Art-thérapie : La vogue des patients-artistes qui exposent leur créativité

Le malade-artiste parle ainsi "en son nom à lui. Et ça, c'est bénéfique, oui ! C'est même 50 % de la réussite." Ces ateliers participent aussi de la "lutte contre l'exclusion de jeunes touchés par une maladie mentale", selon Franck Saintrap, art-thérapeute et psychanalyste. Photos des oeuvres des patients visibles le 23 mai à l'hôpital de Sète. Photos : DR.

Cette discipline connaît un engouement sans précédent. De Toulouse à Sète en passant par Albi et Paris, les expositions de patients-artistes se multiplient. Plongée dans une discipline à la mode qui montre son efficacité.

En ce jour de juin 1983, à l’hôpital Montfavet, près d’Avignon, l’art de la comédie se déploie sur scène grâce à la compagnie montpelliéraine du Passe-Temps de François Sayad. Dans la salle aussi, c’était de l’art. Différent. Comme le disait André Breton en 1948 quand il évoque « Les mécanismes de la création (qui) sont ici libérés de toute entrave (…) et garants de l’authenticité totale... »

Ami du metteur en scène, Michel Galabru était venu assister à la représentation. Un jeune homme suivi pour un trouble du comportement n’a eu de cesse de lui répéter « haut les mains » ! Véridique, on y était ! Objet de cette scène surréaliste, l’immense comédien le prend très bien. Cela ne l’empêche d’ailleurs pas de remarquer la performance d’un jeune Sétois prometteur, Philippe Sablayrolles, qu’il enrôlera dans sa compagnie. « Il n’y avait pas de distinction, de différences entre les deux publics qui assistaient à la pièce. C’est ça qui lui a plu », témoigne Philippe Sablayrolles. L’art qui unit. L’art brut, comme le définissait Jean Debuffet. L’art comme point de départ d’une association d’idées, comme Freud l’a théorisé. Et les surréalistes qui, comme André Breton, ont promu le même genre d’émotion pure.

Le malade-artiste parle ainsi en son nom à lui. Et ça, c’est bénéfique, oui ! C’est même 50 % de la réussite. Ces ateliers participent aussi de la lutte contre l’exclusion de jeunes touchés par une maladie mentale ».

Franck Saintrap, art-thérapeute et psychanalyste.

L’art reste l’art. Quelle que soit la santé mentale, seule compte l’émotion suscitée. Quand on admire une peinture de Bacon avec ses visages morcellés ou que l’on est touché par une toile émouvante de Van Gogh, on se fiche pas mal de l’état psychique de leurs auteurs. L’art réunit toujours. C’est aussi à Montfavet que l’on pratique l’art-thérapie dans les règles de… l’art. Ses art-thérapeutes et leurs publics « participent même régulièrement au off du festival d’Avignon », selon le professeur Jean-Luc Sudres. Ce dernier, responsable pédagogique du D.U. art-thérapies à l’université Jean-Jaurès à Toulouse, et psychanalyste, cite également, parmi les expositions d’art-thérapies importantes, voire pérennes, le service de psychiatrie adulte du CHU de Toulouse, le service des thérapies médiatisées à la fondation Bon Sauveur d’Albi et, bien sûr, l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, institution de la psychiatrie française qui, sous la direction de Anne-Marie Dubois, expose 150 d’oeuvres d’art de patients…

Singularité

Même dans des lieux plus modestes, l’art thérapie peut se développer dans toute sa bienveillance. A l’IES (institut médico-éducatif) de la Corniche à Sète, par exemple, ou encore à l’hôpital Saint-Clair, à quelques coups de pinceaux de là, toujours dans la ville de Brassens. Art-thérapeute à l’hôpital, Franck Saintrap souligne la « singularité » de ces patients-artistes qui « échappent à la standardisation » de la psychiatrie, où un vent mauvais revient en force, notamment les traitements exclusivement médicaux. Le malade-artiste parle ainsi « en son nom à lui. Et ça, c’est bénéfique, oui ! C’est même 50 % de la réussite. » Ces ateliers participent aussi de la « lutte contre l’exclusion de jeunes touchés par une maladie mentale ».

