Accents : Quand un dérapage de Mélenchon met la « glottophobie » à la mode

Les langues régionales et les accents, même combat dans uen France de plus en plus "jacobine".. image d'archive Photo D.-r.

En se moquant de l’accent « toulousain » d’une journaliste, le chef de file de la France insoumise a démontré le nivellement de la langue française et mis un mot à la mode : la « glottophobie »…

« Non, je ne rougis pas de mon fidèle accent ! Je veux qu’il soit sonore, et clair, retentissant ! Et m’en aller tout droit, l’humeur toujours pareille, En portant mon accent fièrement sur l’oreille!… » Voici sans doute la réponse qu’un Fernandel eut pu faire au Mélenchon éructant face aux micros (Fernandel à voir et revoir en cliquant : https://www.dailymotion.com/video/x5w9io ).

« A Toulouse, nous parlons aussi français… »

L’humiliante réflexion venant d’un -certes de fraîche date- élu de Marseille (4e circonscription des Bouches-du-Rhône), l’affaire n’en est que plus cocasse. Mais inquiétante.  « À Toulouse, nous parlons aussi français… mais avec le soleil dans la voix. C’est le marqueur de notre identité, une de nos fiertés et j’espère que nous serons nombreux à le lui rappeler » a rétorqué sur twitter le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc. Tandis que Carole Delga, présidente de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée, lui suggère non sans humour : « Pour se détendre un peu, je conseille à Jean-Luc Melenchon de prendre quelques minutes pour écouter la très belle chanson de Zebda, « L’accent tué ». »

« C’est triste » constate Jacques Durand, professeur émérite au sein de l’université de Toulouse Jean-Jaurès, chercheur au CNRS, qui s’intéresse à la manière dont le langage fonctionne réellement dans la société, c’est-à-dire « à la parole ordinaire et à ses usages. »

Il travaille plus particulièrement sur les variétés de l’anglais et du français parlés et notamment la prononciation. Les recherches que Jacques Durand effectue permettent donc d’« analyser l’évolution du français (et de l’anglais) parlés dans le monde et de répondre à la question : observe-t-on pour chacune de ces langues une homogénéisation de la prononciation et une tendance à la normalisation ? »

Ne pas lire Corneille ou Racine avec l’accent

Natif de Pèzenas dans l’Hérault, ayant fait ses études à l’Université Paul-Valéry de Montpellier , aujourd’hui enseignant-chercheur à Toulouse, Jacques Durand a lui-même été confronté à ce « mépris des accents », « dans la droite ligne d’une attitude commune à de nombreux élus parisiens qui favorisent une homogénéité du langage, très coupable par rapport aux provinces. »

« Il y a encore  beaucoup de préjugés en France dans ce domaine. Le phénomène de nivellement linguistique est plus fort en France que dans plusieurs pays voisins; souligne Jacques Durand. Sans accabler Jean-Luc Mélenchon, cette affaire illustre bien le sentiment d’une certaine « élite » nationale qui établit une hiérarchie par rapport à l’accent. Dans le Midi on intériorise mieux cela et l’accent du Midi est perçu de manière plutôt sympathique. Mais il y a des régions, en Alsace ou en Bretagne, où c’est plus mal vécu… « 

Mais cela peut-il constituer un réel handicap ? « On ne peut pas nier qu’en France, les accents peuvent être handicapants. Dans les concours de l’enseignement supérieur, on déconseille par exemple de lire Corneille ou Racine avec un accent. Alors, pourtant, que la poésie du 17e siècle prononce le E final… » En tant qu’universitaire, linguiste, Jacques Durand a lui même été confronté aux remarques sur l’accent.

« Je suis aussi angliciste et on me demande régulièrement de parler anglais en pré-supposant que mon accent méridional va donne une couleur particulière à la prononciation… La France est vraiment très en retard. Ici l’homogénéité est enf ait un nivellement linguistique. Alors que l’accent fait partie de la diversité linguistique d’un pays », précise Jacques Durand qui dirige des études sur la phonologie du français contemporain.

Projet de loi contre la « glottophobie »

Un autre universitaire, Philippe Blanchet (université de Rennes) a quant à lui inventé le concept de « glottophobie » (*) pour évoquer les discriminations linguistiques. Ce mot, jusque là inconnu en dehors d’un cercle d’initiés a été porté au grand jour par le dérapage de Mélenchon. Dans la foulée de l’affaire, une député LREM (La République en Marche) Laetitia Avia annonçait le dépôt d’une proposition de loi contre les discriminations linguistiques.

Dans sa proposition de loi, la députée rappelle que si la glottophobie a été théorisée en 2016, elle reste « ignorée dans le droit positif et ne figure pas parmi les 24 critères de discriminations énumérées dans l’article 225-1 du Code pénal. » Cependant, pour Marie-Jeanne Verny, professeur des universités en Langue et Littérature occitanes à l’université Montpellier III: « Les macroniens disent vouloir déposer une proposition de loi (PPl) contre la glottophobie ! Mais leur politique ultra-libérale, de fait, provoque des attaques sans précédent contre la culture en général et les langues régionales en particulier. »

Comme pour venir confirmer le sentiment de l’occitaniste, Laetitia Avia aurait ensuite assuré au JDD (Journal du Dimanche) que sa proposition de loi n’était qu’une forme de plaisanterie et que le PPL ne serait jamais déposé. Plaisanterie ou… rappel à l’ordre ?

Jean-Luc Mélenchon a quant à lui tenté le vendredi 19 de s’excuser, sans vraiment le faire : « Je suis désolé de cette histoire avec je ne sais quelle journaliste. Je croyais qu’elle se moquait de moi. » Ce qui a laissé la journaliste de marbre, soulignant qu’elle avait déjà à plusieurs reprises rencontré et interrogé M. Mélenchon…

Un dernier mot de Fernandel en conclusion : « Ceux qui n’ont pas d’accent, je ne peux que les plaindre… »

Philippe MOURET

(*) Une discrimination linguistique, a un nom: la glottophobie, concept forgé par le sociolinguiste Philippe Blanchet (« Discriminations: combattre la glottophobie », éditions Textuel, 2016). Définition: « Le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion de personnes; discrimination négative effectivement ou prétendument fondée sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langue). »

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