Chronique : Les Limiñanas n’ont « pas de revanche à prendre… »

Quand j’ai rencontré Lionel Limiñana, la musique de son groupe emplissait la maison depuis des mois déjà, emplissait l’habitacle de ma voiture, emplissait ma tête. Je l’ai abordé à la fin d’un concert pour le féliciter. Je lui ai confié que j’étais certainement le seul, parmi les spectateurs du soir, à savoir préparer les Migas, le plat dont les Limiñanas donnent la recette dans « Migas 2000″… Ils ont donné un entretien plein de sensibilité à l’écrivain sétois Olivier Martinelli.

Cette fois-là, nous avons très peu parlé de musique. Nous avons parlé de l’Algérie, de ce pays de fantasme, de nos origines communes. Lionel s’est montré chaleureux, curieux. J’ai eu l’impression de renouer avec un cousin perdu de vue depuis l’adolescence.
Alors, pour les présentations, les Limiñanas, ce sont Marie et Lionel Limiñana, un couple autour duquel gravitent de nombreux musiciens, chanteuses et chanteurs. Leur cinquième album est paru en 2016. Il a pour titre « Malamore ». Et comme ses prédécesseurs, il est truffé de bombes rock’n’roll et de ballades pop qui peuvent rappeler le Gainsbourg de la Grande Époque (celle de Melody Nelson, de L’homme à la tête de chou…). Des chansons où la voix grave et profonde de Lionel nous racontera les histoires les plus intimes. Des histoires précieuses semées de références à ses origines pied-noir. Les références sont discrètes, sans revendication, parce qu’elles font partie de l’ADN du groupe. Elles ne manquent pas : Tlemcen, Santa-Cruz, la longanisse, les migas, la Smala d’Abdelkader, le matelas enroulé dans l’armoire qu’on charge dans un bateau pour le rapatriement, le retour « une main devant, une main derrière ».
Penchez vous sur « Je me souviens comme si j’y étais », sur « Longanisse », « El beach »….. Tendez l’oreille. Vous y trouverez une histoire familiale forte et touchante dans laquelle Lionel Limiñana enfouit des larmes de nostalgie sous des arpèges de guitare.
Alors que le monde s’écroule, Lionel Limiñana continue d’écrire le rock. Entre deux sessions d’enregistrement, il a répondu à mes questions.

À la création du groupe, aviez-vous de grandes ambitions ou ce projet musical était-il en quelque sorte récréatif ?

Ni l’un ni l’autre, on a toujours joué dans des groupes de garage et ça a toujours été vital. Mais on n’avait pas d’ambition particulière en dehors de celle de faire des disques. Par contre, je n’ai jamais fait ça pour rigoler. Dans le cas des Limiñanas, il s agissait juste d’enregistrer en attendant que nos copains des « Sonic Chicken 4 » rentrent de tournée américaine. On jouait dans deux groupes avec des membres communs aux « Sonic Chiken 4 », « El Vicio » et « The Migas Valdès ».

Vous avez été repéré sur Myspace puis signé par le label américain Trouble in Mind avant de collaborer avec le label français, Because Music. Comment s’est passé votre signature avec Because ?

On a rencontré Because via l’album « Traité de guitare triolectique » que nous avons enregistré avec Pascal Comelade. On cherchait un label en Europe mais aucune des personnes que nous avions rencontrées ne collaient à ce que l’on voulait. En gros, un bon feeling et qu’on nous laisse travailler dans notre coin. C’est ce qu’on a eu avec Because, qui est un très beau et très bon label. Un des derniers a travailler comme cela en France. Comme une vraie maison de disque.

Malamore est-il sorti aux États Unis ?

Oui sur Hozac rds à Chicago. On n’a pas tourné le dos à nos labels américains, on a juste changé de distribution pour l’Europe.

Y a-t-il une jubilation à connaître le succès après de nombreuses années passées dans l’underground ? Un sentiment de revanche ?

Je ne crois pas qu’on puisse parler de succès. Le succès c’est autre chose. Et non, on n’a pas de revanche à prendre. Le monde de la musique mainstream ne nous a jamais attiré, on n’a jamais couru après ça très sincèrement. Il n’y avait donc pas de frustration particulière. Les seules frustrations que j’ai connues étaient liées au split des groupes dans lesquels je jouais. J’ai mis 25 ans à comprendre que tu ne peux pas demander à tes camarades d’avoir les mêmes motivations que toi. On a évolué toute notre vie dans l’ultra-underground et c’est toujours là que la musique qui m’intéresse est produite. Dans sa grande majorité.

Suivez-vous de près vos chiffres de vente ? À combien d’exemplaires avez-vous écoulé Malamore pour l’instant ?

