Le président CCI France : “Nos entreprises n’ont jamais eu autant besoin de nous…”

Inflation des prix, de l’énergie, défaillances qui s’accélèrent… C’est une année de défis pour les 3,6 millions d’entreprises. Le Toulousain Alain di Crescenzo, “optimiste” mais pragmatique, explique pourquoi le réseau des 121 CCI est l’interface naturel et volontariste pour aider efficacement les PME. Et accompagner le vaste plan de l’Etat, France 2030, de transformation de l’économie tout en étant “au plus près des territoires et des écosystèmes”.

Avant d’aller acheter et partager un plateau d’huîtres de Bouzigues avec son père qui fêtait vendredi 20 février ses 90 ans quand, lui, président de CCI France, fêtait, le même jour, ses 61 ans, le Toulousain Alain Di Crescenzo fait le point d’une année à la tête de ce grand réseau qui compte 122 CCI en France et 156 CCI, sous statut privé, dans 95 pays et que nous animons“.

“Nous aidons un million d’entreprises par an dont 593 000 porteurs de projets”

Alain di Crescenzo ©Sajin Photo

Question directe : à quoi sert une CCI aujourd’hui ? Alain di Crescenzo le décline par coeur en quatre verbes : “Il s’agit de représenter le monde économique, d’accompagner les PME, de former et de gérer”. Au delà, ce réseau unique sert-il vraiment le monde économique et comment au regard des 3,6 millions d’entreprises en France ? Il répond aussi, d’abord, le matheux, par les chiffres : “Rien que sur le volet accompagnement, nous aidons un million d’entreprises par an dont 593 000 porteurs de projets. Avec un taux de satisfaction de 8,2 sur 10”, affirme Alain Di Crescenzo. Quelque 400 000 personnes se forment chaque année auprès du réseau des CCI, dont 110 000 apprentis, mobilisant la moitié du budget total. Il revendique un taux d’insertion à moins de six mois entre 77 % et 80 %.

“Quand vous mettez 525 M€ dans l’économie et qu’il en sort 3,6 Md€, c’est un système efficace”

“Nous sommes les premiers formateurs après l’Éducation nationale. Les CCI gèrent aussi des infrastructures – 67 aéroports, 63 zones d’activité et 252 lieux d’hébergement des entreprises. Et si j’ajoute les entreprises qui passent chez nous pour la formation, les porteurs de projets et nos missions, nous touchons 1,5 millions de PME chaque année.” Combien ça coûte ? Toutes ces missions d’appui aux entreprises coûtent “525 M€ par an pour un budget total de quelque 3,6 milliards d’euros. Cela veut dire que quand vous mettez 525 M€ dans l’économie et qu’il en sort 3,6 Md€, c’est un système efficace.” (1)  Cela tombe bien : “Nos entreprises n’ont jamais eu autant besoin de nous.”

42 500 défaillances d’entreprises en 2022

Surtout à regarder la fragilité du tissu économique malmené. Selon la Banque de France, le nombre des défaillances d’entreprises et surtout Altarès, expert de l’information sur les entreprises, a augmenté de près de 50 % en 2022 par rapport à 2021, avec 42 500 ouvertures de procédures judiciaires, un niveau certes toujours inférieur à l’avant-crise mais le rythme du rattrapage s’accélère, après une parenthèse des deux ans de crise sanitaire.

Cellule de crise dans chaque CCI et numéro unique

Depuis 2020, ce sont quelque 60 000 défaillances qui ont pu être évitées via les aides publiques et ensuite pour accompagner la hausse des prix de l’énergie. “Le prix de l’énergie, c’est l’urgence, tranche Alain di Crescenzo. Il faut que toutes les entreprises comprennent tous les dispositifs qui sont à leur disposition. On a, d’ailleurs, recréé une cellule de crise dans chaque chambre de commerce comme pendant la crise covid. Et un numéro unique : le 0 805 484 484 pour les démarches qui sont toujours compliquées et les aides de l’État. Sur la sobriété énergétique, nous avons, par ailleurs, mis 600 000 € sur la table pour toucher plus de 20 millions de personnes. Au-delà, nous avons appelé, en les ciblant, 20 000 PMI, de 10 à 250 salariés pour leur parler des aides qui correspondent à leurs activités. Je fais un reporting toutes les semaines au gouvernement pour l’informer et qu’il soit en capacité de modifier un dispositif en cas de besoin. C’est une boucle de régulation.”

71 000 PME sensibilisées, 15 000 accompagnées

Toulousain – où siège l’éditeur de logiciels IGE + XAO qu’il dirige – né à Marseille, il est un observateur privilégié de la situation économique du pays, Alain di Crescenzo résume : “Il y a moins de défaillances qu’avant 2019 mais il y a une accélération de leur nombre ces derniers mois.” Sachant que le taux de croissance est estimé à seulement 1 % cette année. “Ce n’est pas beaucoup. Ce qui m’inquiète, qui attire le plus mon attention, c’est cette courbe d’accélération de défaillances et que de plus en plus d’entreprises vont très vite à la liquidation. Il y a de moins en moins cette période avec un mandataire ad hoc pour tenter de redresser l’entreprise. Ce qui donne toute l’importance de nos actions et opérations autour des entreprises en difficultés. Nous en avons sensibilisé 71 000 sur 18 mois ; on en a accompagné avec diagnostic autour de 15 000 : c’était une opération-flash. Au delà, bien sûr, nous assurons des permanences et nos missions habituelles.”

