Société : Pourquoi les tiers-lieux culturels brûlent les planches

Bernard Colin au P'tit Denfert, lieu de répétition, de travail, de représentation, situé à Sète. Ph. Olivier SCHLAMA

Ni théâtre, ni MJC mais tiers-lieu. Comme au P’tit Denfert, à Sète, habité par la qualité de ses créations, ces espaces hybrides, qui élaborent des solutions collectives, ont leurs fidèles, de plus en plus nombreux. On en compte 388 en Occitanie et 3 500 dans l’Hexagone, soit un millier de plus en deux ans ! Dont la plus grande partie proposent une programmation culturelle.

On ne se surprendrait pas d’entendre un jour déclamer du Don Juan depuis le tout proche et altier théâtre Molière bien confortablement assis sur ses 120 ans d’existence. Mais, rien, de l’extérieur, ne laisse entrevoir la présence de cette petite scène née il y a dix ans – effective depuis cinq ans. Underground, aurait-on facilité à définir. Juste une plaque sur la porte d’entrée : Le P’tit Denfert. “Ah ça non ce n’est pas un théâtre !” Ce n’est pas non plus une MJC ni une micro-salle de spectacle…

“J’ai l’esprit boulanger : je travaille au-dessus de mon pétrin…”

Bernard Colin. Ph. Olivier SCHLAMA

C’est un lieu hybride. Un tiers-lieu, comme on le dit d’un endroit “polyvalent”, “créatif”, “éclectique”. “Non, un quart-lieu !”, rigole Bernard Colin, le propriétaire, pour dire combien il est lilliputien. Sur son site, il l’a sous-titré : Écriture, Théâtre, Chant, Danse, Musique, Poésie, Clowneries, Explorations, Implications & autres Résistances. Des artistes y répètent régulièrement et s’y produisent tour à tour, une fois par mois. On y donne des cours, de théâtre, aussi bien sûr.

Ah si, une définition vient à l’esprit de cet homme de 72 ans, à l’oeil malicieux, à la voix de stentor et à l’allure énergique. Metteur en scène, comédien, auteur, directeur de compagnies, Bernard Colin y crée des spectacles avec sa compagnie Studio Té. Il a inventé une formule : “J’ai l’esprit boulanger, en faisant les cent pas. Je travaille au-dessus de mon pétrin, quoi. Ici, on est chez moi, à mon domicile. Et on y joue sur scène des textes qui ne sont pas faits à l’origine pour la… scène…”

Convivialité, partage, création

Le lieu, qui accueille accessoirement seize cours de yoga par semaine, est sympathiquement foutraque. Un refuge pour des artistes en marge des grandes productions, ou en devenir. Un lieu à mille lieux du théâtre privé ou public subventionné. On est dans l’éveil. La convivialité. Le partage. La création.

Trois bibliothèques, trois bornes culturelles

Et ça, c’est une définition qui plait bien à Bernard Colin, ci-devant créateur du P’tit Denfert. Ni friche. Ni hangar. C’est un ancien espace jadis gagné par des caves attenantes. Où il fait sa tambouille culturelle sous de belles poutres, sur un parquet où on peut s’imaginer un Rudolf Noureev exalté virevolter. Une volée de chaises. Et, surtout, trois bibliothèques, sortes de bornes culturelles, dont l’une est “cachée” derrière un rideau et une autre range des ouvrages dans une casse (casier en bois) d’imprimerie sept fois plus grande que la norme. Auteurs de théâtre et de poésie. Théoriciens. Auteurs de littérature. Façon franc-maçonnerie personnelle.

“Il y en a bien 30 ou 40 de nos fidèles qui viennent voir ce que l’on propose à chaque fois…”

La Halle Tropisme à Montpellier. Photo : Marielle Rossignol.

Ni fab lab ni espace de coworking mais un lieu vivant. “J’ai acheté, ici, en 2018. Mais j’en ai eu pour trois ans de travaux (…) J’ai tout fait, explique Bernard Colin connu dans sa profession pour avoir été une référence à Rennes (Tuchenn) ou à Paris (Théâtre Étonné), notamment. “On vit sans subvention, proclame-t-il. Je suis à la retraite ; je ne cours pas après un salaire ! C’est chez moi. C’est un lieu domestique”, définit-il. À petite échelle et à bas bruit, il diffuse auprès de ses 650 followers sur Facebook, une info par mois, un spectacle. “Il y en a bien 30 ou 40 qui viennent voir ce que l’on propose à chaque fois…”

Plus de 1 000 tiers-lieux supplémentaires en deux ans

Les tiers-lieux culturels font florès. Mille. C’est le nombre de tiers-lieux supplémentaires qui ont vu le jour en France entre 2021 et 2023, passant de 2 500 à 3 500, réalisant 882 M€ de chiffre d’affaires (deux milliards d’euros escomptés d’ici 2024). Ils représentent 24 7270 emplois directs (un chiffre multiplié par quatre en deux ans), selon la dernière étude de France Tiers-Lieux, dont 31 % de lieux culturels, en deuxième position après les espaces de coworking. Ce n’est pas rien !

