En 20 ans, la presse s’est fondue dans les réseaux sociaux qui en sont devenus l’architecture-mère : c’est l’enseignement d’un rapport inédit de chercheurs toulousains. Qui est davantage, en creux, le portrait glaçant d’une presse qui parle plus d’elle-même en croyant parler du monde et n’ayant pas pris la mesure de cette dépendance. Ce n’est pas le cas de Dis-Leur !
Rachat et transformation de Twitter en X ; projet de loi française pour interdire TikTok, Snapchat et Instagram aux moins de 15 ans, affaire Cambridge-Analytica… Les réseaux sociaux – et leur impossible, à ce jour, régulation – ponctuent l’actualité médiatique, sociale et politique. Mais comment la presse française en parle-t-elle vraiment ? C’est l’angle qu’ont pris des scientifiques toulousains de l’Observatoire des pratiques socio-numériques (OPSN).
Emerveillement, dépendance, désenchantement…
Leur étude révèle comment les journalistes ont progressivement fait des réseaux sociaux “une infrastructure de leur propre travail, non sans angles morts persistants sur leurs usages réels et leurs logiques de pouvoir”, pose Brigitte Sebbah, du laboratoire d’études et de recherche appliquées en sciences sociales (Lerass) de l’université Toulouse-Paul-Sabatier, qui a co-écrit ce rapport inédit qui vient d’être publié. Il s’intitule Aux Origines d’un Monde ; Les réseaux socionumérique dans la presse quotidienne française (2003-2024). En un mot, la presse s’est fondue dans les réseaux sociaux (lire ci-dessous) selon trois cycles chronologiques, passant de l’émerveillement, à la dépendance et au désenchantement.
Les chercheurs de l’OPSN, soutenus financièrement par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse (MSHS-T) et l’Université de Toulouse, ont collecté plus de 150 000 articles de presse quotidienne issus du Monde, du Figaro, de Libération, Aujourd’hui en France, des Echos, de la Croix et de l’Humanité, entre 2003 à 2024. Pour analyser ce volume considérable, l’équipe a eu recours à la lexicométrie, une méthode qui cartographie les grands registres thématiques d’un corpus textuel, comme dis-Leur vous l’avait expliqué ICI.
Cela fait 20 ans que cela a progressivement remplacé les médias dominants, télé, radio, presse écrite ; on y cherche aussi selon une logique de service. C’est un peu le journalisme de solution avant l’heure”

En prélude, les auteurs réaffirment que les réseaux font partie de notre quotidien et qu’ils ont évidemment beaucoup de travers : “À l’heure où l’Europe renforce ses exigences en matière de souveraineté numérique et de régulation des grandes plateformes, à l’heure où l’Australie, l’Espagne et la France semblent décidées à interdire l’accès des adolescents les plus jeunes aux réseaux socio-numériques (RSN), nous avons voulu nous pencher sur la médiatisation de ces dispositifs devenus éminemment politiques.” Comme s’ils avaient toujours existé.
L’avènement d’internet et des plateformes a changé quoi pour les journalistes ? Co-autrice du rapport, Béatrice Sebbah dit : “Cela fait 20 ans que cela a progressivement remplacé les médias plus dominants, télé, radio, presse écrite et on s’informe, on se désinforme ; on y cherche aussi selon une logique de service. C’est un peu le journalisme de solution avant l’heure”, pointe d’emblée Brigitte Sebbah. Et cela a aussi changé des choses pour les gens !”
Avec des points aveugles du discours médiatique. “Ce dont les médias parlent le moins est peut-être ce qui affecte le plus les utilisateurs. Certaines thématiques demeurent marginales dans la couverture journalistique des RSN : enjeux écologiques, épidémie de dépression chez les adolescents, effets de la surconsommation des écrans sur les jeunes, confidentialité, gestion et portabilité des données. Ces angles morts interrogent les priorités éditoriales et les limites structurelles du regard médiatique sur les plateformes”, indiquent les auteurs du rapport.
