Toulouse : Des professeurs de médecine retraités renfilent leur blouse pour créer un centre de santé de spécialités

Le professeur Henri Boccalon qui porte ce centre de santé avec des spécialistes. Ph. DR

Ce sera l’un des rares centres de ce type en France dont la philosophie, l’accès aux soins plus rapide et de bonne qualité, lui enjoint au non-dépassement d’honoraires. Explications avec le professeur Henri Boccalon qui a déjà recruté 21 spécialistes ! Mais, pour l’heure, il faut réunir au total 600 000 € pour ouvrir en 2027. Les collectivités sont appelées à la rescousse.

Les déserts médicaux ne sont pas forcément dans des déserts ruraux. Ils se situent aussi dans l’entrelacs des fragilités urbaines, là où les demandes de rendez-vous se sont démultipliés justement. Et là ce sont des consultations d’excellence qu’on leur proposera juste via Doctolib ! La santé près de chez soi s’est confirmée pendant les municipales comme l’une des principales attentes des Français. Selon France Assos Santé, fédération d’associations de patients, la santé près de chez soi “suscite de fortes attentes”.

“On s’est posé la question d’avoir des regrets y compris de ne pas avoir continué leur activité”

“Tout est parti d’une discussion, à l’été 2025, confie le professeur Henri Boccalon, avec des confrères (2), comme moi, à la retraite. Comment on la vivait ; on s’est posé la question d’avoir des regrets y compris de ne pas avoir continué leur activité. Mais 60 heures par semaine, non merci, comme la gestion d’un cabinet libéral, la gestion agace. Certains voulaient continuer mais dans un contexte favorable, même en faisant de l’humanitaire. Mais ils se sont cassé les pieds sur des obstacles imprévus. Cette idée est restée en moi. Je suis tombé sur un article du Quotidien du Médecin sur ce centre Odon-Vallet, à Paris…” C’est ce constat qui a fait cheminer le professeur Henri Boccalon, à l’origine de ce projet.

Prise en charge globale

Dans le centre de santé de spécialités Odon-Vallet à Paris. Ph. CSMOV.

À 84 ans, cet ancien chef de service en médecine vasculaire et cardiologue, dont il est spécialiste et pionnier, à Toulouse, a eu une idée qui fait florès parmi ses collègues praticiens qu’il a déjà recrutés, souvent de grande notoriété, prêts à renfiler blouses et stéthoscopes : soigner avec efficacité et rapidité, au plus près du malade, c’est-à-dire en ville.

Et en inscrivant le patient dans une prise en charge globale, si besoin, c’est-à-dire en prenant en compte d’autres affections ou maladies. Le tout, avec uniquement des praticiens à la retraite, tous salariés du centre. Ils interviendront entre une demi-journée et deux jours de travail par semaine, de quoi vaquer à d’autres occupations et s’occuper de leurs petits-enfants.

Pas de dépassements d’honoraires et des professeurs de spécialités d’université

Quel est l’intérêt d’un tel centre pour les malades ? Trouver vite un rendez-vous chez un spécialiste, ce qui parfois est une gageure impossible. Certes, aussi, ces médecins retraités ont accumulé une riche expérience qu’ils incarneront plus longtemps mais c’est aussi un centre pluri-disciplinaire comme on aime en trouver sur son chemin. “Parmi les avantages que nous proposons, poursuit Henri Boccalon, nous nous engageons à ce qu’il n’y ait pas de dépassement d’honoraires. Et ce n’est pas rien. Ensuite, effectivement, plus de la moitié des 21 médecins sont des professeurs d’université avec une grande notoriété. Et ce sont eux, comme le Pr Carrié, qui s’occuperont de vous, pas un assistant.”

“Nous allons bénéficier d’un loyer modéré”

Le professeur Henri Boccalon qui porte ce centre de santé avec des spécialistes. Ph. DR

Le professeur Boccalon précise : “Nous accueillons toutes les spécialités médicales, car elles peuvent représenter beaucoup d’espoir pour les patients.” Et : “Le local que nous allons louer a une particularité : il appartient à l’hôpital Joseph-Ducuing, un chirurgien décédé qui avait fondé le centre régional anti-cancer avant son déménagement à l’Oncopôle.”

