Chronique : La véritable histoire de la crèche

L’historien Samuel Touron narre dans sa dernière chronique de l’année l’épopée de la crèche. « De nombreuses villes du Sud de la France proposent aujourd’hui des crèches animées géantes comme à Sorgues, à Frontignan ou encore aux Baux de Provence, à Avignon et à Aniane. La plus grande crèche provençale de France n’est pourtant pas en Provence ou dans le Languedoc mais dans le Finistère à Locronan, symbole du rayonnement culturel national unique de la crèche provençale… »

Alors que la justice vient à nouveau d’ordonner au maire de Béziers de retirer la crèche de la cour d’honneur de la mairie, les polémiques sur la laïcité, sur les racines chrétiennes de la France et sur les liens entre culture, religion et État sont à nouveau, en cette période de fêtes, à l’ordre du jour. Cependant, la question de l’origine de la crèche, de son histoire, de l’émergence de la fameuse crèche provençale et du passage d’une pratique avant tout religieuse à une pratique liée à une fête désormais mondialisée, demeure peu posée par les médias et les politiques. Or, c’est bien cet ensemble d’interrogations qui permet de comprendre la mince frontière entre pratique religieuse et pratique culturelle, entre l’infraction et le respect de la laïcité.

Durant le IIIe siècle, le premier lieu où fut célébrée la nativité de l’enfant Jésus est bien une grotte près de Bethléem, lieu supposé de la naissance du Christ. »

La crèche est une référence à la scène de la Nativité c’est-à-dire de la naissance de l’enfant Jésus à Bethléem telle qu’elle est racontée dans les Évangiles et plus précisément dans les Évangiles canoniques de Saint-Luc et de Saint-Mathieu. Les Évangiles apocryphes c’est à dire les textes rédigés vers la fin du Ier siècle et surtout durant le IIe siècle font également mention de la scène de la Nativité. L’ensemble de ces textes a donné la vision contemporaine de la nativité et une partie de la conception actuelle de la crèche.

Le lieu de la Nativité, l’étable, est mentionné par Saint-Luc qui parle de la cripia, terme latin désignant le lieu où l’on mange, la mangeoire, et, par extension, l’étable. Saint-Matthieu évoque cependant l’oikos, terme grec désignant la maison, comme lieu de la nativité de Jésus. Enfin, les Évangiles apocryphes évoquent une grotte près de Bethléem, Marie n’ayant pas eu le temps d’atteindre Bethléem. Par ailleurs, il est intéressant de noter que durant le IIIe siècle, le premier lieu où fut célébrée la nativité de l’enfant Jésus est bien une grotte près de Bethléem, lieu supposé de la naissance du Christ.

En Provence, dans la ville de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, lieu où Marie-Madeleine trouva refuge face aux persécutions d’Hérode, on retrouva une scène de l’adoration de l’enfant Jésus par les rois mages dans la basilique Sainte-Marie-Madeleine datant approximativement du IVe siècle. »

Dès le IIIe siècle les premières représentations de la scène de la Nativité sont faites au sein de la capitale de l’Empire, Rome. On retrouve ainsi une peinture murale de la Vierge allaitant son nourrisson dans la catacombe de Priscilla et des représentations similaires dans diverses chambres mortuaires notamment dans les catacombes de San Sebastiano. Enfin, en Provence, dans la ville de Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, lieu où Marie-Madeleine trouva refuge face aux persécutions d’Hérode, on retrouva une scène de l’adoration de l’enfant Jésus par les rois mages dans la basilique Sainte-Marie-Madeleine datant approximativement du IVe siècle.

La légende veut que se soit Saint-François d’Assise qui ait eu le premier l’idée de créer une crèche vivante dans le village italien de Greccio en 1223. »

L’essentiel des représentations picturales puis théâtrales de la Nativité eurent néanmoins lieu à l’époque médiévale, époque d’apogée de la foi chrétienne en Occident. L’interprétation littérale des évangiles intrinsèque à ces temps de grande religiosité donna une interprétation univoque de la Nativité, celle que nous connaissons aujourd’hui.
La légende veut que se soit Saint-François d’Assise qui ait eu le premier l’idée de créer une crèche vivante dans le village italien de Greccio en 1223. Il aurait en effet été impressionné par sa visite de la basilique de la Nativité à Bethléem au point de vouloir rejouer la scène à son retour du désastre de la cinquième croisade.

La crèche miniature comme nous la connaissons est néanmoins plus récente datant du XVIe siècle, la première crèche miniature a été créée à Prague en 1562, en plein coeur de l’Europe réformée et des « champs de bataille » de la contre-réforme.

