Patrimoine : Un atlas sonore des langues régionales

Une photographie unique des pratiques linguistiques. Photo : O.SC.

Une polyphonie des parlers du coin ! Linguiste, directeur de recherche au CNRS, Philippe Boula de Mareuil (1) a eu cette idée originale : en s’appuyant sur une même fable d’Ésope qui peut être écoutée et lue en français (en cliquant sur Paris) et dans une centaine de variétés de langues régionales (en cliquant sur les différents points de la carte), il a créé un panorama et des vibrations uniques ! Une richesse insoupçonnée qui revisite le mythe de la tour de Babel et donne tout son relief à ce trésor national, Occitan… en tête !

Il le dit avec modestie : « Le principe d’un atlas, ce n’est pas révolutionnaire ». Mais un tel recueil sonore, si. Ce travail, qui s’appuie sur une même fable d’Esope qui peut être écoutée et même lue en français et dans plus d’une centaine de variétés de langues régionales, permet de visualiser la richesse des langues régionales et de ses différentes variantes. Une richesse qui montre aussi, en creux, toute la fragilité des ces langues régionales dans un monde menacé d’uniformisation.

Langues régionales, patois, dialectes, parlers du coin… Caraman, Foix, Montpellier, Toulouse, le Nord Occitan ; la langue d’Oc ; la langue d’Oil, l’Angevin, le Basque, le Gascon, le Languedocien, le Breton, etc. Pas moins de 125 langues ou variations régionales ont imposé leur singularité et leur diversité linguistique réunis dans ce projet unique mené par un linguiste du CNRS reconnu, Philippe Boula de Mareuil. Celui-ci était d’ailleurs dans notre région cette semaine, à la maison de l’Occitanie, à Toulouse. « Cet atlas a été mené à bien dans le cadre d’un projet financé par la Direction générale des langues de France, confie-t-il. Nous avons voulu effectuer le panorama linguistique des langues d’Oc et des langues d’Oil destiné au grand public. Ce n’est pas seulement une minute d’écoute audio avec le français et 124 locutions régionales ; il y a aussi la transcription écrite de celles-ci. C’est un atlas complet. »

Cette fable a été choisie parce qu’elle est « facile, brève et permet au système phonologique de France de s’exprimer pleinement » dans ce panorama unique. Résultat bluffant. On se rend compte, qu’il y a encore des locuteurs, y compris patois, partout dans l’Hexagone. Pour la petite histoire, Jean-Louis Blénet, président de la fédération des calendretas d’Occitanie, a enregistré la voix de l’Occitan parlé à Montpellier ; on aurait pu y entendre aussi la voix de la « papesse » de cette même langue occitane, l’universitaire, Marie-Jeanne Verny. Mais cette professeur,  artisane de la reviviscence moderne de l’Occitan est trop puriste pour s’affranchir totalement de son parler natif « du nord de l’Aubrac » revisité par « l’occitan standard que j’ai appris ensuite à la fac »… Pour elle, ce panorama n’exprime « pas une urgence » face à un possible danger de disparition des locutions régionales. Ce n’est pas une oeuvre muséale. Mais au contraire une oeuvre vivante. Une jubilation devant une langue occitane aussi plurielle : « On s’est amusés, avec des collègues de la fac, à écouter ces différente pratiques locales. On s’est régalés ! » La spécialiste est raisonnablement optimiste même si l’occitan est désormais une langue réapprise, elle se pratique. Certes, dans des niches comme des groupes de musiques mais elle est bien vivante.

Prise de conscience

« C’est une photographie » qui montre toutes les vibrations géographiques, ce que Boula de Mareuil appelle ses « points d’enquête des parlers du coin, des pratiques locales  » : un  « O »fermé à la place d’un « U » ouvert, un accent moins tonique, une finale différente… « C’est une polyphonie ! », s’enflamme Marie-Jeanne Verny. « Une langue qui ne circule pas s’uniformise« , rappelle Marie-Jeanne Verny. Le pouvoir jacobin, parisien, n’a pas encore réussi à gommer les langues régionales, certes, de moins en moins vécues comme un irrédentisme qui couve sa revanche, un danger pour l’unité du pays.

Pour Philippe Boula de Mareuil, « il y a une prise de conscience de ce patrimoine riche ». Mais il « craint qu’il ne soit trop tard » pour ne pas le voir disparaître dans les prochaines décennies. Certes, il y a de nouveaux pratiquants… On peut avoir des surprise mais cela me semble sur le déclin… »

Pour le spécialiste, cet atlas est un miroir duquel perce une certaine fragilité, une certaine urgence pour la survie de l’occitan face à une possibilité disparition à moyen terme. Cette menace est cependant peut-être moins aiguë que pour le parler d’Oil « qui ne concerne désormais presque que des vieux locuteurs »… Il fait une digression sur le patois. « Certains insistent sur le degré encore plus local d’un langue régionale, du style dans tel village à côté on parle différemment ; c’est souvent surévalué, voire exagéré« .

« On va vers un accent méridional moyen avec des microspécificités locales.. »

Quant aux accents, la menace est plus vive. « Sur le long terme, il y aura une homogénisation », une troisième voie entre celui de Toulouse et de Montpellier, par exemple. « La ville a toujours joué un rôle de brassage de population, de melting pot. Certes, dans le Gers, on dit « poulé » avec un « E » ouvert, ce qui est d’ailleurs moqué par les Toulousains. Mais c’est une microspécificité. A l’avenir, continuera-t-on à distinguer les accents toulousain et montpelliérain ? « Je n’y crois pas trop, claque Philippe Boula de Mareuil. On va vers un accent méridional moyen, avec des microspécificités locales. A plus grande échelle, on a été surpris que les gens confondent parfois par exemple facilement les accents Suisse, Belge voire Alsacien. » L’Hexagone est plutôt en avance dans ce processus : « En Italie, accents et langues régionales sont plus marqués qu’en France. Ce n’est pas la même histoire et l’homogénéisation se fait avec plus de retard du fait de l’unification plus tardive de ce pays. quand à l’Espagne, qui revendique des langues différentes comme le Basque, le Calatan ou l’andalou, on reconnaît bien leurs différences. »

Olivier SCHLAMA

L’atlas sonore des langues régionales : https://atlas.limsi.fr

Directeur de recherche au CNRS, il est affecté au Limsi (Laboratoire de recherche en informatique pluridisciplinaire) dans le groupe traitement  du langage parlé.