Opinion : L’Europe, seule garante de notre double souveraineté

Dis-Leur publie la chronique politique mensuelle du Ruthénois Dominique Reynié, professeur des Universités à Sciences Po, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, un think tank libéral. « Ce n’est qu’en apparence que la construction européenne s’oppose à l’idée de souveraineté nationale, élabore-t-il.  En réalité, au contraire, elle en est la condition de possibilité parce qu’elle dote les nations de la force perdue, notamment il y a cent ans, dans cet invraisemblable moment d’autophagie que fut la Première Guerre mondiale ».

Partout dans le monde, les États revendiquent leur souveraineté nationale. La plupart, en réalité, ne parviennent qu’à négocier une indépendance très relative. Seuls quelques États reconnaissent également la souveraineté du peuple, c’est-à-dire la liberté d’orienter leur action publique. Telle est l’ambition démocratique qui aspire à la double souveraineté, à la double liberté : celle de pays libres peuplés de citoyens libres.

Sans la souveraineté populaire, la souveraineté nationale est tyrannie. Sans la puissance publique, la souveraineté populaire est vanité. Vouloir et pouvoir sont deux choses différentes, et la volonté n’est rien sans le pouvoir de l’accomplir.

Nos pays voient leurs capacités contestées aussi bien par des puissances nationales émergentes que par de nouvelles forces non étatiques, dont les GAFAM, BATX et autres NATU ne sont que la partie la plus visible. »

L’État démocratique est l’instrument chargé d’accomplir les résolutions populaires. C’est, au fond, la question que posait le président Emmanuel Macron en septembre 2017 dans son discours de la Sorbonne. L’âge de la globalisation modifie profondément la situation des États, en général, et des États européens, en particulier. Nos pays voient leurs capacités contestées aussi bien par des puissances nationales émergentes que par de nouvelles forces non étatiques, dont les GAFAM, BATX et autres NATU ne sont que la partie la plus visible.

Quelle souveraineté nationale pourra seule faire face aux gigantesques défis de notre temps ?

Ces entreprises assurent être capables de programmer le monde, voire une nouvelle humanité, rien de moins ! Déjà, tous nos États européens, dont la puissance n’est que petite ou moyenne, ne parviennent plus à imposer leurs commandements fiscaux à ces entreprises, alors que le pouvoir de lever l’impôt est présenté comme l’un des attributs les plus sûrs de la souveraineté nationale.

Et puis, quelle souveraineté nationale pourra seule faire face aux gigantesques défis de notre temps : instabilité financière, menaces terroristes, crises climatiques, surenchères technologiques, pandémies planétaires, chaos migratoires, impérialisme économique, vassalisation énergétique, etc. ?

Dimensionner la puissance publique à l’échelle du monde n’implique nullement l’effacement des nations.

La demande que les Européens formulent à l’adresse de l’Union européenne est une demande de puissance publique. Elle recouvre l’exigence d’un pouvoir capable de protéger mais aussi d’offrir aux Européens l’accès aux promesses du monde nouveau en déployant toutes les puissances dont nous sommes encore les détenteurs, par d’ambitieux investissements communs en matière de transport, d’énergie, de télécommunication, d’innovation, de recherche et d’enseignement supérieur, d’environnement et de solidarité, de défense.
Dimensionner la puissance publique à l’échelle du monde n’implique nullement l’effacement des nations.

La construction d’une souveraineté européenne nous offre l’unique et dernière chance de peser sur le cours de l’histoire. »

Ce n’est qu’en apparence que la construction européenne s’oppose à l’idée de souveraineté nationale. En réalité, au contraire, elle en est la condition de possibilité parce qu’elle dote les nations de la force perdue, notamment il y a cent ans, dans cet invraisemblable moment d’autophagie que fut la Première Guerre mondiale. Nous ne parviendrons plus à retrouver séparément ce qui a disparu à ce moment-là.
Mais on ne défait pas le passé. Pour nous, le rassemblement des souverainetés nationales trouve sa plus haute justification dans le but d’enfanter une puissance publique au service de peuples librement associés.

La construction d’une souveraineté européenne nous offre l’unique et dernière chance de peser sur le cours de l’histoire. Pour les peuples d’Europe, le choix n’est plus entre l’Union européenne ou la souveraineté nationale, mais entre la perte de leur double liberté dans l’aventure séparatiste ou la régénération de la souveraineté populaire dans l’affirmation d’une puissance publique européenne.

Dominique REYNIÉ