Alors que le nombre de psys scolaires se réduit inexorablement, que la “loi intégrale” est devant l’Assemblée, le Premier ministre lance, sans évaluation ni recul, dans les écoles des Programmes d’éducation à la vie émotionnelle et affective dans le sillon de l’affaire Lyhanna. Des chercheurs montpelliérains travaillent, eux, à un modèle de séances clé en main reposant sur la médiation culturelle, à valider scientifiquement, tenant compte des biais et autres difficultés et proposant des garde-fous.
Au départ, il y a ce choc émotionnel collectif de l’affaire Lyhanna, une collégienne de 11 ans enlevée et tuée, en mai dernier, par un pédocriminel à Fleurance (Gers). Et qui déclencha une prise de conscience massive sur les violences faites aux enfants.
Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, ordonna dans la foulée aux procureurs généraux le réexamen de 70 000 plaintes concernant des violences sexuelles sur mineurs. Et toute la chaîne pénale a été mise en cause. Selon l’Unicef, la moitié des enfants dans le monde ont été exposés à la violence. La Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), en France, évalue à 160 000 par an le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles. Et la “loi intégrale” et ses 69 articles contre les violences sexuelles est en train d’être discutée à l’Assemblée nationale.
De moins en moins de psys scolaires

Pour autant, dans le même temps, le nombre de psys scolaires, lui, se réduit année après année : 7 000 à la rentrée 2025 contre 7 566 en 2017, soit – 6, 8% en quatre ans pour 12, 5 millions d’élèves, soit un psy pour 1 600 élèves… Pire le recrutement s’effondre et des dizaines de postes sont vacants…
Docteur en psychologie du développement, et porteuse du projet Prévios (Prévention des violences à l’école par les arts et la littérature jeunesse), Christine Sanchez est chargée d’enseignement dans un master de psychologie des apprentissages scolaires et voit ses étudiants – futurs psychologues de l’Education nationale – confrontés très tôt aux violences et au harcèlement.
Déployer en Occitanie une étude comparative
Cette spécialiste a élaboré les contours d’un modèle qu’elle souhaite pérenne et de référence. Son nom ? Modèle Intégratif des Mécanismes (IMM). Prochaine étape : déployer en Occitanie une étude comparative d’ampleur pour laquelle l’équipe recherche aujourd’hui des soutiens et des financeurs. Notamment pour financer un poste.

Ce modèle est, pour résumer, un programme artistique comprenant aussi des questionnaires censés pourvoir révéler de possibles violences que certains enfants auraient pu subir. Ce seraient des séances clé en main – avec comme médiation l’art, la littérature jeunesse, etc. Ce concept serait d’abord testé. Et pour lui donner toute les chances, il respecterait toutes les règles du genre comme un groupe témoin qui ne les aurait pas suivies, ces séances. Une psy serait elle aussi présente dans l’école ce jour-là. Ce qui relève du luxe au quotidien. “On aura averti tout le monde à l’avance. Toute la chaine, jusqu’à la brigade des moeurs.”
Les limites d’une approche “frontale“
Cette approche est née de la thèse que Christine Sanchez avait consacrée à l’épanouissement en milieu scolaire (1). “Notre hypothèse est notamment de dire qu’une approche exclusivement frontale – parler directement à l’enfant des violences qu’il pourrait subir – n’est pas nécessairement la seule ni toujours la meilleure voie. Face à des situations qui peuvent impliquer un proche, un parent ou un adulte de confiance, il existe des phénomènes de sidération, de honte ou de conflit de loyauté qui doivent être pris très au sérieux”, rappelle-t-elle.
“La libération de la parole, c’est une chose mais l’idée c’est aussi de voir comment l’enfant se projette”

Christine Sanchez travaille avec Nathalie Blanc, professeure des universités en psychologie. “On peut travailler sur ce sujet des violences en partant d’une oeuvre d’art, explique la première. En créant une mise en confort émotionnelle des enfants, on leur fait comprendre ce qu’évoque l’oeuvre. Pour que l’enseignant ne soit pas seul, nous ajouterions des vidéos sur lesquelles il s’appuierait. On aimerait tester ces séances clés en main, et si on le peut en Occitanie. On observera ce qu’il faut réajuster. Et on comparera les connaissances des enfants sur les violences, la protection du corps, le consentement. La libération de la parole, c’est une chose mais l’idée c’est aussi de voir comment l’enfant se projette. Et on s’adaptera pour les tout-petits avec des situations imagées.”
Déploiement des Evars dans les écoles

