Bergers : Focus sur « le plus vieux métier du monde »

L'Occitanie, première région ovine de France. Photo ©CIIRPO

Il est classique d’en voir dans la Crèche de Noël. Berger, un bien vieux métier, donc ! Pourtant, les autres y compris leurs proches, ont du mal à comprendre ceux qui choisissent cette vocation. Comprendre qu’ils se sont engagés dans cette voie par passion et par amour de la nature, celui des animaux et de la terre. Ils ont aussi décidé d’exercer une profession qui a du sens et qui contribue au mieux-être de tous et à la préservation de l’environnement…

Le sujet est central dans la région. En effet, avec près de 21% du cheptel national soit plus de 700 000 brebis nourrices, l’Occitanie est la première région de production ovine allaitante de France. Il s’agit d’une zone traditionnelle de production, qui produit presque 30% de la viande ovine française (troupeaux viande et lait confondus). La production est principalement localisée dans le nord de la région dans les départements du Lot, de l’Aveyron, de Lozère et du Tarn… (Lire la suite en fin d’article).

Jeunes et bergers, ils ont choisi

Visite de troupeau. Photo ©CIIRPO

Qu’ils aient attrapé le virus dès l’enfance en assistant à un agnelage ou qu’ils aient au contraire opéré une reconversion professionnelle, tous ont eu un jour un véritable déclic. L’élevage de brebis s’est imposé à eux comme une évidence : celle de choisir une voie qui leur permette d’exercer dix métiers en un, de vivre une vie pleine d’aventures, de passion au plus près de la nature.

Sans tabous, cette nouvelle génération d’éleveurs est prête à partager leur vie, semblable à nulle autre. Alexandre, éleveur, dit ressentir « une grande liberté en ignorant la routine, en choisissant mon rythme de travail, en mettant en place ma propre organisation et en faisant évoluer mon projet tous les jours. »

Anselme, installé en Ardèche, se sent « dépositaire du sol, que nous contribuons à préserver par des pratiques agricoles raisonnées. Je me sens responsable des paysages que les brebis entretiennent en pâturant. »

Quant à Bénédicte elle aime « dormir dans la bergerie en période d’agnelage, voir l’agneau et sa mère s’apprivoiser mutuellement, regarder mon troupeau courir dans les prés, me satisfaire d’une belle récolte ou tout simplement profiter du silence de la bergerie après avoir nourri les bêtes… Ce sont autant de moments simples qui procurent d’immenses satisfactions. »

S’organiser pour vivre (presque) comme les autres

En dehors de la ferme, ces jeunes éleveurs ont une vie qui ressemble à celle de bien des jeunes actifs. Ils se considèrent décalés dans le rythme de vie, mais pas dans les aspirations du quotidien. Ils se disent vivre pour leur métier, alors que le reste de la société vit après leur journée de travail. Le décalage se fait aussi sentir dans le rythme de vie où les week-end et jours fériés sont travaillés… dont les soirées sont forcément plus courtes. Marion du Pays Basque explique que « souvent, nous n’avons pas le même regard et les mêmes attentes de la vie. »

Par rapport à leurs aînés, cette génération de jeunes éleveurs n’envisage pas le métier de la même manière. Ils pensent leur installation pour pouvoir partir en vacances, prendre des week-ends, se dégager un salaire, profiter de la vie de famille et s’organisent afin d’en diminuer la pénibilité… Il y a une véritable différence de mentalité générationnelle.

Un métier contemporain aux compétences multiples

Agneaux. Photo ©CIIRPO

Guillaume Lebaudy, ethnologue et chercheur sur les cultures pastorales analyse ces nouvelles aspirations  : « Loin d‘être figé dans un folklore relevant d’un autre temps, le métier d’éleveur ovin est sans doute un de ceux qui, au fil de 10 000 ans d’histoire, a dû le plus s’adapter aux contingences sociales, culturelles, politiques, techniques et sanitaires. S’il n’était pas ce métier à forte mobilité culturelle, comment expliquer qu’il soit parvenu jusqu’à nous, mais pleinement vivant et riche des savoirs et adaptations que les éleveurs d’hier ont léguées à celles et ceux d’aujourd’hui ? »

Car, insiste le chercheur, « il s’agit bien d’un métier contemporain mixant en un équilibre complexe des compétences et savoir-faire en matière de génétique, biologie animale, soins vétérinaires, éthologie, zootechnie, botanique, agronomie, économie, etc. Tout ceci faisant la beauté de cet élevage et contribuant à expliquer l’engouement de jeunes femmes et hommes qui ne tardent pas à découvrir que c’est un métier de « pleine culture » qui se pratique en pleine nature. »

Et surtout, poursuit-il « un métier où, contrairement aux clichés en vogue, il ne s‘agit pas de domination sur les animaux mais de cultiver une proximité avec eux, dans une relation de symbiose… Si nous voyons aujourd’hui éleveurs et bergers comme des quasi étrangers, c’est sans doute parce qu’ils travaillent dans un contexte dont nous nous sommes éloignés, avec des animaux que nous ne côtoyons plus et dont nous ne savons plus grand chose, avec des gestes et des techniques dont nous ignorons à peu près tout. Cette étrangeté est toutefois porteuse de promesse, non pas de celle d’un autre temps, mais d’un autre rapport au temps, au monde et au vivant. Promesse qui est aussi une des raisons pour lesquelles des jeunes sont attirés par ces métiers où le revenu, s’il fait partie des préoccupations, n’est pas la première d’entre elles. »

