Dossier : « On a le droit de jouir, on en a surtout pas le devoir »

Capucine Moreau, créatrice de L'Ecole de l'Erotisme, à Toulouse. Photo YanYak

Une école de l’érotisme a ouvert à Toulouse… « On a le droit de jouir, on en a surtout pas le devoir », c’est cette philosophie que souhaite transmettre Capucine Moreau, sexologue, en ouvrant L’école de Capucine, à Toulouse… Parce que l’érotisme c’est « tout ce qui nous rend vivants, ce qui tisse du lien en nous et avec l’Autre ». Entretien…

C’est à l’Institut de sexologie parisien Jacques Waynberg que, séduite par « son approche humaniste à contre-courant », que Capucine Moreau a suivi la formation dans sa spécialité. Pour la sexologue et thérapeute de couple, c’est à la fois un engagement et une passion. « C’est un domaine particulier. Il n’est pas facile de trouver des espaces où échanger et apprendre sur ce sujet. Il y a un énorme paradoxe : on prétend qu’il n’y a plus de tabous, mais il y a une gêne énorme qui demeure, surtout pour exprimer ce qui ne va pas. C’est devenu compliqué pour beaucoup de vivre avec cette injonction à s’éclater absolument ! »

Pourtant, Capucine Moreau par son activité professionnelle ne peut que constater la nécessité d’un « espace accessible à tous, visible, parce que chacun se pose des questions sur ces sujets ». Dès 2014, elle crée et développe l’antenne toulousaine de l’association Le Cabinet de Curiosité Féminine (CCF), écrit, anime l’émission mensuelle Les NouveauX chemins du Désir sur Radio FMR, etc.

L’angoisse des hommes : faire jouir la femme…

Cette antenne toulousaine du CCF, Capucine Moreau l’a créée « pour la connaissance des femmes d’abord, avec une approche plus légère, plus individualisée. Les ateliers n’étaient au départ que féminins, l’idée, c’était qu’elles disposent d’un espace sécurisé. C’est participatif, ça ouvre une plus large palette de possibles. Au début, c’était un peu comme jeter un pavé dans la mare… Et puis, des hommes m’ont demandé des ateliers mixtes et cela s’est toujours bien passé. il y a un vrai désir d’échanger. Au printemps, il y a eu un atelier, le dernier de la saison, seulement pour les hommes. Ils sont moins éduqués dans l’idée de pouvoir s’exprimer sur l’intime. » 

La différence est-elle importante entre les attentes des femmes et celles des hommes ? « C’est souvent plus compliqué pour eux de libérer la parole, de parler de leurs difficultés, car ils sont  confrontés au culte de la performance. Ils vivent avec l’angoisse du « je dois faire jouir la femme ». Et pour exprimer certains désirs, ils ont peur d’apparaître comme pervers alors que chez les femmes c’est plus la crainte d’être vues comme la « salope »… On constate aussi une mauvaise connaissance du fonctionnement du corps de la femme. Beaucoup de femmes ne se connaissent pas… »

En effet, selon le Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, une adolescente de 15 ans sur 4 ne sait pas qu’elle a un clitoris ! Et la modélisation 3D du complexe bulbo-clitoridien par la chercheuse Odile Fillod en 2016 est apparu comme un événement, tant on avait négligé au cours des siècles cet organe si précieux ! « Cela fait du bien de rappeler ce qu’est un clitoris. Il a été RE-découvert, mais attention à ce que cela ne vienne pas ajouter une pression supplémentaire… »

Il est nécessaire d’inculquer aux ados

une meilleure connaissance de soi,

une vision plus positive »

Capucine Moreau, sexologue… Photo YanYak

Pour Capucine Moreau, « c’est important d’éduquer, de trouver les bonnes informations. De rappeler qu’il n’y a pas de « normalité » dans ce domaine. D’ailleurs l’école n’est pas là pour rajouter une couche de normes… C’est un espace d’accompagnement des personnes, où l’on peut s’exprimer sans jugement. C’est très libérateur de se debarasser de sa culpabilité de ses hontes. Cela s’adresse autant à des individus qu’à des couples, avec la constitution de groupes stables qui facilitent la confiance. Il y aura un groupe pour les couples. Car l’avenir du couple m’intéresse beaucoup, voir comment évolue ce qui a longtemps été la cellule de base de la société. Comment, dans cette cellule, on peut gérer les paradoxes d’aujourd’hui. »

