La nouvelle maire des Matelles, près de Montpellier, se lance dans un carnet de bord sur les réseaux sociaux. “Cette fonction est un ascenseur émotionnel permanent”, dit-elle, gérant un quotidien fait d’urgences, ressentant le “poids des responsabilités” et les injonctions de la bureaucratie. Mais elle a foi dans l’action locale, tout en dénonçant du “machisme en politique”.
Rendre compte et rendre des comptes. Comme une évidence. Nouveau maire des Matelles depuis mars et ancienne journaliste, Gwénaëlle Guerlavais, 48 ans, ne tient pas un journal intime mais un carnet de bord public sur les réseaux sociaux, sur ce qu’elle vit, quelles galères elle affronte et quels événements positifs – mariage, baptême…- jalonnent son mandat à la tête de son village de quelque 2 000 âmes au pied du Pic Saint-Loup, à 15 kilomètres de Montpellier sur lequel la chambre régionale des comptes vient de rendre un avis ICI.
En revenant sur son parcours, elle promet une chronique par semaine ou tous les 15 jours sur les réseaux. “C’est tellement riche ; je vis tellement de choses que j’ai envie de faire comprendre cette mission parce qu’il y a pas mal d’idées reçues. On imagine qu’être maire c’est signer des parapheurs toute la journée ; c’est donner des directives…” Or, ce n’est pas que de l’administratif.
“Toute la journée, je gère les urgences, je priorise et re-priorise”

Le quotidien de la maire des Matelles ? “Toute la journée, je gère les urgences, je priorise et re-priorise. Et, depuis le 1er juin, j’ai repris mon activité d’animatrice de débats ; cet après-midi, je serai en mairie ; à 16 heures, je reçois un administré ; à 17 heures, j’organise une réunion avec les adjoints et les élus délégués pour faire le point sur les dossiers en cours. On a par exemple lancé un audit sur les finances et les ressources humaines. On a été sollicités sur des nuisances d’un food truck, etc.”
Avec un plaidoyer : “Je veux être avant tout sur le terrain. Cette fonction, c’est un ascenseur émotionnel permanent. Le prochain “post” sur les réseaux rendra sans doute compte du gros “soufflon” que j’ai pris de la sous-préfète à mon grand étonnement. Il y a une situation catastrophique aux écoles qui ne sont ouvertes depuis décembre 2021 que sous la responsabilité du maire : la commission de sécurité a donné un avis défavorable pour des raisons de sécurité…! Je découvre cette situation. J’ai posé un genoux à terre. Il y a eu un incendie et l’équipe précédente a fait faire des travaux sans rien déclarer et a rouvert la bibliothèque sans un contrôle de sécurité !” La préfecture la rend responsable de la situation bien qu’elle n’y soit pour rien. “Il y a deux semaines, lors d’une visite aux écoles, cela s’est super mal passé ; j’ai découvert le pot-aux-roses. On s’est mis tout de suite en gestion de crise…”
“Le poids des responsabilités” et “la solitude“

On est dans la fameuse période des 100 jours où tout nouvel élu découvre la fonction. Dans l’Hexagone, certains maires ont même démissionné, comme Camille Pouponneau, ex-maire de Pibrac, en octobre 2024, pour cause de trop grand “sacrifice personnel” ; sous le poids incommensurable de la bureaucratie, de l’épuisement ou de la désillusion.
Gwénaëlle Guerlavais commente : “Je comprends. On verra, pour ma part, dans sept ans.Je suis une éternelle confiante ! La chance que j’ai c’est que je suis une énorme bosseuse, je suis habituée au stress avec le métier de journaliste. Mon vécu m’aide. Je suis entourée d’un bon conseil municipal. J’ai la capacité de bien dormir. Et ma famille me soutient ; mon mari est présent.”
Déjà, elle prend ses marques et la mesure de la fonction. “Ce que j’ai ressenti très rapidement, ajoute-t-elle, c’est le poids des responsabilités. Lors du dernier conseil municipal, j’ai passé 20 minutes à expliquer des dossiers très lourds, de sécurité, notamment. On n’en connaissait pas l’ampleur. Je mesure la solitude. Pas avec mon équipe.” Mais face au reste du monde, en quelque sorte.
Boulangerie fermée depuis deux mois, infestée de rats…