“On revient à l’histoire de la médecine toulousaine et à un quartier qui plaît aux gens”

Il s’était intéressé aux réfugiés espagnols et à ceux qui y avaient combattu le nazisme. Un hôpital avait été créé par des réfugiés espagnols en 1944 dans ce quartier Saint-Cyprien, là aussi, recevait des blessés espagnols et français. Cet hôpital Joseph-Ducing s’est davantage donné comme vocation de s’occuper des personnes en difficulté. Et nous allons bénéficier d’un loyer modéré.” Ce n’est pas tout. Dans le même quartier Saint-Cyprien, “il y a aussi les hôpitaux de La Grave – qui avait une maternité historique – et l’Hôtel-Dieu qui ont leur histoire. On revient à l’histoire de la médecine toulousaine et à un quartier qui plaît aux gens.”

“Nous recherchons des subventions auprès des collectivités. C’est difficile”

Le projet, qui espère se concrétiser en 2027 dans un secteur historique de la médecine toulousaine, avec plusieurs (anciens) établissements de santé, à la pointe sur de nombreuses spécialités. Si le tour de table financier est achevé. Car le plus gros pari, ce sont les subventions. Henri Boccalon explique : “Nous espérons ouvrir ce centre en avril 2027. Le plus gros point à résoudre dans un premier temps, ce sont les travaux à réaliser dans un local que nous allons aménager avec six pièces de consultation sur 200 mètres carrés, à louer dans le quartier Saint-Cyprien. Il y en a pour quelque 300 000 € de mise aux normes et d’agencement. “

L’Agence régionale de santé (ARS) doit de son côté délivrer une autorisation d’exercice à l’appui de la constitution d’un projet bien ficelé. “Nous recherchons actuellement des subventions auprès des collectivités. C’est difficile, maugrée Henri Boccalon. La mairie de Toulouse ? Une fin de non-recevoir alors que d’autre mairies le font comme à Paris – où Mairie, département et région ont donné une subvention – et Grenoble (la mairie s’y est engagée), s’étonne-t-il, sans animosité. Nous avons aussi sollicité le département de la Haute-Garonne, nous attendons leur réponse. Un crowdfunding sera sans doute lancé dans la foulée. A voir.”

Je pense que c’est une superbe idée évidemment. On cherche par tous les moyens une idée pour l’aider parce c’est vraiment un projet génial”

Sollicitée également, la région Occitanie, quant à elle, aime beaucoup ce projet, la collectivité étant par ailleurs engagée dans un réseau de centres de santé qui connaît le succès, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI. Mais leur concept est différent de celui de Toulouse qui n’emploie que des spécialistes.

Ce qui fait dire à Vincent Bounes, vice-président de la Région et patron du Samu de Haute-Garonne : “Je pense que c’est une superbe idée évidemment. On cherche par tous les moyens une idée pour l’aider parce c’est vraiment un projet génial.” La région va-t-elle pouvoir mettre la main à la poche ? “Sincèrement, c’est trop tôt pour le savoir mais j’aimerais bien, oui.” Car pour démarrer, il faut aussi un second budget pour acquérir l’équipement  médical adéquat avec échographes par exemple. Mais aussi du non médical, de l’informatique. Là aussi l’enveloppe sera de 300 000 €.

On pleure parfois quand une commune fait un cabinet où il n’y a aucun médecin ; on voit partout des affiches fleurir à l’entrée des communes avec“cherchons médecins”. Nous, nous les avons depuis des mois en poche…”

Mais le projet a d’autres atouts : “Nous avons déjà pas mal de spécialistes à la retraite qui ont répondu favorablement à notre appel. Il faut une condition préalable comme l’exige le Conseil de l’Ordre des médecins : une interruption maximale de pratique inférieure à trois ans. Sinon, on peut avoir à passer devant une commission. Et si besoin, le médecin peut faire des stages de remise à niveau.”

Leur statut ? “Chacun sera salarié comme dans une maison de santé. Mais tout l’administratif c’est la Fondation Odon-Vallet qui s’en occupera” (lire ci-après).Et il y croit : “Je ne vois pas des collectivités se désintéresser de ce projet alors que déjà 21 spécialistes sont prêts à y travailler dès demain. On pleure parfois quand une commune fait un cabinet où il n’y a aucun médecin ; on voit partout des affiches fleurir à l’entrée des communes avec “cherchons médecins”. Nous, nous les avons depuis des mois en poche…”

Déjà 21 spécialistes prêts à ressortir leur stéthoscope

Dans le centre de santé de spécialités Odon-Vallet à Paris. Ph. CSMOV.

