Midi : Quand les francs-maçons se livrent

Les francs-maçons intriguent toujours. Rien qu’à Montpellier, pas moins de 4 000 frères et soeurs fréquentent 100 loges ! Une vivacité et une densité maçonniques deux à trois fois supérieure que partout ailleurs en France. Monaco, Nice, Marseille, Toulon, Narbonne, Béziers, Nîmes, Sète, Toulouse… Deux Montpelliérains, Alain Knapp et Jacques Molénat, publient chacun un ouvrage sur le sujet. L’un, historique, est un extraordinaire « devoir de mémoire ». Le second nous emmène dans les coulisses des francs-maçons du Midi. Tous deux en conviennent : même s’il reste important, l’impact de ces obédiences régresse et son influence se déploie de façon différente.

La franc-maçonnerie est partout. C‘est vrai. Le Midi connaît la plus grande concentration de « frangins » en France. Mais son influence décline selon certains ou se déploie de façon différente pour d’autres. Un paradoxe. Une vivacité qui contraste avec l’impact réel, sur la société, de ces obédiences de moins en moins secrètes. La franc-maçonnerie est partout et même de plus en plus dans les livres. Deux ouvrages d’érudits lui font la part belle.

Le premier est écrit par Alain Knapp, ancien inspecteur des impôts, franc-maçon lui-même. Il sortira dans quelques jours (1) et fera l’objet d’une conférence introduisant la venue de Pierre-Marie Adam, nouveau grand maître de la GLF, Grande Loge de France, la deuxième loge française et la plus ancienne, le 1er décembre, au centre culturel languedocien, à Montpellier (on peut y assister sur inscription ICI.) Une loge en grande progression qui réunit 34 000 membres, notamment des jeunes (comme nous l’expliquait Philippe Charuel ICI). Le second livre a été commis par le journaliste Jacques Molénat (2) entomologiste rare de la franc-maçonnerie régionale depuis quatre décennies.

A part quelques grands thèmes de prédilection comme la laïcité où ils prennent régulièrement position, l’influence des « frères » depuis trente ans ne fait que décliner alors qu’il n’y a jamais eu autant de francs-maçons dans la région. »

Jacques Molénat, journaliste et écrivain.

Jacques Molénat dit : « A part quelques grands thèmes de prédilection comme la laïcité où ils prennent régulièrement position, l’influence des « frères » depuis trente ans ne fait que décliner alors qu’il n’y a jamais eu autant de francs-maçons dans la région. On constate une vraie vivacité d’obédiences. Et pourtant, la dernière grand avancée sociétale à mettre au crédit des francs-maçons, c’est la loi Neuwirth, élaboré dans les loges (3).  »

Le spécialiste avance une première explication : « Les francs-maçons d’aujourd’hui n’ont pas forcément le même lien direct avec le pouvoir que lors de la IIIe et IVe République. Leur influence s’est dissipée, complexifiée ; ils ne servent plus le relais efficace, même s’il existe toujours la fraternelle parlementaire.

Un frère s’écrie : « Il faut que nous soyons tous derrière le frère Saurel ! » Le maire le douche froidement : « J’ai gagné. Merci. Je n’ai plus besoin de vous ! »

Selon lui, les francs-maçons sont également divisés. Il cite une anecdote parlante : « Sous l’ère de l’ancienne maire de Montpellier, Hélène Mandroux, la Grande loge de France avait obtenu pour son congrès annuel une salle gratuitement. Cela n’a pas été possible en avril 2016 avec son successeur Philippe Saurel, nouveau maire de Montpellier, et lui-même franc-maçon, pour le 99e congrès méditerranéen de la Grande loge de France. Pourquoi ? « Saurel refuse d’être pieds et poings liés », répond Jacques Molénat.

Saurel avait déjà eu ce comportement lors de son élection où il avait refusé la mobilisation des frères de sa loge pour sa candidature, Auguste-Comte, au nom de l’indépendance, toujours. Le 19 novembre 2014, le maire de Montpellier commémore avec les frères le centième anniversaire de cette loge. Molénat rapporte : « A un moment, un frère s’écrie : « Il faut que nous soyons tous derrière le frère Saurel ! » Le maire le douche froidement : « J’ai gagné. Merci. Je n’ai plus besoin de vous ! »

Dans cette région chahutée, plutôt pauvre, il y règne un esprit d’irrédentisme, une ambiance protestataire, et le goût de l’échange… »

Toujours selon Jacques Molénat, « s’il y a davantage de franc-maçons dans le Midi plus qu’ailleurs, c’est aussi parce que dans cette région chahutée, plutôt pauvre, il y règne un esprit d’irrédentisme, une ambiance protestataire, et le goût de l’échange. C’est une région où a eu lieu un formidable brassage de populations qui ont eu besoin, à moment donné, de trouver des lieux pacifiés, tranquilles, calmes – des loges – pour se faire des relations, des amis et, pourquoi pas, des relations d’affaires… » Il faut dire qu’à Montpellier,  » la franc-maçonnerie semble s’inscrire dans les gênes du pouvoir. Les frères ont investi le monde patronal et consulaire. »