Gwénaëlle Guerlavais poursuit : “La boulangerie du village est en liquidation judiciaire. Elle est infestée de rats à cause des denrées qui y sont restées depuis deux mois. Ça fait deux mois que je sollicite tout le monde sur ce problème, y compris le procureur de la République. Sans réponse. Un service spécialisé de la préfecture qui a mis beaucoup de temps pour me répondre qu’il est impossible d’intervenir parce que le commerce n’est plus ouvert… Heureusement que je connais les réseaux économiques, politiques. Je me suis débrouillée pour aller à des soirées et rencontrer certaines autorités compétentes.” Mais toujours pas d’issue. “On est censés, en tant que maire, être responsable de la santé de nos concitoyens, mais, pardon, il vient d’y avoir une crise sanitaire avec un bateau et un l’hantavirus, issu des rats…”
“Ma formation de journaliste joue aussi : je sais écouter. Le simple fait d’écouter, ça apaise”

Selon une étude inédite sur leur santé mentale de 2024, “70 % des maires sont satisfaits de leur situation…”, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Les maires, qui se voient comme des entrepreneurs, se disent massivement satisfaits de leur situation. Pour autant, 30 % d’entre-eux présentent des signes d’épuisement. Soit entre 1 142 et 1 218 maires. Ce sont les enseignements surprenants d’une étude de l’Observatoire Amarok, dirigé par le Sétois Olivier Torrès, spécialiste des PME, aux côtés de l’Association des maires ruraux de France.
Gwénaëlle Guerlavais ne parle pas de métier mais de fonction et de mission. “Pour un métier, on est formé.” Que faudrait-il pour que cette fonction soit davantage respectée ? “Je n’ai aucun problème avec les administrés. Sans doute parce que je suis extrêmement disponible et ouverte. Ma formation de journaliste joue aussi : je sais écouter. Le simple fait d’écouter, ça apaise. Certains veulent juste être reçus par la maire.” Elle ajoute : “Il faudrait au changement de majorité une obligation de passation des dossiers avec une obligation de transparence ; ce qui n’a pas été le cas pour nous : je me suis battue pour récupérer les écharpes et même les clefs !”
Je viens d’arriver et on me noie sous des injonctions, des obligations issues d’un héritage dont je ne suis pas comptable… C’est schizophrénique”
La maire des Matelles n’oublie pas de défendre l’idée d’un statut plein et entier pour les élus “avec une reconnaissance réelle de notre travail et un meilleur accompagnement dès le départ. Sur mes cinq adjoints, quatre travaillent. Si l’on veut qu’une nouvelle génération arrive dans ces fonctions, il faut arrêter avec ces élus majoritairement des retraités, des fonctionnaires…” Grâce à la revalorisation des indemnités, elle reçoit 1 900 € mensuels net. “C’est correct, juge-t-elle. Mais même en allant au maximum de ce que permet la loi, j’ai dû mettre ma boîte entre parenthèses ; je gagnais plus que cela. Et je passe comme maire 400 % de mon temps.”
“Derniers remparts de la République”

Elle décrypte l’envers d’un décor : “À la réunion des maires de l’Hérault, au département, il y a eu un très beau discours en nous expliquant que nous sommes les derniers remparts de la République. Que l’on n’est pas seuls. Sauf que dans la réalité, j’attends une réponse depuis deux mois pour la boulangerie du village… Je viens de recevoir un courrier de la sous-préfète pour nos arrêts de bus qui ne sont pas conformes depuis 2013… Et si on ne fait rien, on va au contentieux. Mais je viens d’arriver et on me noie sous des injonctions, des obligations issues d’un héritage dont je ne suis pas comptable… C’est schizophrénique.”
“Ce qui m’intéresse, c’est le local”
Rendre service à la nation, c’est pour elle presque un atavisme. “J’ai été déléguée du personnel. Je viens d’un milieu associatif où, parfois, on est limité dans ses actions en fonction des collectivités. Quand j’étais parent élue, un sujet me tenait à coeur : la cantine. Ça n’avançait pas comme j’en avais envie.” C’est l’un des ancrages de son engagement. “Je me suis toujours intéressée à la politique au sens de vie de la cité. Quand on voit ce qui se passe au niveau national, ce n’est pas représentatif de ma vision de la politique. Ce qui m’intéresse c’est le local. La proximité avec les gens. Est-ce que le plus beau des mandats, n’est pas celui de maire ?” C’est ce qu’elle est en train d’éprouver.
“Obligation de transparence” : “une nécessité”

