Histoire : C’était le Midi Rouge

L’historien Samuel Touron revient sur tout un pan de l’histoire de notre région. Si loin si proche… Il y a juste deux générations. C’était au temps de l’URSS. De Khrouchtchev. De Gaulle. En plein coeur de ce que l’on a appelé, dans le Sud de la France, le Midi Rouge…

« La Provence enthousiaste a acclamé Nikita Khrouchtchev ! Après Nîmes et Arles, foule immense à Marseille où une manifestation d’amitié s’est poursuivie place de la République jusqu’à tard dans la nuit », titrait, ô combien enthousiaste, le journal La Marseillaise. C’était à propos de la visite historique du dirigeant soviétique en France et particulièrement dans le Midi où il vint à Nîmes, Arles et Marseille le 27 Mars 1960 en plein coeur de ce qui était alors encore le Midi Rouge.

Quel était le contexte politique dans le Midi durant les années 1960 et quel rôle jouèrent ces villes du Midi dans le rapprochement franco-soviétique ? Quels étaient les objectifs de la visite de la délégation soviétique en Provence ? Un questionnement qui permet de comprendre le particularisme politique méridional et l’importance, certes relative, mais tout de même importante, que revêt le Midi de la France dans la politique extérieure soviétique d’alors.

La visite de Nikita Khrouchtchev en France fut historique en tant qu’elle constitue un évènement majeur et décisif de la politique extérieure française et soviétique. »

La visite de Nikita Khrouchtchev en France fut historique en tant qu’elle constitue un évènement majeur et décisif de la politique extérieure française et soviétique. Le voyage du dirigeant soviétique et de sa délégation intervient à un instant particulier de l’histoire des relations internationales. Tout d’abord, la mort de Staline en mars 1953 a rendu possible les premières politiques de déstalinisation et une ouverture plus importante de l’URSS au reste du monde.

À partir des années 1960, l’URSS opère une ouverture à l’Occident, ouverture à mettre en parallèle du regain de tension soviétique avec la Chine, et de difficultés économiques liées à de trop importantes dépenses militaires. Afin de réduire ces dernières, une diplomatie forte apparaissait ainsi comme une tactique judicieuse. Nikita Khrouchtchev et le politburo souhaitaient également réorienter l’économie vers la production agricole à la place de la production militaire. Dans ce contexte, la France apparaît comme une destination de choix pour les dirigeants soviétiques.

La France est la grande puissance agricole de cette époque et possède un Parti communiste extrêmement puissant qui pourrait accéder au pouvoir suprême, la « peur rouge » pour les opposants au communisme est alors encore une menace crédible. »

La France, elle, cherche sous la présidence de Charles De Gaulle à bâtir une troisième voie entre le bloc atlantiste américain et le bloc communiste soviétique. La France est la grande puissance agricole de cette époque et possède un Parti communiste extrêmement puissant qui pourrait accéder au pouvoir suprême, la « peur rouge » pour les opposants au communisme est alors encore une menace crédible.

La France est elle aussi dans un moment particulier de son histoire. Elle est, en 1960, confrontée à une grande vague de décolonisation et est en plein coeur de la Guerre d’Algérie, conflit qui marqua profondément les opinions politiques d’alors et les mémoires collectives. La France voit ainsi dans la visite soviétique, l’occasion de faire le point sur l’implication soviétique dans la Guerre d’Algérie. Elle permet aussi à Charles De Gaulle d’affirmer le rôle prédominant de la France dans la géopolitique mondiale, le voyage de Nikita Khrouchtchev en France intervenant juste après son voyage historique aux Etats- Unis en 1959.

Plus d’un million de personnes dans l’ensemble des villes française visitées vinrent accueillir la délégation soviétique en France.

Enfin, le Parti communiste Français est particulièrement favorable à la visite du « premier soviétique », voyant dans cette visite l’occasion de se mobiliser d’une part comme un acteur incontournable des relations franco-soviétiques et donc de la paix, et d’autre part comme vecteur de relais de la propagande soviétique avant les élections législatives de 1962.
La délégation soviétique fut chaleureusement accueillie en France tant par les militants communistes que par de simples sympathisants au rapprochement franco- soviétique.

L’URSS jouit encore très largement du prestige de la victoire sur le nazisme et des idées communistes dans l’intelligentsia nationale. Plus d’un million de personnes dans l’ensemble des villes française visitées vinrent accueillir la délégation soviétique en France. La visite soviétique est avant tout populaire, visite d’une cité HLM à Bordeaux, rencontre avec les cheminots à Gevray-Chambertin, producteurs viticoles en Champagne, ouvrières à Roubaix, agriculteurs et viticulteurs à Nîmes ou encore dockers à Marseille. Les autorités françaises tentèrent également, sans succès, de faire une étape dans les départements français d’Algérie afin de faire reconnaître implicitement aux dirigeants soviétiques qu’il n’existe pas de distinction entre les départements français de métropole et les départements français d’Algérie.

Le Parti communiste français est la deuxième force politique du pays obtenant 21,87 % des voix et la gauche coalisée (SFIO et PCF) est de loin la première force politique dans le Sud de la France. »

Dans ce grand voyage diplomatique et populaire le Midi de la France a une dimension toute particulière. C’est une région majoritairement ancrée à gauche voire à l’extrême-gauche de l’échiquier politique. La quasi-intégralité des grands maires des régions du Languedoc et du département des Bouches-du-Rhône sont des maires socialistes ou communistes. Les résultats des élections législatives de 1962, deux ans après la visite soviétique en France sont sans appels, le Parti communiste français est la deuxième force politique du pays obtenant 21,87 % des voix et la gauche coalisée (SFIO et PCF) est de loin la première force politique dans le Sud de la France.

