteint ainsi tout particularisme historique et toute une histoire orale qui sombra dans l’oubli éteignant ainsi le sentiment d’appartenance à un « pays » par le sentiment d’appartenance à la nation française. En prenant l’exemple du Languedoc, on constate que jusque dans les années 1960-1970, l’histoire propre à la région est oubliée, l’émergence des mouvements altermondialistes et régionalistes fit renaître l’histoire cathare souvent de manière biaisée négligeant des franges entières de l’histoire régionale.

Quand le Languedoc était sous domination d’un califat ; Lunel et la « petite Jérusalem »…

Quid du long passé wisigoth de la région ? Quid de la domination et de l’influence d’Al-Andalus ? Quid des guerres de religion ? Si l’on demande à un élève languedocien brillant la date du couronnement de Charlemagne ou l’année de la bataille de Marignan, il ne se trompera pas, pourtant ce même élève sera sans nul doute incapable de dire que Béziers est la plus ancienne ville de France fondée par les grecs, que pendant plus de cent ans le Languedoc fut sous la domination d’un califat qui avait pour capitale Damas, que Lunel était célèbre dans le monde entier pour son école de médecine et son centre philosophique surnommée durant l’époque médiévale, « la petite Jérusalem ». C’est pourtant son histoire.

On se retrouve ainsi dans une situation profondément paradoxale, celle d’un peuple qui ne connaît plus l’histoire de sa terre, de son « pays » mais celle que lui impose un régime politique. Cette disparition des histoires de France aujourd’hui victimes non plus seulement du roman national mais de l’histoire globale, celle enseignée dans les manuels d’histoire, met à mal la richesse des identités et des particularismes.

Ce Languedoc, était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel… »

On nous parle alors de devoir de mémoire, d’entretenir la mémoire des cathares, des hauts lieux régionaux, de notre histoire, comme si celle-ci ne s’écrivait plus. Il serait sans doute temps d’offrir à notre histoire un avenir, de repenser les histoires régionales au regard d’une histoire nationale qui ferait fi de l’instrumentalisé « récit national » ou d’une histoire globale trop impersonnelle.

Nous avons aujourd’hui oublié le passé de nos terres, notre passé, négligeant ainsi notre identité, Jules Michelet dans son Histoire de France parue en 1861 déclarait pourtant: « Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au coude de la grande route de France, d’Espagne et d’Italie, il présentait une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et gothique (…) Narbonne avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs étaient innombrables »

Et de poursuivre : (…) « Montpellier était plus lié avec Salerne et Cordoue qu’avec Rome. Un commerce actif associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer. » Posons cette simple question : n’est-il pas temps que l’Etat délègue une partie de ses compétences en matière d’Éducation nationale à ses régions ?

Samuel TOURON