C’est comme une seconde rédaction, c’est une “méta-rédaction” : quand on a besoin d’avoir d’autres journalistes pour enquêter sur des sujets, le covid en a été un exemple ; les attentats…”
La chercheuse poursuit : “Souvent, on va sur le net, sur les réseaux pour chercher le plombier du coin, un resto, etc. Les réseaux c’est une infrastructure du journalisme qui va finalement peu les nommer, de moins en moins, ce qui signifie que les réseaux sont devenus une condition de production du journalisme : c’est un espace de presse distribuée avec la salle pour faire de la veille ; une salle pour ses (res)sources, etc. Les réseaux vont permettre d’accéder à des événements, des scandales, des faits mais qui vont sur-visibiliser l’ensemble de ceux-ci dans l’espace public. Ce qui ne rend pas compte de ce qui se passe dans les réseaux sociaux : les usages, sur X (ex-Twitter), ce n’est pas que parler de la politique, par exemple.”
Ces réseaux sociaux sont-ils devenus l’alpha et oméga de tout travail journalistique ? “C’est comme une seconde rédaction, c’est une “méta-rédaction” : quand on a besoin d’avoir d’autres journalistes pour enquêter sur des sujets, le covid en a été un exemple ; les attentats…” Comme on faisait jadis dans tout journal une revue de presse documentée, finalement…
“Le problème est peut-être dans les traces d’une dépendance…”

La chercheure précise : “Il ne s’agit pas d’un biais de journalistes qui ne feraient remonter que certaines choses parce qu’ils seraient sur les réseaux sociaux. Le problème est peut-être dans les traces d’une dépendance à une infrastructure qui est tellement encastrée dans le travail journalistique qu’il va sur-visibiliser certains faits et certains problèmes et on le voit clairement dans nos résultats. Exemple, si Elon Musk rachète Twitter, cela ne changera pas grand-chose : Twitter va continuer à être mentionné de la même manière. C’est devenu une infrastructure évidente dans les usages des journalistes.” Qui sont très souvent du panurgisme. On “rebatonne” à l’envi des dépêches d’agence ou pire on copie-colle un communiqué…
Les journalistes doivent-ils faire attention à cette infrastructure ? “Peut-être mais ce que l’on voit et que l’on décrit dans le rapport, c’est que les journalistes homogénéisent les réseaux sociaux ; déjà, nommer le réseau social dont on parle c’est déjà une solution au problème. On ne régule pas pareil X ou Tik Tok et Facebook ; ce ne sont pas les mêmes risques ni les mêmes usages. C’est pareil pour les réseaux qui n’ont pas le même poids ou la même crédibilité.”
“Les gens ne croient pas forcément ce qu’ils lisent”
Que dire des fake news ? Peut-on arriver à s’informer malgré tout sur le net, sachant que l’éducation à l’information n’existe pas ? “Il y a ce que j’appelle les vulnérabilités informationnelles. C’est-à-dire qu’il existe plein de facteurs : le territoire où l’on vit ; des déserts médiatiques quand il n’existe plus de médias locaux ; la situation économique et sociale (si le frigo est vide, l’achat d’information passe après). L’accès à la bonne information, ce n’est pas juste former à l’esprit critique ; nous avions fait un rapport sur : qui critique l’esprit critique et les dispositifs d’éducation aux médias qui en montre les limites. Après, il faut garder en tête que les gens ne croient pas forcément ce qu’ils lisent.”
Standardisation et non vérification

Il y a aussi l’infobésité, cette pseudo-info qu’une majorité des médias via leurs réseaux sociaux recrachent, sans forcément la vérifier, du prix de l’immobilier dans son quartier au nombre de mort en Ukraine. En sondant via des applications des mots-clés “vendeurs” qui tournent déjà sur le net, comme le fait aussi de booster le “nombre de vues” par les faits divers.
“C’est ce que l’on appelle la standardisation des propos et la non-vérification. C’est la routine journalistique avec la même chose qui passe partout. C’est aussi lié à l’accélération du temps pour le journaliste avec de l’info en continu. Il y a aussi un biais : ce que l’on voit dépend d’où on regarde ; les algorithmes sont personnalisés, moteurs de recherche compris. Il faudrait faire des recherches pour savoir où est le pluralisme dans les contenus. Certains chercheurs le font ; nous en faisons partie. Nous avons sorti un rapport sur les gilets jaunes, dont Dis-Leur vous a parlé ICI qui explique qu’il y avait une pluralité d’opinions et qu’on ne pouvait pas catégoriser en un seul bloc.”
