Journal d’une Femen : Dessins et desseins

Journal d’une Femen de Dufranne et Lefebvre (2014):

Dessins et desseins

par Philippe Mouret

Apolline est une Française moderne. Jolie, la vingtaine, elle travaille dans une agence de communication. Divers incidents de son quotidien lui font prendre conscience du machisme ambiant et d’une violence envers les femmes qui la révoltent, que ce soit au bureau, dans le métro et même au sein de sa famille. C’est pourquoi elle décide de rejoindre les Femen… avec les doutes, les difficultés et les conséquences que cela implique. Ce sujet brûlant, scénarisé à l’issue d’une enquête de quatre années par le journaliste Michel Dufranne et mis en image par la dessinatrice Séverine Lefebvre  aux éditions Le Lombard et sorti en 2014. Cette BD est une porte ouverte sur une mouvance qui suscite de nombreuses interrogations, au sein même du mouvement féministe…

Si les Femen se sont imposées dans le paysage médiatique, il n’est pas certain que les motivations de ces jeunes femmes, qui expriment leur désaccord lors d’opérations-chocs avec leur poitrine dénudée, soient toujours clairement perçues. Coiffées de couronnes de fleurs, ces amazones des temps modernes n’ont certes pas froid aux yeux comme l’a prouvé leur intervention pour perturber le discours de Marine Le Pen lors des cérémonies du 1er mai 2015, organisées à Paris par le Front national. Mais si nul ne conteste leur courage, leur méthode est souvent décriée et on leur reproche souvent que la (les) forme(s) contribue (nt) à masquer le fond. Je sais qu’aujourd’hui j’étouffe. J’ai l’impression que chaque jour on m’écrase un peu plus dans un corset que je ne veux pas porter. J’ai le sentiment que, dès le réveil, une petite voix dans ma tête me dit tous les matins : tu vas t’en prendre plein la tronche aujourd’hui et c’est normal t’es qu’une femme, alors garde le sourire, serre les fesses et sois heureuse de vivre en France en fermant ta gueule… Je n’en peux plus!

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Ainsi parle Apolline, héroïne fictive d’un présent bien réel. Fiction, réel, deux mots qui se côtoient et s’entrechoquent en permanence dans l’album, Journal d’une Femen. Car si Apolline est la création des auteurs, cette créature est nourrie de vies de femmes bien réelles. Comme autant de vraies briques d’un édifice romancé. La bande dessinée constituait sans doute le médium idéal pour créer cet « entre-monde », gorgé de références, d’a priori et d’idées reçues. Équilibre précaire, mais toujours maintenu au fil des 122 pages de l’album, Journal d’une Femen n’est pas une bande dessinée-reportage, même si la dimension documentaire y est bien présente. Michel Dufranne s’en explique dans l’avant-propos de l’album :
Nous, scénaristes de bande dessinée, ne disposons ni des outils, ni des
protections juridiques dont bénéficient les vrais journalistes. Tout au plus avons-nous nos yeux pour observer, nos oreilles pour écouter et nos cerveaux pour/analyser (…) Alors qu’est-ce que ce livre? Le terme le plus approprié qui me vient à l’esprit est : une fiction réaliste. De fait, dans ces pages tout est faux… Mais tout est directement issu de la réalité! (Dufranne n.p.)

Pour donner vie et couleurs à cette fiction, le choix de Séverine Lefebvre peut paraître audacieux. Mais il n’est en réalité que parfaitement juste et adapté au thème comme à l’époque. Le style de la dessinatrice, que sa propre éditrice/directrice de la maison d’édition Lombard Nathalie Van Campenhoudt qualifie avec justesse de « manga girly », apporte une dynamique fraîcheur, comparable à celle de certaines blogueuses, comme Bagieu qu’un graphisme trop réaliste aurait pu ternir. Or, il ne faut pas perdre de vue que, avec leurs couronnes de fleurs, leur dimension provocatrice, leurs ambiguïtés médiatiques, les Femen sont devenues de véritables icônes pop-trash de la génération 2000. En plus, le choix du style manga, très à la mode en France depuis les années 1990, a contribué au succès de cette « aventure féministe » sur le marché francophone encore et toujours très masculin de la BD. Séverine Lefebvre définit ainsi le choix notamment de la mise en couleur : J’ai du mal à dissocier dessin et couleur, car je pense les deux lorsque je dessine. Et là, il fallait coller à l’esprit des militantes. Le manga girly, avec ses couleurs pop un peu vintage, est pour moi représentatif de cette ambivalence des Femen, fortes et agressives, jamais violentes et se mettant dans des situations d’extrême fragilité de par leur mode d’action. Il fallait que le dessin et la couleur soient pêchus et modernes, féminines tout en restant sobres. (Girardot)

