Hautes-Pyrénées : À l’Abbaye de l’Escaladieu, l’expo qui consacre l’eau comme ressource poétique

Le Chant de l’Eau, exposition annuelle à l’abbaye d’Escaladieu, dans les Hautes-Pyrénées. Ph. P. Meyer.

L’eau fait partie de l’identité de l’abbaye de l’Escaladieu qui propose jusqu’au 1er novembre une exposition d’art contemporain, Le Chant de l’Eau. Sculpteur, architecte, photographe, etc., y livrent leur vision purement artistique et poétique de l’élément liquide.

Toujours vivante, toujours recommencée, l’eau est prépondérante dans notre corps et nos vies. C’est l’élément le plus présent sur la planète. C’est aussi le composé de la mer, endroit le plus inconnu sur Terre. Il y a eu de grandes explorations mais notre connaissance en est parcellaire. Révélateur de l’état du monde, de sa force et de sa fragilité, pour sûr. Mais les oeuvres poétiques, elles, nous permettent, imaginaire aidant, d’accéder, à une dimension artistique. Et universelle.

“Créer un dialogue entre l’eau et l’art”

Ph. P. Meyer.

L’eau fait partie de l’identité de l’abbaye de l’Escaladieu, située à Bonnemazon (Hautes-Pyrénées). Au confluent de deux rivières, le Luz et Arros, le lieu est source d’inspiration. Pour cette expo annuelle, l’eau devient défi artistique. “Pour cette nouvelle exposition annuelle, explique Aude Sanmartin, responsable du service culture au département des Hautes-Pyrénées, propriétaire de l’abbaye, nous voulions faire un clin d’oeil à cette situation et créer un dialogue entre l’eau et l’art. Les moines cisterciens  qui ont créé cette abbaye maîtrisaient l’eau ; il y avait à Escaladieu tout un système hydraulique très sophistiqué mettant en relation des canaux, des sources, pour irriguer potager, verger, vivier à poissons… Pour avoir de l’eau potable à proximité, évacuer les eaux usées ; ils avaient aussi des moulins à animer. L’eau y a aussi, lors d’une crue mémorable, mis à mal le mur d’enceinte.”

Déroutantes”, minimalistes ou exubérantes…

Ph. P. Meyer.

Eh bien, les oeuvres des artistes auxquels on a fait appel et que l’on peut voir jusqu’au 1er novembre sont juste là pour de l’art, pour effet contemplatif. “L’expo se pose à rebours de cette histoire : les Cisterciens cherchaient à contrôler l’eau et à en exploiter force et puissance. Là, nous sommes dans l’exploration poétique de l’élément liquide. Avec des artistes plutôt en retrait derrière leur sujet.” Avec des oeuvres souvent “déroutantes” mais formant un univers hyper-poétique dans sa manière d’observer l’eau. Que l’on voit différemment et qui donne des oeuvres variées. Minimalistes, exubérantes.

L’eau est bienfaitrice, indispensable à la vie. Et de plus en plus inonde l’art, que les moines cisterciens, en parfaits ingénieurs hydrauliciens, savaient capter et drainer pour irriguer les jardins potager et médicinal, le verger, le vivier à poissons, pour animer le moulin, etc. L’eau parfois incontrôlable et destructrice : une crue mémorable a mis à bas le mur d’enceinte laissant ainsi le chant des eaux du Luz et de l’Arros se mêler à la poésie du parc de l’abbaye.

Mouvement hypnotique de la houle…

Ph. P. Meyer.

Cette nouvelle expo, qui porte le joli nom de Chant de l’Eau, devrait dépasser les quelque 20 000 visiteurs habituels. On navigue entre différents types d’oeuvres, numériques également, “avec un côté très spectaculaire et irréel avec notamment une oeuvre qui joue sur les transformations de l’eau. Avec un système de gouttes d’eau en suspension grâce à des phénomènes de lumière et de vibrations, l’oeuvre Pulse de Tristan Ménez (1) ; il y a aussi des oeuvres très sensuelles comme celle d’Emilie Faïf et Nicolas André. Dont l’oeuvre, “poétique et technique”, baptisée la Naissance Des Vagues (2), évoque le mouvement hypnotique de la houle. Animée par une multitude de fils et de balanciers, une surface légère, conçue comme une portion de haute mer, ondule doucement. La mécanique rudimentaire du mobile déployée à l’échelle d’un paysage, transforme la mer en une construction géométrique complexe, en constante transformation.