Combien de praticiens sont-ils prêts à tenter l’aventure ? “Nous avons déjà précisément 21 médecins de 14 spécialités, de la cardiologie, à la cancérologie en passant par la pédiatrie, la médecine générale, la psychiatrie, la gastro-entérologie. Ou encore la médecine interne. Il nous manque diabétologue, un dermatogue et un pneumologue. Et une assistante sociale ? Ce sera peut-être possible à l’avenir.”

Prise en charge globale

Une assistante sociale complètera sans doute le dispositif. “A l’hôpital La Grave, à côté, quelques services de médecine sociale et de prises en charge de populations en difficultés, sont restés, contextualise Henri Boccalon. Nous établirons une collaboration. Tout comme avec l’ASEI, une association spécialisée qui gère 107 établissements pour la prise en charge des handicaps physiques et mentaux”, précise-t-il. Surtout que la philosophie de ce centre est, si possible, une prise en charge globale : si un spécialiste décèle un possible problème d’une autre affection il pourra orienter le patient vers un collègue sur place. “C’est l’engagement que nous avons pris lors de réunions avec l’ARS et la CPAM”, dit-il.

Un réseau avec le centre Odon-Vallet, basé à Paris

Pour poser les bases d’une réussite, le futur centre s’appuie sur l’expérience d’un réseau déjà constitué et présent à Paris et Grenoble : le centre de spécialités médicales Odon-Vallet, du nom d’un autodidacte qui commença pauvre, décédé aujourd’hui, qui a terminé sa carrière en vendant cher une société d’assurance importante à Generali. Ses deux enfants, dont l’un des deux, nommé Odon, historien des religions, ont dépensé leur fortune en la dédiant d’abord aux gens qui ont besoin d’enseignements dans des pays du tiers-monde. Puis, vers le soin en France.

C’est comme cela que le premier centre parisien de cette Fondation Odon-Vallet (1) a ouvert il y a 18 mois dans la capitale. “Il a un tel succès à tel point que leurs deux sites, dans le 13e arrondissement, envisagent de s’agrandir. Ensemble, ils réalisent déjà quelque 2 500 consultations par an. C’est ce que nous comptons faire à terme à Toulouse”. En gros, s’inspirer de cette expérience.

Paris, Grenoble, Lyon, Marseille… Et Montpellier ?

Au-delà du soin, le centre réalisera aussi des actions de prévention, ainsi que des formations pour les futurs médecins. L’étape d’après sera de s’appuyer sur l’expertise des médecins du centre pour faciliter la collaboration avec les entreprises du monde de la santé favorisant l’innovation en médecine.

D’autres projets sont en cours dans d’autres grandes agglomérations. Un autre centre du même type est en cours d’ouverture sur la région de Grenoble, où une campagne de financement participatif en cours a permis de récolter plus de 50 000 euros de dons en trois semaines, en vue d’une ouverture début 2027. À Lyon et Marseille, des réflexions sont également en cours pour dupliquer le modèle.

Et à Montpellier, “ce serait une bonne chose”, dit Henri Boccalon, qui a ses habitudes du côté de Mèze.

Olivier SCHLAMA

(1) Partie d’une volonté locale, l’équipe toulousaine s’est rapprochée des centres de spécialités médicales Odon-Vallet (CSMOV), association nationale qui veut lutter contre les déserts médicaux et la fuite des savoirs, pour créer un nouveau centre. Jérémy Renard – Entrepreneur, cofondateur des Centre de Spécialités Médicales Odon Vallet avec le Dr Dipak Mandjee et le professeur Yvon Calmus qui, a la responsabilité de directeur général.
(2) Ce projet a été lancé par une équipe locale toulousaine, dont les membres fondateurs sont les Professeurs Didier Carrié, Fati Nourashémi, Laurent Schmitt, Michel Soulié. Ils sont réunis autour du professeur Henri Boccalon, ancien chef du service de médecine vasculaire du CHU Toulouse et ancien président de la commission médicale d’établissement du CHU de Toulouse. Ils seront rejoints par Jérémy Renard, l’un des cofondateurs des Centres Odon Vallet, pour créer l’association porteuse du projet dans les prochaines semaines et accélérer la création de la structure en s’appuyant sur des pratiques et outils déjà mis en place à Paris.

Olivier SCHLAMA

  • Pour rejoindre le Centre de Spécialités Médicales Odon Vallet : contact@csmov.fr

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