“L’IA rejoue peut-être comment les réseaux sociaux ont été couverts au départ…”
Nombre de lecteurs sont-ils pris pour des ânes, sans libre-arbitre, incapables de ne pas gober tout ce qui passe… ? “Il y a plein d’études, notamment américaines qui ont montré que ce n’est pas vrai. Un auteur qui est né et mort avant les réseaux sociaux, Paul Vène, a écrit un livre, les Grecs Croient-ils à leurs Mythes. Celui-ci montre très bien qu’il y a plusieurs degrés de croyance ; parfois, on fait feu de tout bois. Si on dit à quelqu’un qui n’aime pas le président de la République qu’il a un compte bancaire aux Bahamas, je ne vais pas vérifier mais je vais la partager…” Sans forcément le croire… !
L’IA dans tout cela sera-t-elle une révolution ? “Nous avons un rapport en cours. On peut se dire que l’IA rejoue – les premières études tendent à le montrer – la manière dont les réseaux sociaux ont été couverts par les médias au départ : on est encore dans un discours expliquant comment l’utiliser, pédagogique, sur l’outil technique. Ce qui va tendre à naturaliser l’IA. Le danger, c’est l’IA en général. On peut repérer en effet le même phénomène qui a existé pour les réseaux sociaux. Mais autant les réseaux sociaux organisent la visibilité de ce qui a sur internet, autant l’IA, en plus de la visibilité, c’est l’intelligibilité. On va vouloir comprendre quelque chose et c’est l’IA qui va nous dire comment le comprendre. C’est ce qui est différent”, dit Brigitte Sebbah qui lit beaucoup de journaux et d’articles de presse sur ne net. Sans outils particuliers ni moteurs de recherche particuliers, par exemple. “Je fais comme tout le monde…” La lucidité précèdera-t-elle l’usage…?
Olivier SCHLAMA
-
Régis par des algorithmes opaques, les réseaux sociaux ont des effets délétères sur la démocratie ; sur la dépendance technologique et économique à l’égard de plateformes extra-européennes et de l’absence d’une régulation avancée. Des préoccupations connues à mettre en perspective avec de récentes décisions législatives, les débats autour du Digital Services Act1 (DSA) et du Digital Markets Act2 (DMA), et les tensions entre acteurs publics et plateformes.
-
La première génération (Génération Web), apparue dans les années 2000 avec des plateformes comme MySpace, Facebook, LinkedIn, YouTube, Twitter ou Reddit, a été initialement conçue pour un usage sur ordinateur avant d’être progressivement adaptée aux smartphones. La seconde génération (Génération Smartphone) qui émerge autour du début des années 2010 avec Instagram, Snapchat ou Pinterest, est pensée dès l’origine pour un usage en mobilité, ce qui va impacter les formats de contenu et les modalités d’interaction. Enfin la troisième génération représentée par TikTok à partir de la fin des années 2010, repose sur les débits élevés permis par la 4G puis la 5G, favorisant les contenus vidéo.
“Politique surreprésentée, usages ordinaires invisibles”
Dans le rapport on peut lire que l’analyse des articles révèle que la presse ne couvre pas les réseaux sociaux tels qu’ils sont vécus par leurs utilisateurs. Alors que la grande majorité des usages quotidiens des plateformes (recettes de cuisine, sports, sociabilités, loisirs) relève de pratiques non politiques, ces dimensions ne représentent qu’environ un tiers du corpus journalistique. La politique, les scandales et les conflits occupent le reste.
L’étude montre aussi que les médias ne couvrent pas toutes les plateformes de la même manière : Twitter est assigné au débat public, Instagram au récit de soi, Snapchat aux risques adolescents, TikTok aux tensions géopolitiques et à la radicalité politique. Ce décalage structurel entre l’agenda médiatique et les pratiques effectives de centaines de millions d’utilisateurs soulève une question de représentativité que l’étude pose sans détour.