Rivière onirique, plongée immersive dans la couleur

Ph. P. Meyer.

Vous trouverez aussi des oeuvres dans les jardins de l’abbaye, comme celle, en verre de Mathilde Caylou, artiste verrière (3) avec 1 000 gouttes de pluie qui tombent du ciel… A voir surtout par beau temps ! Vous y contemplerez la composition de Charlotte Denamur (4) qui a réalisé une installation picturale monumentale dans la grande galerie de l’abbaye au cours de trois semaines de résidence composant une rivière onirique, une plongée immersive dans la couleur. “Cette artiste a transformé la grande galerie de l’abbaye en une sorte de grande rivière avec des drapés avec des couleurs très vives…” “Le rapport à l’eau est permanent dans mon processus, aussi bien dans la manière de procéder et d’envisager la peinture, dit-elle, par des jus à terre sur les tissus, que par la représentation des figures et des formes surgissant dans les fonds. De haut en bas, sous la forme de drapés, d’aplats, de couches et sous-couches (…)” Sont présentes égalementdes oeuvres de vidéo-projection avec des trompe-l’oeil…

Aude Sanmartin poétise : “Le parcours de visite de cette exposition se dessine comme une promenade le long de deux rivières, un aller-retour entre deux vagues. La rivière onirique du premier étage de l’aile aux moines et ses ondoiements entre surface et immersion résonnent dans les jardins avec le flot de la rivière Arros bordée d’œuvres inspirées par la force sculpturale de l’eau.”

“Inquiétudes collectives face au réchauffement climatique”

Ph. P. Meyer.

Cette thématique autour de l’eau est dans l’air du temps. A Nîmes, pour rester dans la région, il y a la quasi-encyclopédique Eau, l’expo ! & AquaMuséum, au Muséum d’histoire naturelle, du 10 avril jusqu’au 22 novembre, pensée comme “un voyage au fil de l’eau”. Des oeuvres seront aussi installées sur une péniche sur le canal du Midi pour une expo itinérante, de fin juin à fin juillet… Le thème est à la mode parce quil fait naviguer nos émotions. Et, très certainement, perce nos “inquiétudes collectives face au réchauffement climatique”, imagine Aude Sanmartin. Escaladieu évite l’écueil grâce à son parti-pris singulier : “Rester sur notre touche : la mise en avant de la poésie sans propos environnemental”, évacuant ainsi toute angoisse. “L’expo veut parler à tout le monde, à tous les publics, et propose un regard émerveillé sur la beauté de l’eau”, réaffirme-t-elle.

Le photographe et plasticien Nicolas Floc’h

Ph. P. Meyer.

A ne pas manquer le travail de photographe et plasticien de Nicolas Floc’h, né à Rennes en 1970 (lire ci-dessous). Marin et plongeur, l’homme est au chevet de la mer, vit et travaille entre Paris et la Bretagne. Diplômé de l’école d’art de Glasgow, il enseigne à l’école européenne supérieure d’art de Bretagne. Nicolas Floc’h s’empare de différents médiums artistiques tels que l’installation, la photographie, la sculpture ou encore la performance. Il explore le milieu sous-marin d’un point de vue artistique. Il propose une représentation inédite générant de nouveaux imaginaires (lire ci-dessous). “Cette série de photographies est issue d’une expédition artistique menée avec des équipes scientifiques et citoyennes le long des côtes et îles bretonnes et a pour vocation de représenter les espaces sous-marins à une époque de bouleversements majeurs”, explique encore Aude Sanmartin. N’oubliez pas : l’homme est un animal marin…

Olivier SCHLAMA

Nicolas Floc’h questionne notre époque

Les installations, photographies, films, sculptures ou encore performances de Nicolas Floc’h questionnent une époque de transition où les flux, la disparition et la régénération tiennent une place essentielle.” Depuis une dizaine d’années, un travail centré sur la représentation des habitats et du milieu sous-marin donne lieu à une production photographique documentaire liée aux changements globaux et à la définition de la notion de paysage sous-marin : des photographies en noir et blanc (prise de vue en lumière naturelle et tirage au carbone) autour de paysages dénués d’exotisme et non anthropocentrés. Et les couleurs de l’eau, photographies rejouant le monochrome en peinture tout en témoignant de la santé des océans, des cycles biogéochimiques à l’heure de l’anthropocène.