Et comme on hérite tous de ses aïeux… “Je suis la seule de la famille à franchir le pas, même si mon grand-père maternel était conseiller municipal dans l’opposition à Pleudihen sur Rance, en Bretagne. J’ai été nourrie par la notion de l’engagement. Mes deux grands-pères ont été de grands résistants, marins, embarqués sur l’Aconit qui a coulé pendant la Seconde Guerre mondiale. Mon père a été général…”
Cette “obligation de transparence”, que cette ancienne journaliste s’impose, est, dit-elle, une “nécessité” : “Un maire perçoit des indemnités ; c’est de l’argent public. Il faut donc rendre compte. C’est légitime. Si on ne le fait pas, les gens ne s’intéresseront pas à la politique (…) Il faut expliquer aux gens ce que l’on fait.” Et un maire n’a pas la science infuse : “On a, par exemple, décidé de rouvrir le centre de loisir en août en plus de juillet. Finalement, les familles consultées préfèrent fin août. Dont acte. Il faut réenchanter la politique” et rattraper par le col les “jeunes qui en sont éloignés”. Elle avoue être “un objet de curiosité” dans le mundillo politique.
J’ai trouvé ça indélicat. C’est injuste et dur pour les Matelles qui passe d’une présidence à rien. Il y a du machisme en politique”
“Déjà, je suis une femme – à peine 19 % des maires sont des femmes – je suis chef d’entreprise. On me dit que je suis jeune quand on me rencontre pour la première fois…” On lui a fait comprendre, dit-elle, qu’être même vice-présidente de la communauté de communes du Grand Pic Saint-Loup de 36 communes, “c’était trop tôt. J’ai été écartée, dit encore Gwénaëlle Guerlavais. J’ai trouvé ça indélicat. C’est injuste et dur pour les Matelles qui passe d’une présidence à rien. Il y a du machisme en politique. Il faut encourager toutes les femmes qui veulent se lancer ; c’est quand même la moitié de l’humanité. Et on dit que la parité est importante…”
Elle a du mal à comprendre : “On est dans une classe politique encore très conformiste. Les profils nouveaux ne sont pas toujours encouragés. C’est regrettable. Ce n’est pas de la nouveauté pour de la nouveauté. Le monde bouge. Et change. Et il faut être à l’écoute du terrain. Plus on sera des élus différents, plus on sera représentatif de ce que veulent les habitants. J’arrive pour un premier mandat avec une vision différente ; une méthodologie aussi. Ma volonté n’est pas de faire peur.”
“Mon premier acte entant que maire, ça a été de refleurir la place du village et devant la mairie”

L’appétit vient en mangeant, dit-on. Demain, Gwénaëlle Guerlavais candidatera-t-elle pour un mandat de députée, de maire d’une plus grande ville…? “Non, dit-elle catégoriquement. Je suis arrivée dans ce village en 2009 par amour : c’est là qu’habitait mon futur mari avec qui je suis mariée – je fête demain mes dix ans de mariage – où je me suis installée ; où ma boîte se situe ; mes enfants ont grandi ici… Je ne serai pas maire ailleurs. On m’a souvent prêté des ambitions pour la députation et autres. Ça ne m’intéresse pas ; c’est une vie à Paris, etc. Ce qui m’intéresse, c’est le local. Mon premier acte entant que maire, ça a été de refleurir la place du village et devant la mairie. Redonner du lustre au village, décrocher un sourire des habitants… Et cela peut donner envie de faire la même chose. Et ce qui m’intéresse, c’est d’aider les gens. La politique locale, c’est choisir le bon traiteur pour la cantine ; réaménager une rue avec des nids de poule ; rénover des bâtiments…”
Garder le “cocon” et “l’identité du village”
Parmi les enjeux de son mandat, il y a la rénovation de plusieurs bâtiments anciens. “C’est une opportunité qui nous permettra de retravailler sur le coeur du village, dit-elle. L’ancienne municipalité avait comme objectif d’étendre le village vers Saint-Gély avec une nouvelle ZAC, etc. J’ai tout stoppé pour garder notre cocon avec une identité, un centre et des commerces à soutenir. On a lancé une opération coeur de village ; derrière la mairie, il y a une ancienne école maternelle à l’abandon. On veut en faire des salles associatives et repositionner le bar. Situé dans les murs de la mairie, c’est assez unique en France ! Il y aussi le projet de la communauté de communes, la Bergerie…” Journaliste un jour, journaliste toujours. De quoi remplir des pages d’une singulière chronique…
Olivier SCHLAMA
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