Problème, il manque des fonds pour cela… Il faudrait pouvoir financer un contrat de recherche à temps plein sur deux ans (postdoctorat, a minima poste doctoral), l’accès à des écoles et collèges volontaires en Occitanie, ainsi qu’un soutien à la diffusion des résultats – mobilité scientifique, préconisations, et, à terme, des capsules de formation des enseignants. “Autant de moyens pour transformer un cadre théorique solide en actions concrètes au service des enfants”, formule Christine Sanchez.
“On n’arrive pas, grince-t-elle, nous, chercheurs, à avoir des fonds pour travailler sur ces sujets-là et on est en train de précipiter quelque chose {les Evars, Ndlr, lire ci-après} en précipitant la patate chaude aux enseignants et en prenant des risques : que la parole de l’enfant soit libérée n’importe comment. Imaginons un enfant qui cristallise ce qu’il lui est arrivé par écrit. Il va rentrer chez lui avec ça…?” Ce serait une aberration.
Violences aux enfants, une priorité nationale
Car, depuis, dit encore Christine Sanchez, “l’actualité autour des violences faites aux enfants s’accélère fortement : déploiement de ces fameux Evars (Programmes d’éducation à la vie émotionnelle et affective) des enseignants de la maternelle au lycée sur le consentement, etc., qui sont encouragés à piocher dans des livrets disponibles sur Eduscol ; il y a eu le rapport de la Haute-commissaire à l’Enfance publié cet été, qui annonce des questions additionnelles sur les VSS dans un questionnaire national que les élèves devraient renseigner le 5 novembre prochain ; une Journée nationale consacrée au harcèlement scolaire…”
“Pas de validation rigoureuse…”

“Nous nous réjouissons évidemment que ces questions deviennent enfin une priorité nationale”, tranche Christine Sanchez. Mais ces ressources ne sont pas vérifiées et il y a un “grand vide” sur ce pan de recherche. “Il faudrait aussi savoir si ce questionnaire perturbe ou pas les enfants ; l’accompagner d’une mesure émotionnelle aussi ; savoir si les enfants comprennent vraiment les questions posées…” Cette spécialiste dit encore : “Notre inquiétude réside dans l’idée que les dispositifs de prévention comme les Evars soient déployés très (trop ?) rapidement sans que leur efficacité (ni leurs éventuels effets indésirables) n’ait fait l’objet d’une validation rigoureuse et d’approches pensées dans l’intérêt supérieur de l’enfant.”
Et d’appuyer : “C’est précisément là que nous pouvons apporter quelque chose en tant que chercheuses en psychologie. Nous travaillons depuis plusieurs années sur ces mécanismes et souhaitons désormais comparer de façon expérimentale différentes manières de faire de la prévention auprès des enfants.” Elle ajoute : “On peut se dire aussi que parmi les enseignants aussi il y a d’anciennes victimes d’abus sexuels et que tout le monde n’est pas armé et préparé pour animer ces séances.”
Faire quelque chose dans les classes pour toucher tous les enfants parce qu’il y a beaucoup d’enfants abusés qui n’iront pas chez le psy. Ou plus tard quand ils n’iront pas bien. On veut les prévenir”
En tout cas, le projet que porte Christine Sanchez “c’est de faire en sorte que l’enfant se projette à travers une histoire qui n’est pas la sienne. Et de pouvoir peut-être du coup mieux rendre compte de sa parole. Plein de psys le font, oui ; mais d’autres…. Et puis, quand un psy voit un enfant, c’est qu’on l’y a amené. Notre vision, c’est de faire quelque chose dans les classes pour toucher tous les enfants parce qu’il y a beaucoup d’enfants abusés qui n’iront pas chez le psy. Ou plus tard quand ils n’iront pas bien. On veut les prévenir.”
Les récits, les images ou la pratique artistique pourraient offrir ainsi, insiste-t-elle, “un détour symbolique : permettre à l’enfant de réfléchir d’abord à ce qui arrive à un personnage, de reconnaître une situation problématique, d’imaginer ce qu’il pourrait faire ou à qui il pourrait parler, avant d’avoir éventuellement à parler de lui-même”.
Mesurer ce qui “protège les enfants”
L’enjeu, c’est de “mesurer et non simplement supposer” cette approche nouvelle. Nous espérons pouvoir commencer à tester cette hypothèse dans les écoles, en Occitanie, avec le soutien des pouvoirs publics (mairie, rectorat, université, région…)

Ces scientifiques veulent mesurer ce qui “protège les enfants”. Les psychologues font depuis toujours dessiner les enfants pour mieux exprimer ce qu’ils ressentent. Mais, voilà, il en manque cruellement. Ces chercheurs montpelliérains cherchent, eux, à proposer un programme à tester en classe, valide scientifiquement, autour de la médiation culturelle et les arts.
“Que les enfants soient réellement pris en charge”
Christine Sanchez précise : “Dans l’idéal, nous aimerions donc pouvoir comparer rigoureusement différentes modalités de prévention, avec des groupes témoins et des outils de mesure adaptés : capacité à reconnaître une situation de violence, connaissance des ressources disponibles, stratégies envisagées pour soi ou pour autrui, sentiment de pouvoir agir, mais aussi effets émotionnels des interventions. Cela prendra donc du temps mais, même si on nous donnait un timing réduit, on aurait déjà la capacité de monter un premier protocole pour avancer sur la problématique, pas à pas.“
Car il ne s’agit pas seulement de compter combien d’enfants “libèrent leur parole” après une séance. “Il faut également comprendre ce que ces dispositifs produisent psychologiquement et déterminer lesquels préparent réellement les enfants à identifier une violence et à chercher de l’aide pour eux-mêmes ou pour autrui. Et qu’ils soient réellement pris en charge.”
Olivier SCHLAMA