Le Cercle Mozart qui réunit très vite tout le gratin de la ville a, par exemple, plaidé pour la construction d’un nouveau stade de football à la périphérie de la ville… Le projet est lancé. »

L’actuel président de la CCI, André Deljarry, est le premier profane depuis 30 ans à présider l’institution. Ses cinq prédécesseurs étaient passés sous le bandeau… » Idem pour la Chambre régionale de commerce. Fraternelles des PTT, de la SNCF, EDF, la police… « Le Cercle Mozart, lieu de réflexion, par exemple a pesé sur la stratégie économique de l’agglomération montpelliéraine (…) Le Cercle qui réunit très vite tout le gratin de la ville a, par exemple, plaidé pour la construction d’un nouveau stade de football à la périphérie de la ville… » Le projet est lancé. Le Cercle s’active aussi pour que l’aéroport qui relève de la communauté de communes des Pays de l’Or intègre la métropole de Montpellier. Les viviers de francs-maçons sont nombreux : le judo et le karaté, le Renseignement, les Caisses d’épargne, le Cobaty…

Aujourd’hui, la franc-maçonnerie a moins d’impact visible. Plus souterrain. Parce que nous préférons former les hommes et les citoyens. »

Alain Knapp

De son côté, Alain Knapp avance une autre raison à la soi-disant perte d’influence des francs-maçons, liée à un changement de paradigme : « La société a évolué, dit-il. Aujourd’hui, la franc-maçonnerie a moins d’impact visible. Plus souterrain. Parce que nous préférons former les hommes et les citoyens. » En clair, éclairer les citoyens par la base. Il abonde quand on lui parle des fameuses fraternelles davantage remplies que les loges elles-mêmes. Même s’il a compté « une centaine de loges à Montpellier ». Un record ! « Ces fraternelles, comme le club Mozart ou le le Club des 50, je n’y suis pas favorable », avoue Alain Knapp. A cause des dérives affairistes possibles, notamment.

Pétainisme et nazisme, ont disparu et une aire de liberté d’expression s’est ouverte au point que l’ensemble des obédiences maçonniques organisent même des portes ouvertes… »

Son livre sur trois siècles de franc-maçonnerie à Montpellier est avant tout « un devoir de mémoire » pour enfin mettre en lumière ces frères qui ont souvent servi de bouc-émissaires, notamment pendant les guerres. « Aujourd’hui, affirme-t-il, les choses ont bien changé : la société a évolué. Pétainisme et nazisme, ont disparu et une aire de liberté d’expression s’est ouverte au point que l’ensemble des obédiences maçonniques organisent même des portes ouvertes, notamment lors des Journées du patrimoine… »

Alain Knapp. Photo : DR.

Deux mille noms de « frères »

Dans son livre, Alain Knapp détaille l’histoire de ces obédiences et livre 2 000 noms de frères plus ou moins connus comme les maires jadis de Montpellier et Béziers. Les différents réseaux. Parmi les périodes marquantes, celle au mitan du 19e siècle où des milliers de francs-maçons, dont 174 à Montpellier, « suspectés d’appartenir à une secte », seront déportés, et faits prisonniers, dès 1852, suite au coup d’Etat du 2 décembre 1851. Sous Louis-Napoléon Bonaparte qui eut commencé par dissoudre l’Assemblée nationale. Dans la région, plusieurs centaines d’autres francs-maçons seront « surveillés ou emprisonnés à Pézenas ou Montpellier mais, pour la grande majorité, déportés en Algérie et à Cayenne »...

Sur 2 600 prisonniers au total, 1 574 seront déportés en Algérie. Le premier bateau, l’Aviso le Dauphin quitte Sète le 25 février 1852 avec 133 prisonniers. Huit autres convois suivront… »

En historien de la franc-maçonnerie, Alain Knapp poursuit : « Sur 2 600 prisonniers au total, 1 574 seront déportés en Algérie. Le premier bateau, l’Aviso le Dauphin quitte Sète le 25 février 1852 avec 133 prisonniers. Huit autres convois suivront… » Marseille et Millau connaîtront les mêmes arrestations… Le complot fou judéo-maçonnique est aussi à l’oeuvre. 95 ans avant l’Exodus…  Ainsi, Alain Knapp remonte l’histoire pour mieux éclairer l’avenir : la Commune. L’anticléricalisme. La loi de 1905 sur la séparation de l’église et de l’État. La guerre d’Espagne et la Retirada. La résistance en 1945. Mais aussi les luttes entre les loges. Entre les frères. Entre les obédiences. Rien ne lui échappe !

Olivier SCHLAMA

(1) Jean de Montpellier, Trois siècles de la franc-maçonnerie à Montpellier de 1735 à 2017. Ubik Editions, 29 euros.
(2)  Voyage indiscret chez les franc-maçons du Midi, Cairn Editions, 18 euros.
(3) La loi Neuwirth votée le 19 décembre 1967 autorise l’usage des contraceptifs, notamment la contraception par voie orale (pilule).

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