Adéquation parfaite entre l’œuvre et le sujet, jusque dans les faiblesses, comme par exemple la nécessité d’agir vite et de frapper fort, comme on reproche au mouvement Femen une forme de militantisme où la forme l’emporte sur le fond : « Elles ont choisi un mode d’action dynamique et choquant. C’est une démarche partagée par d’autres groupes militants, je pense par exemple à Act Up » affirme Alice Coffin, membre du mouvement féministe La Barbe, citée par Gaëlle Timmerman dans son étude : « Femen, une nouvelle forme de

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militantisme? ». De même, on a pu reprocher à la bande dessinée Journal d’une Femen de débuter sur des clichés éprouvés, des situations « caricaturales » selon la blogueuse de Smellslike Rock (« Femen par Femen »). On a certes l’impression de voir regroupé tout ce que peut subir une femme dans son quotidien en une seule journée… Mais le découpage d’un album de BD nécessite parfois ce type de raccourcis. Michel Dufranne s’en explique : Rien n’est forcé, tout au plus les faits sont ramassés chronologiquement. Tout ce qui est dit ou illustré dans l’album est vrai, m’a été raconté […] toutes les brimades quotidiennes présentées dans les premières pages m’ont été évoquées par des femmes […] les contraintes de la bande dessinée sont qu’il faut amener l’idée de la goutte qui fait déborder le vase en très peu d’espace. (Detournay)

Nathalie Van Campenhoudt enfonce le clou : Si j’ai choisi d’éditer ce projet, c’est avant tout parce qu’il me semble que les questions du machisme, du sexisme et des inégalités homme-femme, à la base de l’action des Femen, sont une vraie préoccupation de notre époque. Les faits qui poussent Apolline à agir font malheureusement partie du quotidien de nombreuses femmes. » (Mouret)

Les trente premières pages décrivent les circonstances qui vont mener Apolline jusqu’à la porte du local des Femen… Les pages les plus critiquées de l’album, mais pourtant nécessaires afin de rappeler à un lectorat pas forcément sensibilisé à la question (l’un des intérêts de l’album est de pouvoir être proposé à un public adulte, mais aussi adolescent (en particulier grâce à l’attrait du style manga) que la condition des femmes (trop souvent confrontées à des formes de violence, physique ou symbolique) en France reste un combat de tous les instants. On peut d’ailleurs conseiller sur ce sujet un autre album de bande dessinée, Les Crocodiles dont l’éditrice est également Nathalie Van Campenhoudt.

Une ultime humiliation professionnelle précède l’arrivée du texto qui annonce à Apolline sa convocation au QG des Femen. Page 31, on entre dans le cœur du sujet. Très vite, comme Apolline, on commence à saisir par touches la « méthode Femen » à travers entretiens de motivation, séances d’entraînement, violence des échanges, doutes et angoisses dans l’attente des premières actions sur le terrain. Une découverte aussi pour Séverine Lefebvre : Je ne connaissais pas bien le mouvement Femen, j’en ai entendu parler par les médias en 2012 lorsqu’elles sont intervenues topless lors de manifs. Et là je me suis dit qu’elles avaient un sacré cran pour manifester comme ça […] en voyant ces filles, j’ai effectivement été impressionnée. En plus leur mode d’action est super percutant […] Aujourd’hui ma vision n’a pas changé, je les connais seulement mieux grâce à l’album. (Girardot)