On en a vendu pas mal. Mais je ne t’en dirai pas plus (hé hé hé). En tout cas, sache que je me suis acheté une mobylette flambant neuve que j’ai payée rubis sur l’ongle. Le vendeur était impressionné. J’ai pris l’option « valisette rigide » pour pouvoir ramener mes courses du supermarché.

Comment décririez-vous les mois qui ont suivi la sortie de Malamore ?

Ça s’est passé comme pour les autres albums sauf que là tu as un vrai label en Europe qui te soutient, tu fais beaucoup plus de promo, des télés et l’exposition permet au disque d’avoir une autre vie et de toucher beaucoup plus de gens. On a joué en France, Belgique, Grèce, Suisse, Espagne et Australie et avec une belle équipe, le bon tour-man et un très bon groupe pour la scène. C’était vraiment une belle année. On a beaucoup ri, rencontré des gens super, comme Bertrand Belin et ses musiciens à Melbourne, Anton en Allemagne et à Paris, croisé nos amis belges et la bande de Jean de Barquin, les mecs de nouvelle vague, on a joué avec Destination Lonely, souvent avec Pascal Comelade…

Quel est le rapport de votre famille à votre musique ? Vos enfants, vos parents, vos frères et sœurs (si vous en avez) sont-ils vos premiers soutiens ? Vos premiers critiques ?

On est des méditerranéens. La famille c’est important mais les Limiñanas sont notre groupe a Marie et moi. Ça ne regarde que nous deux. Notre premier public est notre fils de 9 ans . Le pauvre. Il écoute les démos de longue dans la voiture et à la maison. Quand il me dit qu’il aime la chanson ça me rassure. Mais il préfère Louane et Ronnie Bird.

Puisqu’on parle de famille, quels sont vos rapports à la culture pied-noir ?

Mes parents viennent d’Oran. J’ai baigné dans cette culture toute ma vie, elle m a construit et j’en suis très fier. À la maison il y avait la base : l’humour, la cuisine, l’amour et la mauvaise foi.

Les allusions à cette culture dans vos chansons sont-elles glissées là comme des private joke, des hommages ? Ou est-ce plus profond ?

C’est tout ça a la fois. ça dépend des chansons et des moments. Mais mon grand père Octave et mon oncle André doivent être fiers de nous là-haut. Et c’était le but… C’est aussi une manière de parler de cette culture là. Tout ça va disparaitre. Les pieds-noirs sont autre chose que ce que décrivent les films d’Alexandre Arcady. Même si j’aime bien « Le grand Carnaval ». Je ne prétends pas que je vais faire le boulot, mais on essaie de participer…

Lionel, t’es-tu déjà essayé à des écrits plus longs ?

Je m’intéresse aux méthodes d’écriture de scénario en ce moment, la méthode de Astier /Vogler particulièrement. Je suis ultra fan d’Alexandre Astier. Le principe du voyage du Heros. On est en train de travailler sur une BD avec mon ami et dessinateur Elric. Le sujet n’est pas bien éloigné de la thématique du prochain disque d’ailleurs.

Par quel biais êtes-vous entrés dans l’univers rock ?

J’ai baigné dans les disques et les livres depuis tout petit grâce à mes deux frères et à ma sœur. Et aussi aux excellents disquaires et libraires de ma ville, pourtant totalement sinistrée. Mon père aimait Little Richard et le Merengue, le Cha Cha Cha. Mon grand frère Serge écoutait les Stooges, Suicide et des tas d’autres choses. En gros des Flamin Groovies à Joy Division, avec au centre les compilations « Formidable RNB », Otis Redding… Mon autre frère Laurent était Mod à l’époque du revival 80. Donc les Jam, Merton Parkas et toute la pop anglaise qui allait suivre, les Smiths, Lloyd Cole, les Woodentops et Cie. Moi j’aimais les groupes des sixties depuis toujours. Et j ai découvert le garage punk 60 par hasard chez Lolita, le disquaire, avec le « Back from the grave 2 ». Et Crypt records du coup. J’avais aussi acheté le « Relics » de DMZ. Le punk était né dans les sixties ! Incroyable ! Ça faisait le lien avec les Cramps et l’album « Songs the Lords taugh us » qui tournait en boucle à la maison.

Y a-t-il des livres, des films ou d’autres formes d’art qui vous ont marqués comme l’ont fait certains disques ?