Nikita Khrouchtchev parvint tout de même à mobiliser les foules : environ 20 000 personnes vinrent l’accueillir sur une population  nîmoise de 90 000 habitants.

L’exemple de la visite de Nikita Khrouchtchev à Nîmes est particulièrement évocatrice des intérêts de la délégation soviétique et du PCF local. Durant son discours sous une pluie battante, Nikita Khrouchtchev parvint tout de même à mobiliser les foules environ 20 000 personnes furent venues accueillir et écouter le « premier soviétique », ce qui est loin d’être négligeable dans une ville qui compte alors environ 90 000 habitants.

Le dirigeant de l’URSS accorda une très large importance au cours de son discours à l’agriculture, secteur alors dominant et connaissant une très grande prospérité dans la région, le choix est stratégique, les employés du secteur agricole sont très largement acquis à la cause communiste. Le président de l’URSS déclare alors : « L’agriculture est la branche la plus ancienne et la plus pacifique des activités humaines. Une économie agricole bien développée constitue pour tout pays une des principales sources du bien-être de son peuple. » N’oublions pas non plus que sa présence se fait aussi dans le cadre d’une vaste opération de récupération politique dont le PCF constitue le relais national et local.

L’agriculture se développe chez nous à pas de géant

Il revient également sur les résultats probants de l’économie agricole soviétique : « A l’heure actuelle, l’agriculture se développe chez nous à pas de géant. Pendant une courte période, en six ans seulement, la production du grain a augmenté dans notre pays de 82 millions de tonnes en 1953 à 125 millions de tonnes en 1959, année qui d’ailleurs a été très défavorable au point de vue climatique pour un grand nombre de régions. »

Chiffres grossis, taux de production sans cesse croissants, terres arables ultra-productives, outils de production ultra-modernes, organisation socialiste du travail, tous les outils de la politique de persuasion soviétique sont utilisés au cours du discours. Enfin, notons, qu’une partie importante du discours fut consacrée à la préservation de la paix, plaçant ainsi le camp soviétique dans celui de la paix, par opposition au camp impérialiste clairement définissable à cette époque comme celui des nations colonisatrices dont la France fait bien évidemment partie.

L’élection du maire communiste Émile Jourdan en 1965 eut sans doute la chance de bénéficier dans une certaine mesure des effets de la visite des représentants du peuple soviétique à Nîmes. »

Le discours et la visite de la délégation soviétique à Nîmes eut un écho particulièrement retentissant dans une ville où peu d’officiels daignent se rendre. Les propos de Nikita Khrouchtchev à l’égard des nîmois réitérant ses remerciements à l’égard de « beaucoup de gens (qui) étaient sortis sur la route malgré la pluie afin de nous saluer, nous les représentants de l’Union soviétique » et à tous ceux qui ont « attendu sous la pluie » eurent un retentissement particulier.

Un discours populaire aux accents populistes sut séduire les Nîmois déjà fortement imprégnés par les idées et les valeurs intrinsèques au communisme et le prestige dont jouit l’URSS au sortir de la Seconde Guerre mondiale. L’élection du maire communiste Émile Jourdan en 1965 eut sans doute la chance de bénéficier dans une certaine mesure des effets de la visite des représentants du peuple soviétique à Nîmes.

Visite des installations du canal du Bas-Rhône-Languedoc, à la pointe de la technologie en matière d’irrigation à cette époque et visant à faire du Languedoc le verger de la France (…)

Au cours de sa visite à Nîmes et dans le Gard, la délégation soviétique visita bien évidemment les monuments romains de la région mais s’attarda aussi plus longuement sur la visite des installations du canal du Bas-Rhône-Languedoc. Les installations inaugurées en 1955 sont alors à la pointe de la technologie en matière d’irrigation et visent à faire du Languedoc le verger de la France, une utopie qui ne se réalisera malheureusement jamais concrètement.

La délégation soviétique fut particulièrement attentive au système de pompage du site de Pichegu à Bellegarde, une attention qui tourna à la fascination puisque Philippe Lamour l’instigateur du projet fut invité en URSS afin de mettre en oeuvre sur place son savoir-faire en la matière.
La visite de la délégation soviétique à Nîmes est ainsi particulièrement représentative des visées politiques et de la dimension que Nikita Khrouchtchev voulu donner à sa visite officielle en France.

Youri Gagarine à Nîmes en 1967

La vie politique et civile régionale resta particulièrement marquée par cette visite et celle qui suivit en 1967 de Youri Gagarine à Nîmes, Alès et Saint-Gilles. Ainsi à la visite politique et économique du hard power soviétique représenté par Nikita Khrouchtchev succéda la visite scientifique et culturelle du soft power soviétique incarné en la personne de Youri Gagarine.

Le rapprochement franco-soviétique qui émergea en 1960 se renforça tout au long de la décennie devenant multi-scalaire, à multiples échelles, mais toujours très politisé et non-dénué d’intérêts particuliers. Ce rapprochement franco-soviétique ne s’incarna ainsi pas seulement dans des visites officielles à Paris mais aussi dans une région particulièrement ancrée à la gauche de l’échiquier politique et donc vivement réceptive au discours soviétique…. C’était le Midi Rouge.

SAMUEL TOURON

  • Pour en savoir plus: Elizaveta Spiridonova. La visite de N. S. Khrouchtchev en France (23 mars-3 avril 1960), mémoire de master 2 « Histoire des sociétés occidentales contemporaines », Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2011 sous la direction de Olivier Wievorka (ENS Cachan / Paris I / ENS Ulm)