Dans son scénario, Michel Dufranne ne fait pas l’impasse sur certaines limites du discours ni sur les aspects moins exposés de leur mode opératoire. Dans le sillage de la Femen débutante qu’est Apolline, on découvre aussi les difficultés qui surgissent dans sa vie. On l’avait prévenue : dès lors qu’elle

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s’engage, elle s’expose. Avec de possibles conséquences sur sa vie professionnelle, amoureuse, familiale… Comme le dit un peu crûment l’un des personnages de l’album, planche 111 : « Franchement, je n’adhère pas à tout ce que les Femen font ou disent. Souvent je trouve ça puéril. Mais elles ont les couilles de le faire… » (Dufranne 111)

On arrive là au centre même du « mystère Femen »… Mystère ou système? Toute l’ambiguïté de la démarche réside dans le choix de cette nudité partielle qui est leur image de marque, mais aussi leur fardeau. Le nu comme arme politique… Est-ce une façon de se tirer une balle dans le pied? C’est ce que semble leur dire la journaliste du journal plutôt conservateur Le Figaro, Natacha Polony citée dans le journal Les Inrocks: « Dans les sociétés occidentales, c’est justement la société du marketing et du spectacle qui instrumentalise le corps de la femme. Donc vous êtes en train d’alimenter cette machine que vous prétendez combattre » (Les Inrocks). Le sujet n’est pas éludé dans Journal d’une Femen, lorsqu’Apolline assiste, désabusée, au débat entre ses amis au restaurant. Débat dont elle reste spectatrice, distante, comme désabusée…

C’est l’une des qualités de l’album, de ne jamais faire l’impasse sur les interrogations que suscitent autant la méthode que les objectifs du mouvement Femen. Le talent des auteurs tient sans doute (aussi) dans cette distance qu’ils ont su conserver à l’égard de leur sujet, y compris dans le regard de leur héroïne. Apolline exprime son ressenti de jeune femme moderne, y compris face aux « espoirs » de sa famille (qui l’aimerait « rangée », mariée, mère… comme sa sœur qui incarne sa face contraire : conforme) elle s’implique et les lecteurs partagent ses émotions, ses espoirs, ses doutes tout en préservant leur autonomie vis-à-vis des méthodes. C’est notamment visible dans les scènes d’entraînement (pages 57 à 80), longue séquence durant laquelle on oscille sans cesse entre la fascination pour l’engagement absolu de ces femmes et l’irritation qui peut naître face à un discours dont l’affirmation univoque peut s’avérer fort dérangeante.

C’est d’ailleurs ce que révèle une ex-Femen qui a quitté le mouvement en février 2014. Eloïse Bouton a raconté les dessous de ce mouvement féministe et dénonce certains aspects de son fonctionnement dans un livre intitulé Confession d’une ex-Femen.

La terminologie guerrière utilisée par Inna Shevchenko (leader emblématique du mouvement exilée en France) l’a beaucoup dérangée : « Je maudis les entraînements. Je n’ai jamais affectionné ces sessions d’exercice physique à la sauce G.I. Jane […] Et que je crie en trottinant! Et que je marche sur le ventre de mes copines pour les endurcir! ». Elle en tire une conclusion qui pourrait faire froid dans le dos : « Seules les plus fortes subsistent, comme les

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animaux dans la nature. Cet argument essentialiste, allégué à tout-va, m’horripile. » (Bouton 33)

Tout comme le fera Apolline à la fin de l’album, qui prend du recul, mais conserve cependant l’esprit combatif appris chez les Femen dont elle arbore encore le t-shirt, Eloïse Bouton ne renie rien : « J’étais féministe avant Femen, je le suis aujourd’hui et je le serai demain » et de reconnaître que « le mode d’action est génial, ultra-moderne et novateur. » (Bouton 34)

Une opinion qui n’est pas forcément partagée par toutes. Ainsi pour Chantal Montellier, il faut interroger la cohérence du discours politique dans les actions des Femen.

