Territoires : L’appel de Marseille répond au mépris de Paris

La France, c'est 675 417 km2, donc bien plus que Paris... Photo D.-R.

« Un appel solennel pour les Libertés locales », c’est ainsi que les élus des communes, départements et régions définissent l’appel lancé cette semaine à Marseille et qui dénonce le retour de la « centralisation à la française »… le président du Conseil départemental de l’Ariège Henri Nayrou, légaliste mais en colère, figure naturellement parmi les signataires…

Dans son album « Humeur Noire », (Casterman, coll. C’est pour offrir, 2002) le dessinateur toulousain Devig donnait une idée assez claire du jacobinisme en vogue aujourd’hui dans les couloirs de l’Etat. ©DEVIG

Contacté le matin même de son départ pour Marseille, Henri Nayrou ne cachait pas sa détermination : « Cela va être une manifestation contre le gouvernement qui bafoue la liberté des collectivités. Il y a un prisme parisien, ces gens là vivent dans un autre monde et méprisent ce qui se fait en Province…

« Mais nous sommes des élus responsables, poursuivait-il et nous savons ce que nous faisons, c’est d’ailleurs inscrit dans la loi, avec la révision constitutionnelle de 2003 qui affirme la liberté pour les collectivités de se gérer selon le vote de leurs élus… »

En effet dans son article 72, portant sur « la libre administration des collectivités territoriales », la loi souligne que « Pour permettre une décentralisation effective cette autonomie doit se traduire par (…) des moyens suffisants et garantis par l’autonomie financière, et par l’autonomie de recrutement et de gestion du personnel. » Le texte complet en cliquant ICI.

Pas de prise en compte des spécificités territoriales

Comme ses collègues présidents de départements, de régions et les maires, le président de l’Ariège dénonce la méthode du chef de l’Etat et de son gouvernement qui brident sans concertation les dépenses de fonctionnement des collectivités. Et cela sans la moindre nuance.

Henri Nayrou, président du Conseil départemental de l’Ariège. Photo D.-R.

Ainsi, l’Ariège -qui est le deuxième département le moins endetté de France, avec un taux d’endettement à 24 € par habitant, contre 483 € par habitant en moyenne dans l’hexagone- ne sera pas mieux traité que d’autres, pourtant bien plus dispendieux. Nul traitement adapté, non plus, en fonction des spécificités territoriales.

« Ce ne sont pas des économies qu’on nous demande, mais des dépenses en moins. En moins dans des domaines qui auraient du nous permettre d’améliorer la vie de nos concitoyens. Un exemple : depuis la décentralisation de 2004, le financement du RSA (Revenu de solidarité active, NDLR) est confié aux départements. En 2005, l’Ariège versait à ce titre 19 M€ et l’etat nous reversait 19 M€. En 2017, nous avons versé 36 M€, mais l’Etat ne nous en a remboursé que 19,4 M€..  Je constate que l’on use de procédés inacceptables à notre encontre, mais que la charge de la dette de l’Etat, elle, augmente encore lourdement cette année… D’ailleurs, même Gérard Collomb (ministre de l’Intérieur, NDLR) s’est ému de la situation », poursuit Henri Nayrou. Ce dernier a d’ailleurs initié dans son département une campagne de communication sans équivoque, dont nous avions récemment rendu compte (lire en cliquant ICI).

Enterrer la décentralisation ?

« Au plus près du terrain, des élus colmatent les fractures de notre pays, portent l’essentiel de l’innovation et de l’investissement publics, maintiennent une qualité de vie et répondent avec toujours moins de moyens aux préoccupations quotidiennes de nos concitoyens » insiste l’Appel de Marseille qui rappelle également que « les libertés locales, c’est d’abord un Etat respectueux des collectivités territoriales et de ses élus. Nous ne sommes pas des opérateurs de l’Etat mais des élus du suffrage universel… » Lire l’intégralité de l’appel et la liste des signataires en cliquant ICI.

Carole Delga, présidente de la Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée.

Interrogés par le journal La Tribune (à lire ICI), le président de l’Aude André Viola et Carole Delga, la présidente de la Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée (qui avait déjà affirmé voici quelque temps que « les collectivités locales n’attendent pas l’Etat pour bien gérer »), ont également exprimé leur désarroi et leur colère. Il est vrai que s’il s’est présenté devant les élus des territoires jeudi dernier à l’occasion du Congrès des Régions de France, le premier ministre Edouard Philippe s’est rendu à Marseille les mains vides et sans laisser entrevoir la moindre solution.

Il n’a ainsi fait qu’accroître la déception d’élus dont une majorité, pourtant, serait ouverte au dialogue. Le gouvernement fait ainsi preuve d’une profonde maladresse en renforçant le malaise des élus de province alors qu’il ne pourra pas « faire sans » afin de mener à bien bon nombre de ses réformes. Le président du Conseil départemental de la Charente-Maritime (et président de l’ADF), Dominique Bussereau, soulignait quant à lui la « volonté de reprendre le pouvoir » de la part d’Emmanuel Macron et de son gouvernement. Une façon d’enterrer la décentralisation ?

Le président du Sénat, Gérard Larcher, qui soutient la création d’une nouvelle structure « Territoires unis » -regroupant les Régions et autres associations d’élus locaux, maires de France (AMF) et départements de France (ADF)-, a invité tous les élus à se retrouver prochainement au palais du Luxembourg. Il y a 229 ans, c’est bien pour régler une crise financière que Louis XVI avait convoqué les Etats Généraux. Et en 2018, il y a déjà suffisamment de doléances pour remplir plusieurs cahiers…

Michel Onfray : « Décoloniser les provinces »

C’est d’ailleurs ce que soulignait, dès mars 2017, Michel Onfray -un habitué des quais sétois- dans « Décoloniser les provinces – contribution aux présidentielles » (T1 d’une trilogie aux éditions de L’Observatoire), proposant « qu’on en revienne aux cahiers de doléances, autrement dit à une formule de démocratie radicale, au sens étymologique : de démocratie à sa racine… »

Certes le philosophe souligne que, selon lui, « voter aujourd’hui, c’est choisir les modalités de son aliénation »… mais il rejoint l’analyse de ces élus des territoires lorsqu’il affirme : « … le centralisme qui fait de Paris la tête qui commande et des provinces un corps qui obéit a montré son inaptitude à incarner la démocratie (…) Je propose une révolution pacifique inspirée des Girondins de la Révolution française : redonner le pouvoir aux communautés, aux collectivités, aux régions, autrement dit : décoloniser les provinces. » Une lecture que l’on pourrait conseiller à ceux qui dirigent le pays… depuis Paris.

Philippe MOURET