Parcs de loisirs : « Ils ont pris la place des fêtes de village »

Le sociologue Jean Viard. Photo : Virginie Jullion.

Le sociologue Jean Viard analyse le succès des parcs d’attractions dont l’une des explications du succès vient du fait qu’ils offrent « un dépaysement dans la proximité ».

« Nous partons moins longtemps qu’avant, mais plus souvent et pas forcément très loin. Les parcs de loisirs sont apparus à un moment où nous avons compris que le dépaysement peut être dans la proximité, qu’il n’est pas lié à la distance, mais à la rupture. Les hôtels proches de Paris font le plein le week-end » C’est ainsi que le sociologue Jean Viard définit le changement de paradigme de la société dans le dernier rapport d’activité du Snelac, le Syndicat national des espaces de loisirs, d’attractions et culturels. »

Il poursuit : « Notre vie est faite de multiples petites ruptures. L’enjeu, aujourd’hui, c’est de débrancher. D’où le succès des parcs de loisirs et d’attractions. La crise ne change rien à cela ; elle est, au contraire, favorable au divertissement. On veut se changer les idées et oublier l’ordinaire, les contraintes sociales, les attentats, le problème des réfugiés… » 

Ces parcs sont pensés pour toute la famille dans un endroit très sécurisé, ce qui est un atout dans une société qui a peur de tout. Et tout cela pour un prix acceptable. »

Jean Viard, sociologue

Et puis, complète Jean Viard aujourd’hui à Dis-Leur !, « on constate une explosion du marché du tourisme : on est passés de 60 millions de touristes en 1968 à 1,2 milliard touristes internationaux. Et sans arrêt on invente de nouvelles choses. Ce secteur se dit comment leur faire dépenser leur pognon aux gens ? Eurodisney compte autant d’entrées que de touristes à Paris ! Et ce n’est pas parce que l’on va à Disney que l’on n’ira plus à Versailles : ça s’ajoute. C’est pour cela que l’on a dépassé les 90 millions de touristes en France cette année et que l’on atteindra les 100 millions d’ici deux ou trois ans. »

Le sociologue Jean Viard. Photo : Virginie Jullion.

Autre explication apportée par le sociologue, « les gens ont de plus en plus besoin de festif, on veut faire la fête écouter de la musique. Dans les parcs, il y a des jeux pour les enfants, pour les adultes… C’est pensé pour toute la famille dans un endroit très sécurisé, ce qui est un atout dans une société qui a peur de tout. Et tout cela pour un prix acceptable, même si je trouve personnellement que c’est hors de prix. Même si vous perdez votre gamin pendant une heure, vous êtes sûr de le retrouver. Il y a un sentiment de sécurité très fort. Et même si ce n’est pas parfait que la gare n’est pas vraiment entretenue, les gens sont dans la magie : ils ont quitté leur maison pour cela. »

Tout est fait pour les enfants. C’est une société qui parle à ses enfants. C’est pour cela que je ne suis pas trop critique envers ces parcs ; je n’ai personnellement pas envie d’y aller mais cela a un côté féérique et festif.

Le côté factice ? « Que voulez-vous ? ça plaît, comme plaisent les places bondées. Et puis aller dans un parc, ça crée du lien, du réseau… On discute, on échange facilement avec son voisin de manège. On croit toujours que les gens n’aiment pas la foule ou les plages bondées ; mais ils aiment ça ! » Il décrypte : « Tout est fait pour les enfants. C’est une société qui parle à ses enfants. C’est pour cela que je ne suis pas trop critique ; je n’ai personnellement pas envie d’y aller mais cela a un côté féérique et festif. C’est la dimension sympathique. Ces parcs ont un peu pris la place des fêtes de village qui, elles, reculent. Elles aussi, on pouvait en dire qu’elles étaient standardisées… »

On bouge désormais en tribus… »

Le directeur de recherche au Cevipof et au CNRS ajoute : « On bouge désormais en tribus. Les gens ont besoin de se retrouver en famille, les trois générations réunies, ou entre amis. Ils ont envie de faire des choses ensemble, mais différentes. C’est ce que leur proposent les parcs : s’amuser entre soi ou bien séparés, selon les âges, mais dans le même lieu. Le fait qu’ils soient des espaces fermés et sécurisés, où chacun peut évoluer librement, mais encadré, est une des raisons de leur succès. Mais, attention, ce sont aussi des lieux où l’on transmet de la culture et du sens. Disneyland® Paris, par exemple, refait vivre les vieux mythes européens : les contes de Grimm ou de Perrault. Il y a des jeux, mais aussi du contenu, et c’est ce que les visiteurs viennent aussi chercher. » Et d’ajouter : « A Vulcania, on apprend des choses ! »

Et enfin : « On est dans une société très festive où le divertissement prend une place importante. La ville, elle même, devient un lieu d’innovation et se transforme en parc en organisant des événements tels que, Paris plage, la Fête de la musique ou la Nuit blanche. Les parcs de loisirs sont, en ce sens, une des grandes innovations de ces dernières années. La première fois que l’on se rend dans un site est un moment fort, c’est une datation qui s’inscrit dans le récit de notre vie. Car plus la vie s’allonge, plus on a besoin de la raconter et de se créer des souvenirs… » Et de conclure : « On est en train d’inventer des parcs à thèmes, d’escalade dans les arbres, plus nature, etc. »

O.SC.