Oui des bouquins comme le «Do it» de Jerry Rubin, les BD d’Alan Ford, les «Cinemastock», «Hamster Jovial» et «Dingodossier» de Gotlib. Et puis, George Lucas, Spielberg, Scorsese, Coppola, Tom Holand. Robert Redford, Dustin Hoffman… Des films comme Animal house, Blow up, Les dents de la mer, Conan, À bout de souffle, Les Monstres, Une journée particulière, le Fanfaron, les Gabins d’avant guerre, d’après guerre… Mais aussi des curiosités comme Eraserhead et les comédies italienne, le Western, la Hammer… La nouvelle vague. Le cinéma populaire, celui de la «dernière séance» ou du dimanche soir.

Y a-t-il d’autres formes d’art que vous aimeriez explorer dans le futur ?

Le scénario, pour la BD. Et la B.O de film.

Pouvez-vous me parler de la genèse d’un album, chez les Limiñanas ? Les chansons sont-elles guidées par une idée directrice ?

On commence par enregistrer, beaucoup et à écrire. Ensuite ça prend forme petit à petit. On enregistre deux fois plus de démos qu’il ne faut de morceaux pour le disque. On bosse comme dans un atelier, en y allant tous les jours pendant un certain temps. Depuis le second disque, «Crystal Anis», on essaie de raconter une histoire. Crystal anis parlait de l’Algérie et de la famille, ensuite «Costa Blanca» de l’Espagne de notre enfance, des routes de vacances, l’été, la méditerranée. Le prochain est une espèce de photographie de nos années de lycée. Humblement, une sorte de «Nous nous sommes tant aimés» ou de «Péril jeune» psychédélique.

Je crois savoir que tous vos disques sont enregistrés à la maison ? Quels sont les avantages de cette démarche ? Y a-t-il des inconvénients ?

Il n y a que des avantages globalement. Le seul inconvénient est l’enfermement. Le risque de ne plus avoir de vie sociale. Si je ne devais pas sortir pour amener mon fils à l’école, je crois que je pourrai rester enfermé au studio sans me laver pendant des semaines… Avec Marie on bosse comme des producteurs de musique électronique, sauf que tout est joué. Et on ne s’interdit rien. On fait exactement ce que nous voulons.

Pour ce qui concerne votre son très marqué par les 70’s et les 80’s, comment l’obtenez-vous ? Pour ce qui concerne le matériel et les instruments, avez-vous une âme de collectionneur ?

Non on n’est pas collectionneurs, on n’en a pas les moyens. On joue sur des Fender à lampes et des Telecaster depuis toujours. Des orgues «farfisa» et orgues «panther» cheap. En ce qui concerne le son, Je crois juste qu’on est incapables de jouer autrement. Marie connait quatre ou cinq rythmes et moi dix accords de guitare. On fait avec ça. Comme la plupart des groupes que nous aimons.

Quel est le processus de composition de vos chansons ? Musique d’abord ? Paroles ? Improvisations ? Simple riff ?

En général on part du riff. À la basse ou la guitare. Parfois à l’orgue Farfisa... Ensuite on construit autour, rarement avec un couplet-refrain et des changements d’accord. Je préfère bosser sur la répétition et une forme de transe. L’ivresse de la répétition.

Lionel, dans les concerts auxquels j’ai assisté, tu n’interprètes pas les morceaux en « talk over » présents dans vos albums. Est-ce trop difficile techniquement ?

Techniquement les texte lus avec des guitares jouées à fort volume posent des problèmes aux ingénieurs du son, c’est vrai. Mais c‘est une fausse excuse, c’est plutôt par timidité que je ne m’y colle pas. Ce n’est pas du tout mon truc de chanter ou de parler dans un micro. Je n aime pas ça. J’aime produire les disques et jouer de la guitare.

Quels sont vos projets à venir ? J’ai entendu parler d’une collaboration avec Anton Newcombe, le leader sulfureux de Brian Jonestown Massacre…

Oui, nous retournons à Berlin cette semaine pour finir l’album. Ça devrait sortir fin aout prochain. On a enregistré chez nous et à Berlin dans le studio d’Anton Newcombe. Il devrait y avoir des titres avec Pascal Comelade, Bertrand Belin, Anton Newcombe, les Pink Tiles et Peter Hook.

Quels fantasmes musicaux avez-vous déjà réalisés ? Lesquels vous reste-t-il encore à réaliser ?

Je voulais enregistrer des disques, en sortir et jouer aux Etats unis. Ne plus avoir de patron. Et bosser avec Warren Ellis! J y suis presque !

Propos recueillis par Olivier MARTINELLI

  • Le duo de Perpignan, nominé au Prix des Indés en 2016, est en tournée. A Saint-Etienne le 4 mai, Ris-Orangis le 5 et à Strasbourg le 6 mai…

  • https://youtu.be/909xyWQ6RS4