“Rester un interface de proximité”

Comment ce président “positif”, mais ancré dans le réel, voit-il 2023 avec pléthore d’écueils, la réforme contestée des retraites, l’inflation, les prix et les salaires à la hausse , “Je vais rester dans le sillage économique. Le moral des entrepreneurs, c’est très important. L’économie marche au moral et à la confiance. Mon premier job en tant que président de CCI France, c’est d’inspirer. Actuellement, 59 % des patrons ont confiance dans la bonne marche de leur entreprise. Ce n’est pas très bon : habituellement, ça tourne autour de 70 %. La confiance dans l’économie française ? À peine 52 % des patrons l’ont. Comment doit-on réagir ? “Rester un interface de proximité. Il faut faire de l’économie au plus près des territoires et des écosystèmes. Les patrons veulent maintenant du cousu-main : la situation d’une entreprise est intimement liée à son écosystème.” 

C’est le dernier kilomètre qui est important, avoir ce feed-back et faire remonter cette information”

Alain di Crescenzo égraine les mesures pour être au plus près des entreprises : “Il faut aussi effectuer des diagnostics réalistes : autrement dit, il ne faut pas enfumer les gens. Il faut être clairs. Troisièmement, il faut de l’information exhaustive. Et qu’elle soit positive : ce n’est pas parce que l’on dit des choses pas agréables qu’il faut être négatifs. Ensuite, il faut des opérations ciblées, créatrices de valeurs. Et, enfin, il faut une représentation renforcée. C’est le dernier kilomètre qui est important, avoir ce feed-back et faire remonter cette information.”

Ce qui est fondamental dans un pays où les aides sont complexes à débloquer (“J’ai fait faire un test sur un dispositif : 99 % des sondés ne le connaissait pas…”, dit-il), où les dispositifs sont difficiles à actionner. Exemple, “moins de 5 % des chefs d’entreprises ont renégocié leur contrat d’énergie et encore les échéances ne tombent pas maintenant… Le pic se fera sentir autour du second semestre.”

L’entreprise qui va le mieux s’en sortir sera celle qui sera la mieux informée à la fois de ses marchés et des politiques publiques”

Quant à l’inflation, “c’est ce qui perturbe le plus les entrepreneurs qui n’en ont plus l’habitude. Le dirigeant moyen en France a autour de 40 ans ; n’a jamais connu ce genre de période inflationniste qui fait monter les prix et les salaires et sort d’une période covid difficile… À laquelle s’ajoute la difficulté de recrutement : 90 % disent avoir des difficultés d’embauche et 50 % ont des difficultés pour fidéliser leurs clients. Sans oublier la difficulté de croissance empêche de faire du volume.” Enfin : “L’entreprise qui va le mieux s’en sortir sera celle qui sera la mieux informée à la fois de ses marchés et des politiques publiques. Et le plus grand acteur d’accompagnement des politiques publiques, ce sont les CCI : 14 000 collaborateurs et 4 400 élus dont 1 700 femmes.”

70 projets-totems dans les régions

Face à cette année de défis, la CCI France va déployer “un plan de vol stratégique avec six priorités. Il ressort de nos études qu’il y a 70 “projets-totem” que les entreprises nous disent avoir besoin et que nous avons planifiés sur les quatre prochaines années. Cela va du recrutement, anticiper sur les besoins du futur, sur les métiers en tension, jusqu’à l’orientation des jeunes vers les métiers qui embauchent ; la formation, etc.” Concrètement, ces projets sont mis en oeuvre au niveau des CCI locales. “C’est financé pour partie par les fameux 525 M€ dont je parlais et par CCI France.”

Et puis il y a le plan CCI France 2030. De quoi s’agit-il ? Il existe un plan d’investissement de l’État, baptisé France 2030. Doté de “56 milliards d’euros” pour réindustrialiser la France et la rendre plus compétitive. L’enjeu ? Répondre aux défis de demain par le biais d’investissements massifs pour faire émerger nos futures “licornes” et accompagner les transitions (énergie, auto, santé, agriculture, alimentation, aéronautique et espace) au travers de l’hydrogène vert, de nouveaux réacteurs nucléaires, décarboner l’industrie… Il comporte de nombreux appels à projets.

“Accompagner ce plan d’investissement de l’État”

“On a un déficit structurel de la balance commerciale de 50 Md€ à 70 Md€. On n’a pas assez d’industrie. Ce que l’on fait avec les services, excédentaires de 30 Md€, c’est bien, mais cela ne compensera pas le fait que nous n’avons pas assez de produits compétitifs à proposer à l’export. CCI France 2030 veut accompagner ce plan d’investissement. En modifiant les écosystèmes. En faisant en sorte que ceux-ci puissent répondre à des appels d’offres, entre autres…” Alain di Crescenzo n’oublie pas le commerce de proximité.

“Il faut, là aussi, dit-il, répondre à une demande des Français qui veulent de plus en plus travailler et vivre en dehors des grands villes. Il faut absolument aider ces territoires-là, les villes moyennes à y implanter de l’industrie, des services à la personne, du commerce de proximité et de l’économie circulaire.” Comme la production d’huîtres de Bouzigues qui essaie de survivre à sa propre crise et de transformer ses déchets en ressources, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI

Olivier SCHLAMA

  • (1) Produits d’exploitation : 3,6 Md€ : 50% formation, 29% (dont 525 M€ de TCCI) appui aux entreprises & aux territoires, 21% équipements gérés.

À lire également sur Dis-Leur !

Pépinières d’entreprises : Un vrai moteur pour l’économie locale !

Économie : Au pays de la start-up nation, la création d’entreprise plafonne

L’enjeu du recyclage : La coquille d’huître, un déchet qui a de sacrées ressources