Auteure de bande dessinée, elle a notamment collaboré aux magazines Charlie Mensuel (1974), Métal Hurlant (1978) et Ah! Nana. Ce dernier journal de bande dessinée, publié entre 1976 et 1978 était adapté d’un magazine né aux États-Unis (Wimmen’s Comix) avec la particularité d’être réalisé par des femmes et de viser un lectorat féminin. Aventure pionnière dans l’univers de la BD franco-belge, il reflétait les préoccupations féministes de son temps, pour aborder de la façon la plus crue les sujets les plus délicats et les plus tabous de la société à la fin des années 70, tels que la sexualité féminine, l’inceste ou les violences subies par les femmes.

Cette expérience a été un échec commercial, définitivement condamné par le poids de la censure (Talet 252). Mais il a constitué la première expérience pour permettre aux femmes de s’exprimer par la bande dessinée. Aujourd’hui encore, Chantal Montellier reste engagée dans cette cause, considérant que, bien que méprisée par certaines élites, « la bande dessinée est un outil majeur » où l’on estime à seulement 10 % le nombre de femmes. De cette réflexion est née l’idée de créer en 2007 le prix Artémisia3, dont l’objectif est de valoriser les talents féminins du 9e Art, trop souvent dans l’ombre.

C’est donc le regard d’une authentique féministe et spécialiste de la bande dessinée que pose Chantal Montellier sur le phénomène Femen : Je ne suis pas contre la provocation, j’en ai fait. Mais il me semble que là encore on est en plein dans le spectacle tel que l’a décrit Guy Debord : y-a-t-il besoin d’être à poil, d’exhiber ce qui marque physiquement le sexe, pour dénoncer dans des lieux de croyances la ségrégation dont sont victimes les femmes? En quoi la nudité est-elle un argument valable? Je me demande même s’il n’y pas en l’espèce une contradiction avec la prise de conscience escomptée. J’ai l’impression que leur action finit par caricaturer les légitimes revendications féministes en les rangeant du côté de la provocation – Le Prix Artémisia récompense chaque année depuis 2006 le 9 janvier (jour de la naissance de Simone de Beauvoir) une BD réalisée par une ou plusieurs femmes. –

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philosophique, d’un discours extrémiste que les médias ont tôt fait de mettre en perspective avec celui des religieux traditionalistes et des réactionnaires… Bien sûr il faudrait aussi parler du courage de leur action en Tunisie; mais va-t-elle défendre la cause de la jeune Tunisienne enfermée pour atteinte à la pudeur ou lancer un débat sur le retour du religieux comme norme sociale dans le pays? En résumé et d’une façon générale, cette spectacularisation du débat politique est un moyen d’éviter qu’il n’ait jamais lieu et soit partagé par la population. (Greg)

Dans un nouveau Manifeste de 60 pages présenté au mois de mars 2015, le mouvement a tenté d’éclaircir ses choix et de justifier le choix de happenings seins nus, la poitrine barrée de slogans-choc (dont l’origine remonte à 2010 en Ukraine, deux ans après la création de Femen par Anna Hustol). Elles y affirment vouloir se réapproprier leur corps en le transformant en sujet agissant : « Nous avons gardé les corps dénudés, nous les avons parés de slogans et postés dans une attitude guerrière. L’image est simple et radicale : les corps, esclaves hier, se lèvent et marchent ensemble vers la libération » (Collectif 12). Elles récusent par ailleurs le reproche qui leur est fait de ne sélectionner que des activistes aux mensurations de mannequins. Dans Journal d’une Femen, le sujet est abordé page 51 de l’album; c’est Marguerite, l’une des dirigeantes (imaginaire) des Femen qui explique : « On se réapproprie nos corps. C’est l’un des fondements du sextrémisme. Il n’y a pas de belles ou de moches, il y a des femmes qui veulent lutter contre les contraintes que leur dicte le patriarcat. » (Mais y a-t-il des représentations de femmes « moches » pas sexy ou pas mannequin dans l’album?) Sarah Constantin, elle, existe bel et bien. Elle était l’une des trois Femen qui ont interrompu le discours de Marine Le Pen le vendredi 1er mai 2015 depuis un balcon de l’hôtel Intercontinental, à Paris. Journaliste (Grazia, France 4), proche de Luz et de Charlie-Hebdo, interrogée par les Inrockuptibles elle explique : « Être seins nus, c’est se réapproprier son corps, un corps qui est sexualisé en permanence. On montre un corps de femme-guerrier, conquérant, politique », et d’admettre qu’« aujourd’hui personne n’existe sans les médias, donc bien entendu qu’il y a un jeu avec eux […] l’objectif est de produire des images fortes qui vont faire changer celle que l’on a du corps féminin dans nos sociétés patriarcales. » (« Qui est Sarah Constantin ») Le parallèle entre fiction et réalité mérite d’être souligné et prouve combien la bande dessinée a su intégrer le discours réel.