Franck Saintrap co-organise comme chaque année une exposition des oeuvres de ces jeunes « en errance, marginalisés » mais qui se retrouvent autour d’oeuvres singulières. « Les ateliers d’art-thérapie des hôpitaux du Bassin de Thau ainsi que l’association Ateliers Quais et Toiles, soutenue par la ville, font part un instant de leur travail au public, le 23 mai à 14 h salle des conférences de l’hôpital », explicite Franck Saintrap. L’expo est baptisée Passi Passian Keussa. En effet, ce ne sont pas que des patients qui s’expriment.

Faire comprendre à ces jeunes malades-artistes qu’ils font aussi partie de la société

« Inutile de rappeler ici la place qu’occupe l’art dans l’existence humaine. Il est d’usage commun aujourd’hui d’interpréter un geste artistique en tant que message ou parole, à part entière. » (1) C’est aussi plus simplement l’occasion « d’aller au musée, par exemple, de faire comprendre à ces jeunes qu’ils font aussi partie de la société. C’est un travail de fourmi mais qui paie. Cela crée une zone de confiance. » Y compris avec les familles, souvent désabusées par une psychiatrie où le médicament prend une place trop importante et où justement ces ateliers de création permettent de mieux comprendre l’importance d’un traitement.

Favoriser la relation de l’enfant et de l’adolescent à la nature, tout en développant son esprit créatif, sa sensibilité, son imaginaire et ses capacités esthétiques et intellectuelles »

Luc Sidobre, art-thérapeute, éducateur spécialisé et metteur en scène.
A l’IES la Corniche, à Sète, un jeune a réalisé le museau bâillonné d’un animal », devenu une oeuvre qui ne l’est donc pas, bâillonnée. DR.

Le 7 mai (2) c’est le collectif d’artistes du Pôle enfance La Corniche qui organise le vernissage de Expolies 2.0. Qui « rassemble pour la seconde fois les œuvres de jeunes artistes qui ont été réalisées dans les différents ateliers artistiques, éducatifs, thérapeutiques et techniques de l’IES La Corniche et du Sessad de Sète », explique Luc Sidobre, art-thérapeute, éducateur spécialisé et metteur en scène. Il anime l’atelier d’art-thérapie Nature & Sens qui a pour but de « favoriser la relation de l’enfant et de l’adolescent à la nature, tout en développant son esprit créatif, sa sensibilité, son imaginaire et ses capacités esthétiques et intellectuelles ». Cet atelier a également l’ambition de créer des « conditions favorables au dépassement des difficultés personnelles des jeunes accueillis par le biais d’une stimulation de leurs capacités créatrices puis de les encourager à exprimer leurs sentiments et leurs émotions au travers de la création. » Son objectif est triple : éducatif, pédagogique et thérapeutique.

Des effets positifs sur l’image de soi, la confiance en soi

Luc Sidobre. Ph. DR.

En quinze ans de pratique, Luc Sidobre l’affirme : « Ces ateliers et ces créations sont de nature apaisante. » Certes, les troubles du comportement dont ils sont atteints, leurs pathologies ou leurs déficiences ne s’envolent pas miraculeusement mais ils « ont des effets positifs sur l’image de soi, sur la confiance en soi, etc. » Cela permet aussi de développer des « habiletés sociales ». De s’exprimer, tout simplement. Une oeuvre n’est ainsi jamais bâillonnée même pour un ado trisomique qui ne peut pas parler. Ce qu’il ne peut pas dire avec des mots, il le dira différemment. Je pense à ce jeune qui a réalisé le museau bâillonné d’un animal », devenu une oeuvre qui ne l’est donc pas, bâillonnée.

Dans les années 1960, on parlait de psycho-pathologie, pas encore d’art-thérapie. Cela servait aux diagnostics alors qu’aux USA, en 1968, on avait vraiment de l’intérêt pour le processus créateur et aux productions en tant que telles. Car il existe bien des patients qui réalisent des créations esthétiques »

Jean-Luc Sudres, responsable du D.U. art-thérapies à l’université Jean-Jaurès à Toulouse, et psychanalyste.
Jean-Luc Sudres, prof d’art-thérapie à l’université Jean-Jaurès de Toulouse. DR.