Démarches de qualité, le choix majoritaire

L’éleveur de brebis n’a pas un profil type, mais des profils multiples liés à une histoire, un vécu souvent très personnel. Si nous devions parler généralités (*), la nouvelle génération d’éleveurs de brebis s’installe après 30 ans. 78% des jeunes éleveurs sondés ont exercé un autre métier en lien ou non avec l’agriculture, avant de ressentir l’appel de la terre. 35% des éleveurs de brebis sont des femmes.

Photo D.-R.

Par ailleurs (**), seuls 32% des jeunes reprennent la ferme familiale. Quatre jeunes sur 10 s’installent avec un ou plusieurs associés, afin d’aménager son temps de travail et de bénéficier de week-end ou de vacances. Soucieux de la vertu de leurs produits, 7 jeunes éleveurs de brebis sur 10 sont engagés dans une démarche de qualité (AOP, IGP, Label Rouge…). Près de la moitié développent une activité de vente directe.
Si l’on rentre dans la sphère personnelle, 9 jeunes éleveurs de brebis sur 10 se disent satisfaits de leur vie personnelle (conditions de travail, conciliation de leur vie professionnelle et privée).

En France, un éleveur de brebis sur 4 a moins de 40 ans. Au cours des prochaines décennies, près de la moitié des éleveurs de brebis partiront à la retraite. Afin de susciter des vocations, la filière œuvre àmoderniser et à adapter « le plus vieux métier du monde » à son époque. « Les atouts du métier ne manquent pas », explique Patrick Soury de la Fédération Nationale Ovine : « Outre le bon maintien des prix et une politique agricole commune favorable, la demande en viande d’agneaux est supérieure à l’offre. En effet, seuls 4 agneaux sur 10 consommés sont d’origine française. De plus, les investissements sont moins importants que pour d’autres productions et le retour sur investissement plus rapide… »

Rendez-vous à Réalmont et à Figeac

Partenaire privilégié de la production ovine en France, Inn’Ovin sera présent sur un stand à la Foire agricole de Réalmont (Tarn) les 6 et 7 avril prochains. Et le 12 avril au Lycée agricole (Legta) de Figeac (Lot) se tiendra un « atelier national » qui permettra d’échanger autour des solutions proposées par le réseau européen SheepNet et de leur mise en œuvre sur le terrain..

Philippe MOURET

(*) Statistiques issues d’une enquête menée en 2017 par le programme Inn’Ovin, auprès de 158 éleveurs ovins installés depuis 10 ans.
(**) Etude sur les conditions de financement de l’installation en élevage réalisée par JA / CNE.

Les données régionales :

Avec près de 21% du cheptel national soit plus de 700 000 brebis nourrices, l’Occitanie est la 1ère région de production ovine allaitante de France. Il s’agit d’une zone traditionnelle de production. Elle produit presque 30% de la viande ovine française (troupeaux viande et lait confondus). La production est principalement localisée dans le nord de la région (Lot, Aveyron, Lozère, Tarn).

Ces quatre départements détiennent plus de 63% des brebis mère, le département du Lot comptant à lui seul pour le quart des effectifs régionaux. On retrouve également la présence d’élevages ovin viande dans les Pyrénées et les zones de piémont. 1 842 élevages sont spécialisés et possèdent près de 55% des effectifs.

Source CERFRANCE Occitanie

Plus de 1 000 autres élevages combinent un atelier bovin viande ou bovin lait avec un atelier ovin viande. Le nombre d’éleveurs a fortement diminué en l’espace de dix ans, tout comme le nombre de brebis nourrices (-32% entre 2000 et 2015). La production a chuté de près de 22% sur la même période. Un nombre encore important d’exploitations conserve des troupeaux modestes (moins de 50 brebis nourrices) bien que la taille moyenne des troupeaux s’accroisse régulièrement. Le Lot dispose du troupeau moyen le plus important (237 brebis). Alors que dans les Pyrénées, la moyenne est à 99 brebis.

La filière régionale est bien structurée. Elle comptait en 2013, 3 associations d’éleveurs et 8 organisations commerciales (coopérative et SICA). Elle se caractérise par la place importante accordée aux signes officiels de qualité et la production d’agneaux labellisés. Un grand nombre de labels a en effet été mis en place : Label Rouge avec l’Agneau fermier des pays d’Oc, l’Agneau Lou Pailhol, l’Agneau fermier « Sélection des bergers », l’Agneau laiton, « El Xaï » l’Agneau fermier du Quercy, l’Agneau de l’Aveyron, AOC avec le Mouton Barèges-Gavarnie, et enfin, IGP avec l’agneau de Lozère Elovel. On note également un dynamisme des conversions en Agriculture Biologique. Plus de 14% d’élevages en AB ou en cours de conversion sont recensés en 2015 par rapport à 2014.