Cela n’a cependant pas convaincu Meghan Murphy, journaliste et blogueuse féministe canadienne (14) qui estime au contraire que ce choix brouille le message qui porte pourtant sur des problématiques bien réelles : abolition de la prostitution, harcèlement de rue, laïcité, patriarcat… « La stratégie des Femen n’est pas le fait que les femmes contrôlent leur propre corps, mais plutôt de laisser les médias le contrôler — Les médias disent : on ne s’intéresse pas à vous, sauf si vous êtes sexy et nues et les Femen obéissent. Alors qui est

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sous contrôle ici? » (Brouze)

On ne peut pourtant guère contester que les Femen ont permis de remettre les préoccupations féministes sur le devant de la scène, en particulier médiatique. Même si l’objectif des photographes est plus focalisé sur la poitrine des manifestantes, le message est cependant perçu et véhiculé. Elles ont aussi permis à des jeunes femmes moins concernées que les générations précédentes de revenir aux grandes problématiques. Le personnage d’Apolline dans Journal d’une Femen est le parfait exemple de ces femmes qui ont intégré tous les codes de la société, mais découvrent soudain la précarité de leur position. Lorsqu’elle franchit le pas, après une série de grandes et petites humiliations, Apolline explique (46) sa motivation aux Femen qui doivent rendre leur verdict sur son intégration ou pas : « J’ai envie de balancer un grand coup dans la fourmilière […] j’ai envie d’avoir l’impression d’être utile à d’autres qui, elles, ne peuvent pas le faire (…) j’ai vu des vidéos de vous sur internet… et j’ai trouvé que ça avait quelque chose de rock’n’roll. Ça me faisait du bien, ça me libérait d’un poids »

Le discours d’Apolline est-il exportable? C’est un des reproches fréquemment adressés aux Femen que leur méthode de revendication reste la même, quel que soit le pays où elles interviennent. Que ce soit en Ukraine, en France ou au Maghreb avec les exemples d’Aliaa Magda Elmahdy en Égypte ou d’Amina Sboui en Tunisie. Cette dernière était devenue une icône après avoir posté en mars 2013 sur Facebook une photo d’elle torse nu avec, écrit sur sa poitrine : « Mon corps m’appartient, il n’est l’honneur de personne ». Elle a par la suite passé deux mois et demi en prison dans son pays pour avoir peint le mot « Femen » sur le mur d’un cimetière. Amina a finalement quitté les Femen en 2014, en regrettant des aspects « islamophobes » dans la direction du mouvement. Elle s’est aussi interrogée (comme bien d’autres) sur les sources de financement, s’attirant sur Twitter l’ire d’Inna Sevchenko, l’accusant de « trahir » toutes celles qui avaient manifesté pour sa libération.

Manifester seins nus devient pourtant un signe de contestation de plus en plus universel. On a ainsi vu en mai 2015 à Buenos Aires et dans d’autres villes d’Argentine des femmes sortir dans la rue pour exiger le droit à l’accouchement dans le confort de leur foyer (et contre le manque de respect du personnel médical à leur égard). La majorité était torse nu (Moisan). Au même moment, aux États-Unis, des centaines de manifestantes sont descendues dans les rues de San Francisco en Californie, pour attirer l’attention sur les meurtres commis contre des femmes noires par la police. La manifestation initiée par le mouvement « #SayHerName protest that day : résister à la brutalité policière contre les femmes noires » avait aussi choisi de manifester topless. Pourquoi? « Nous voulions être en mesure de dire : ça suffit, par les traditions empruntées

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aux femmes du Nigéria, du Gabon, de l’Ouganda et de l’Afrique du Sud qui utilisent leur corps en signe de protestation » a expliqué Chinerye Tutashinda, membre fondateur du Collectif de Blackout4.