La plus ancienne crèche non-vivante date également du XIIIe siècle, de Noël 1252 plus précisément, et se trouvait au monastère de Füssen en Bavière. Celle-ci était entièrement en bois, ce qui nuance avec la première crèche permanente de l’histoire créée en 1288 par le sculpteur Arnolfo di Cambio à la demande du pape Nicolas IV qui était en pierre.
La crèche miniature comme nous la connaissons est néanmoins plus récente datant du XVIe siècle, la première crèche miniature a été créée à Prague en 1562, en plein coeur de l’Europe réformée et des champs de bataille de la contre-réforme. Les jésuites, diffusent alors le modèle de la crèche miniature afin de s’en servir comme outil de la contre-réforme. Peu à peu, la tradition de la crèche se diffuse dans les foyers catholiques.

Les fameux, petits saints provençaux, représentant des métiers de la vie courante aux côtés de personnages bibliques, sont effectivement apparus au XVIIIe siècle dans l’intimité des foyers. »

En France, nous l’avons vu, la crèche apparaît dès le IIIe siècle en Provence, puis se répand à l’ensemble de la société au XVIIIe siècle. Durant la Révolution française, puis avec l’institution du système politique républicain, la pratique de la crèche est interdite. On ne voit alors plus de crèche dans l’espace public, la pratique subsiste cependant à l’intérieur du foyer. C’est cette interdiction de la crèche et de la représentation de la Nativité qui permit également la naissance des fameux santons. Les fameux, petits saints provençaux, représentant des métiers de la vie courante aux côtés de personnages bibliques, sont effectivement apparus au XVIIIe siècle dans l’intimité des foyers, la tradition provençale de la crèche animée n’étant alors plus autorisée. Le maintien de la tradition catholique de la crèche fut également possible de par la signature du Concordat entre l’Eglise catholique et la République Française en 1801 instituant un compromis et donc la paix entre l’Église et la très anti-ecclésiastique République.

Le processus d’acculturation des cultures soumises à la colonisation ainsi que l’industrialisation tout au long du XIXe siècle, puis la mondialisation de la fête de Noël, contribuèrent ensemble à la diffusion de la tradition de la crèche dans le monde. La crèche provençale a acquis dans ce contexte un prestige certain, de nombreuses villes du Sud de la France proposent aujourd’hui des crèches animées géantes comme à Sorgues, à Frontignan ou encore aux Baux de Provence, à Avignon et à Aniane. La plus grande crèche provençale de France n’est pourtant pas en Provence ou dans le Languedoc mais dans le Finistère à Locronan, symbole du rayonnement culturel national unique de la crèche provençale.

Pour les historiens, il y a consensus autour du fait que de nos jours la tradition de la crèche est plus culturelle que religieuse étant largement pratiquée en-dehors des familles chrétiennes. »

Depuis le début des années 2010 de nombreuses polémiques et controverses existent autour des fêtes de Noël et plus précisément des crèches. La lecture littérale des textes de loi relatifs à la laïcité et l’affirmation d’une société française multiculturelle capable de se mobiliser ont conduit le Conseil d’État à se prononcer contre la présence de crèches dans l’espace public à l’exception faîte des institutions publiques pouvant justifier d’une tradition culturelle ininterrompue. Il s’ensuivit de nombreux affrontements juridiques entre institutions, tribunaux, maires, associations autour de controverses qui surent mobiliser l’ensemble de la société civile. Les historiens sont plus unanimes à ce sujet, en effet, il y a consensus autour du fait que de nos jours la tradition de la crèche est plus culturelle que religieuse étant largement pratiquée en-dehors des familles chrétiennes.

Société pourrait s’aseptiser

Ainsi, la crèche ne contrevient pas à la laïcité correspondant davantage à un rite, à une tradition. Il est intéressant à cet égard de constater que la mairie de Paris exposait chaque année jusqu’au début des années 2 000 une crèche sur la place de l’hôtel de ville sans susciter aucune controverse.

Mais à force d’appliquer de manière stricte des textes juridiques au spectre interprétatif large, notre société pourrait bien devenir aseptisée, parfaitement mondialisée, faisant de chacune des particularités et des traditions des intégrismes religieux ou culturels. Ainsi, si le fait que la société française a évolué depuis la naissance de la crèche comme tradition est indéniable, il serait préférable de s’enorgueillir de la diversité des cultures et des traditions d’une société multiculturelle plutôt que de s’en priver au travers d’une uniformisation en une culture mondiale.

Samuel TOURON