Auteur, comédien, à la tête de la compagnie les Indiscrets, le Sétois Jean-Louis Baille s’y produit le 5 novembre avec sa production Joseph Java, l’interview“Ce genre de lieu est intéressant pour nous pour son hyper-proximité avec le public car il revivifie notre métier du fait d’un tout autre rapport au public que ce soit pendant la représentation, du fait de la proximité, l’intime et la simplicité du lieu, ou après la représentation avec la possibilité d’un échange informel et direct autour d’un verre. De plus, ces lieux attirent souvent un public différent qui a tendance à déserter les lieux institutionnels.” 

Une croissance confirmée du mouvement, avec une projection à 5 000 tiers-lieux dans deux ans, “témoignage d’une mobilisation sans précédent des citoyens pour s’organiser et proposer de nouvelles réponses aux enjeux de notre société”, avance France Tiers-Lieux qui a réalisé ce comptage. 62 % de ces tiers-lieux ont choisi un signifiant point de chute en dehors des métropoles. Le ministère de la Culture a même lancé cette année un appel à candidatures pour professionnels étrangers francophones sur le thème tiers-lieux culturels et modèles innovants…!

L’Occitanie compte 388 tiers-lieux

Loin de la start-up nation, ces espaces privilégient l’esprit associatif et le lien social pour favoriser l’innovation et la création d’emplois. On y mutualise compétences, savoir-faire, savoir-être, pour une économie en hyper-proximité. Et qui répondent aux besoins de la France d’aujourd’hui. Pas moins de 13 millions de personnes (trois fois plus qu’en 2021) ont assisté à un événement culturel dans un tiers-lieu.

Maxime Guennoc est animateur du réseau des Tiers-Lieux en Occitanie, la Rosêe, créé en 2021, et qui rassemble désormais, propulsé par une belle croissance, 388 tiers-lieux répartis dans les treize départements, dont 79 % ont été créés après 2019. Ils réalisent près de 100 M€ de chiffre d’affaires (98 M€) et emploient 2 500 salariés, dont 70 % de femmes. Sur ces 388 tiers-lieux combien sont-ils spécialisés dans la culture ? Impossible de le savoir mais, donnée importante, la moitié ont une programmation culturelle !

“Ce sont des lieux coopératifs où se pratiquent des échanges d’expériences, des collaborations”

La Grange Bouillon Cube, à Causse-de-la-Selle, dans l’Hérault. Ph. DR.

La plupart du temps, ces tiers-lieux voient leurs budgets subventionnés à 50 % par les pouvoir publics et notamment la Région Occitanie “en avance dans ce domaine”, précise Maxime Guennoc. “La force de ces lieux c’est qu’il s’y imaginent des solutions collectives, dit-il. Ce sont des espaces hybrides, agiles, pour lesquels chacun a sa définition même si le Larousse en donne désormais une. Et où cohabitent des associations, des bénévoles, parfois des voisins ou des personnes en situation de précarité… Ce sont des lieux coopératifs où se pratiquent des échanges d’expériences, des collaborations”, définit à son tour Maxime Guennoc.

Non seulement la crise sanitaire ne les a pas tués mais elle a été à sa manière un élément roboratif. Un fablab a pu fabriquer des masques, par exemple ; un tiers-tiers disposant d’une cuisine a pu effectuer de l’aide alimentaire. “Ce sont des lieux justement résilients.” Espace de transmission de savoir-faire, “les tiers-lieux sont de plus en plus choisis comme lieu de formation par Pôle emploi, des missions locales et autres organismes. Là aussi, la Région Occitanie a compris assez tôt l’intérêt d’utiliser ces lieux” , indique encore Maxime Gennoc.

“Le talent doit être caché dans le travail”

Tous ces chiffres de création en hausse cette année disent plus globalement que le covid-19 n’a pas mis à plat les tiers-lieux. Au contraire, donc, comme le confirme Bernard Colin, le propriétaire du P’tit Denfert, à Sète mettant, lui, en avant que “la qualité du travail ; la sincérité qui se dégage des comédiens” qui a maintenu le lien avec le public et l’a peut-être même renforcé. Il dit : “Tout dépend de la relation au public qui vient, ici, dans un rapport de partage, pas d’admiration. On y vient d’égal à égal. Et se produit alors l’étincelle de la fidélité.” Et d’ajouter : “Il faut être exigeant et le cacher.” Il cite Eric Satie. Boris Vian. Francis Blanche. Qui ont choisi de faire de l’art populaire. Il en tire une maxime : “Le talent doit être caché dans le travail.”

Olivier SCHLAMA

  • Voici les membres du conseil d’animation collégial du réseau des tiers-lieux en Occitanie, la Rosêe : La Halle Tropisme (Montpellier) – Le RoseLab (Toulouse) – La Grange, Bouillon Cube (Causse de la Selle, Hérault) – Station A (Rodez) – Aux Manettes (Limoux)  – Le PréVert (Rabastens) – La Mêlée (Toulouse)  – La Conciergerie Participative (Montpellier) – Tiers-Lieux 21 (Uzes) – Le Spot (Nîmes) – Le 4bis (Auch) – Le Tracteur (Cintegabelle) – Les Imbriqués (Toulouse) – Les Nouvelles Grisettes (Pérols) – Art Factories (Toulouse)  – Au bout de la Rue (Pechbonnieu).