Jean-Luc Sudres est l’un des papes de l’art-thérapie. Il commence par l’envers du décor pour mieux valoriser la belle ouvrage : « L’art-thérapie est à la mode. Dans les années 1970-1980, on aurait parlé de « gestalt », puis de bio-énergie. Aujourd’hui on parle de « pleine conscience » et de « méditation »… Dans l’art-thérapie, il y a énormément d’écoles, de pratiques, de spécialités ou de disciplines, dit-il. Il n’y a pas de diplôme d’État mais seulement des diplômes universitaires (…) »

Et de poursuivre : « En France, dès la fin du XIXe siècle, il y avait une production artistique des « aliénés ». C’était de façon confidentielle voire clandestine. On peignait. On fabriquait des « tracés », etc. Pour aller très vite, ce qui a été utilisé en premier c’est la musique puis, les arts du spectacle ; la scène. Dans les années 1960, on parlait de psycho-pathologie, pas encore d’art-thérapie. Cela servait aux diagnostics alors qu’aux USA, en 1968, on avait vraiment de l’intérêt pour le processus créateur et aux productions en tant que telles. »

Car il existe bien des « patients qui réalisent des créations esthétiques. Dans les années 1980, dans la veine de ce qu’a réalisé le ministre de la Culture de l’époque, Jack Lang, beaucoup a été fait pour la culture. Et pas seulement la Fête de la Musique. Il y a eu de tout, des expos sur le tag à la floraison d’ateliers en tout genre. Ainsi, à cette époque, les tout premiers diplômes universitaires d’art-thérapie sont apparus à Tours, Toulouse puis Paris », retrace Jean-Luc Sudres.

Actuellement, plus de 1 500 personnes se disent formateurs en art-thérapie ! Pour le pire et le meilleur… »

On en arrive à une incroyable floraison : « Actuellement, plus de 1 500 personnes se disent formateurs en art-thérapie ! Pour le pire et le meilleur… » Il dénonce les marchands du temple, ces « formations privées » et le « business » qui prennent souvent le dessus et « certains en oublient les patients » qui n’ont rien à voir avec une vraie formation. Souvent, on nivelle par le bas… Il n’y a que six formations reconnues, inscrites sur le répertoire national des certifications professionnelles. 

Jean-Luc Sudres termine son propos sur un fait « typiquement français » : « Le vernissage et l’exposition d’oeuvres de patients. » Il amène à se poser la question de savoir pourquoi ? « Qui est le créateur de quoi et qui jouit de quoi ? » énonce le psychanalyste. En clair, l’art-thérapeute tient-il toujours compte de ses patients-artistes ? De leur volonté d’exposer ? De… s’exposer aux yeux de tous ? « Que ne dirait-on d’un psy qui exposerait à tous les notes de ses patients…? Il peut y avoir une perversité », professe Jean-Luc Sudres. C’est la raison pour laquelle, tant à l’IES de la Corniche qu’à l’hôpital de Sète, c’est au bout d’un processus, d’un long cheminement que les patients acceptent ou non d’exposer. L’art est un miroir intime.

Olivier SCHLAMA

(1) Les  travaux présentés à l’hôpital de Sète sont de trois types  :

  • Des séances d’art-thérapie organisées par Franck Saintrapt dans l’atelier à l’hôpital mais où l’animateur central, La muse à l’œuvre,  pourrait-on dire, est un artiste : il s’agit de la présence reconduite depuis plusieurs années des artistes Sylvia Hansmann et de Jomy Cuadrado. Leur projet cette année se nomme Chemins côtiers ; il est co-financé par la DRAC et l’ARS Occitanie !
  • Des séances organisées et animées tout au long de l’année – bénévolement ! – par des artistes ou art-thérapeutes extérieurs dans l’atelier de l’association Ateliers Quais et Toiles à l’espace St-Clair Bellevue : il s’agit de Bérangère Mabé et son atelier Terre, d’Isabelle Granier et son atelier Empreintes et résonances et d’Angélique Torres pour l’atelier Marionnettes . 
  • Enfin, des séances menées avec des enfants suivis par le service de Pédopsychiatrie organisées et animées par les soignantes Véronique Peyrol et Danielle Albert intitulées Un autre lieu.

(2) Expolies 2.0, à 18 h 30, salle Tarbouriech, théâtre de la Mer à Sète.