Dix photos issues d’une expédition artistique

Ph. P. Meyer.

À partir de projets au long cours, nourris d’expériences, de recherches scientifiques et de rencontres, naissent des oeuvres ouvertes, ancrées dans le réel, où les processus évolutifs tiennent la première place. Nicolas Floc’h présentera une sélection de dix photographies issues de son projet Intinium Maris, une expédition artistique avec des équipes scientifiques et citoyennes, le long des côtes et îles bretonnes, pour représenter les espaces sous-marins à une époque où le changement climatique génère des bouleversements majeurs au sein des écosystèmes.

O.SC.

Le Chant de l’Eau visible jusqu’au 1er novembre

➔ Horaires d’ouverture
Du lundi au dimanche 10 h – 18 h 15
➔ Tarifs d’entrée
Adulte 5 €
Enfant (6 à 17 ans) 2 €
Famille (2 adultes + 2 enfants) 12 €
➔ Tarifs réduits
Pass culture
Pass annuel : solo :12,5 € / duo 22,5 € / tribu : 30 €

  • (1) Oeuvre Pulse de Tristan Ménez. Avec l’installation Bloom comme point de départ d’une réflexion artistique et d’expérimentations plastiques induites par la mise en vibration de l’eau, Tristan Ménez développe avec Pulse un nouvel environnement sonore et visuel, composé d’une série de trois fontaines, au milieu desquelles le visiteur est appelé à déambuler. L’ensemble de ces sculptures forment un ballet de perceptions visuelles, sonores et lumineuses qui rendent visible l’invisible. La vibration des basses crée et rythme les mouvements hypnotiques de ce matériau liquide insaisissable, ces gouttes d’eau en suspension, qui captent l’attention et fascinent par la variation perpétuelle de formes qu’elles génèrent. Pulse est une invitation à la contemplation d’oscillations aquatiques, qui convoquent une métaphore sensible du cycle du vivant.
  • (2) Née en 1976, la plasticienne Émilie Faïf est diplômée des Arts appliqués et des arts décoratifs de Paris. Sa pratique de la sculpture, de l’installation et des dispositifs participatifs s’inscrit dans une réflexion sur le vivant. Elle expérimente la matière comme une surface de contact, une interface sensible entre le dedans et le dehors, le corps et ce qui l’entoure. Le travail d’Émilie Faïf s’enrichit de nombreuses collaborations avec le monde de la mode, du théâtre et de la danse contemporaine, ainsi que de nombreux projets pour le jeune public. Elle a participé à l’exposition En robe ! organisée à l’Escaladieu en 2024. Nicolas André est architecte et enseignant à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris- Belleville (Ensapb). Cofondateur de l’agence Lanaa, il développe une pratique aux multiples facettes, mêlant réhabilitation, aménagements intérieurs et scénographie. Son approche privilégie une attention fine aux détails constructifs, à la matérialité et aux savoir-faire artisanaux.
  • (3) Mathilde Caylou a étudié à la Haute École des Arts du Rhin (HEAR) de Strasbourg. Elle questionne notre rapport à la nature, bien au-delà de la question du paysage en déplaçant notre point de vue au plus proche du sol voire du sous-sol ou au contraire vers le ciel.
  • (4) Charlotte Denamur est une artiste peintre française née à Paris en 1988, elle est diplômée en 2016 de l’Ensaba Lyon. Elle déploie une peinture monumentale sensorielle qui questionne notre rapport à l’espace, en interagissant avec l’histoire, l’architecture et le paysage.

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