L’option fait tache d’huile et l’actualité reprend là où la bande dessinée s’arrête. Tandis que Apolline prend du recul, sans pour autant renoncer à ses convictions, les Femen continuent d’arpenter les rues. « Il y a toujours eu des critiques contre les Femen, mais il faut les soutenir par rapport aux gens qui les attaquent et qui sont les ennemis communs du féminisme » affirme l’historienne du féminisme Françoise Picq dans les colonnes de l’hebdomadaire Le Point (Tosunoglu).
(Lire Les Africaines. Histoire des femmes d’Afrique noire du XIXe au XXe siècle, Paris, Desjonquères, 1994, de Catherine Coquery-Vidrovitch.)

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Bibliographie.

  • Ackerman, Galia. Femen. Paris: Calman-Lévy, 2013.
  • Bouton, Éloïse. Confession d’une ex-Femen. Paris: Éditions du Moment, 2015.
  • Brouze, Émile. « Seins nus: Les Femen, phénomène médiatique ou féministe ». 23 décembre 2012. Web.
  • Charlie-Hebdo n°1081. Spécial Femen (inclus le « Manifeste Femen »). 6 mars 2013.
  • Chollet, Mona. « Femen partout, féminisme nulle-part », Le Monde diplomatique, 12 mars 2013. Web.
  • Collectif, « Manifeste Femen ». Paris: Utopia, 2015.
  • Detournay, Charles-Louis. « Les FEMEN ont de fameuses paires de…É » ActuaBD. 15 septembre 2014. Web.
  • Dufranne, Michel, et Séverine Lefebvre. Journal d’une Femen. Bruxelles: Le Lombard, 2014.
  • Fourest, Caroline. Inna. Paris: Grasset, 2014.
  • Girardot, Stéphane. « Dans la bulle de… », 17 octobre 2014. Web.
  • Greg. « Rencontre avec Chantal Montellier », N’Autre école 36, 4 février 2014. Web.
  • Guillon, Claude. Je chante le corps critique. Paris: H&O, 2008.
  • Mediapart. « Le FEMENisme, un sextrémisme », 21 mars 2013.
  • Mouret, Philippe. « Entretien par mél avec Nathalie Van Campenhoudt », 13 septembre 2014.
  • Sinelnokov, Vladimir. « Femen, révélations scandaleuses sur une organisation sulfureuse », 22 septembre 2012. Web.
  • Talet, Virginie. « Le Magazine Ah! Nana: Une épopée féministe dans un monde d’hommes? » Clio. Histoire, femmes et sociétés 24(2006): 251-272.
  • Tayler, Jeffrey. « Topless jihadis: Inside the world’s most radical feminist movement ». The Atlantic, 19 décembre 2013. Web.

Michel Dufranne est notamment chroniqueur à la RTBF, mais aussi scénariste de bande dessinée. Il présente son travail sur Journal d’une Femen comme une fiction réaliste sur laquelle il a travaillé durant 4 ans, dont deux en centaines d’heures d’interviews, de rencontres, de débats et d’observations. Intéressé par les « marges », c’est à l’occasion de recherches sur le conflit ukrainien qu’il s’est intéressé au phénomène Femen, mais c’est l’exil en France de l’égérie du mouvement, Irina Sevchenko, qui a constitué le déclic, poussé par son épouse. Née à Reims en 1977, Séverine Lefebvre a décidé à l’âge de 16 ans de voyager jusqu’à ses 18 ans, parcourant le globe pour nourrir son imaginaire. Son entrée en bande dessinée se fait aux éditions Delcourt avec sa première réalisation en 2007 : Les aventures de Huckelberry Finn. Elle rapproche la révolte incarnée par les Femen de son adhésion au mouvement punk dans les années 90, contre les inégalités au sein de la société.