Comment s’est fait le choix du mot érotisme pour définir l’école de Capucine ? « C’est un mot que j’aime beaucoup car il donne une dimension élargie, liée à l’aspect artistique, esthétique…, c’est beaucoup plus large que sexualité. c’est un mot lié à tout le reste du vivant. C’est cependant un mot que j’ai hésité à utiliser, j’ai failli utiliser des mots plus masqués. finalement j’ai préféré y aller frontalement. Pour les activités que je propose il faut s’impliquer et la sélection se fait d’elle-même. Il y aura des ateliers pour les ados, les 11-14 et les 14-17, ces tranches d’âge sont importantes. il est nécessaire de leur inculquer une meilleure connaissance de soi, une vision plus positive, évoquer les questions du consentement, du harcèlement… Sur ces questions il y a une difficulté parfois à établir le dialogue c’est une problématique plus large que la seule sexualité. Il faut permettre à chacun de sortir des stéréotypes. »

On comprend, avec Capucine Moreau, combien l’érotisme est indissociable des liens sociétaux. La variété des sujets qui seront abordés le prouve en effet. De nombreux intervenants sont prévus pour un programme qui devrait atteindre son rythme de croisière dès l’année prochaine. Toutes les informations sont désormais accessibles sur le site de l’école avec, souligne Capucine Moreau « pas mal de sujets liés au plaisir, à la jouissance, comment on est fait, comment communiquer sur ses envies, ses besoins, aller au delà des freins sociaux, comment enrichir son imaginaire, les jeux dans une relation qui dure, la parentalité, l’âge et quelles questions, à quel âge ? »

On a vu le succès de 50 Nuances de Grey, livres et films, l’afflux de pornographie sur internet… Pourtant on voit que la société reste mal à l’aise avec la sexualté… « La société de consommation a trouvé là un terrain idéal, il y a certes beaucoup d’objets disponibles. C’est à chacun de se déterminer… à partir du moment où on y trouve du plaisir (…) Mais les accessoires ne peuvent pas être forcément une source d’épanouissement systématique.. Il faut trouver ce qui nous anime et surtout pas avec des choix qui sont dictés de l’extérieur. Aujourd’hui dans la relation de couple on demande que ce soit l’éclate érotique et si ce n’est pas le cas, le couple se sépare. Voilà pourquoi certains se mettent beaucoup de pression. Après 50 nuances, pas mal d’accessoires sont vite retournés dans les tiroirs, parce que pimenter ne suffit pas… »

Trouver son propre chemin, sans succomber à la pression

Est-ce que cela, la contrainte de la performance, l’exemple déformant du porno, etc., ne vient-ils pas perturber l’approche des plus jeunes et les relations entre filles et garçons ? « On fait croire qu’il y aurait des formules toutes faites. Chez les plus jeunes il y a la liste de ce qu’il faut avoir fait. Cela revient au carcan d’un dogme. Alors que c’est bien plus complexe, il faut surtout s’écouter et faire ce dont on a envie, trouver son propre chemin; sans succomber à la pression. C’est pour cela que l’école vise à apporter des outils pour rendre les gens autonomes. Je suis toujours étonnée de voir à quel point cela peut concerner tout un chacun… »

Bordoll, le premier bordel avec des poupées sexuelles vient d’ouvrir à Dortmund, en Allemagne. Ce type d’établissement est aussi prévu en Grande Bretagne… C’est un progrès ou une terrible régression des rapports humains liés à la sexualité ? « Pourquoi pas si cela peut être bon pour certaines personnes. Mais cela ne peut évidemment pas remplacer l’échange avec un être humain. Cela souligne surtout, je crois, pour certains une inaccessibilité au sexe et la vraie angoisse chez les hommes face à la « puissance » féminine. Les sites de rencontre aussi peuvent être une aide pour ceux qui « n’osent pas »… je ne suis pas étonnée de tous ces développements… L’avenir reste ouvert… »

La culture, l’art sont très présents dans toutes vos démarches. Quels ont été les ouvrages qui vous ont inspirée ? « Parmi mes lectures précoces, il y avait de nombreux auteurs qui parlent de l’intime, de l’âme humaine, des relations amoureuses, dont Kundera qui m’a beaucoup marquée. Plus récemment, Femmes qui courent avec les Loups, de Pinkola Estes, qui m’a accompagnée dans mon parcours de femme, ou les ouvrages de Paule Salomon. Du côté théorique, Eros et Civilisation, Herbert Marcuse, les ouvrages sociologiques de Serges Chaumier sur l’évolution du couple, Francesco Alberoni qui a écrit Le Choc amoureux ou L’érotisme et L’intelligence Érotique d’Esther Perel… »

Propos recueillis par Philippe MOURET

Salon Eropolis, à Toulouse, les 27 et 28 novembre : le salon de l’érotisme ouvre ses portes à Toulouse. Le marché de l’intime connaît un essor en France depuis plusieurs années. Cet événement accueille de plus en plus de couples, et d’hommes ou femmes célibataires en quête d’exotisme, de découverte, de divertissement, de charme ou bien de sensualité. Diagora Labège 150, rue Pierre-Gilles de Gennes. Tarif 12 euros. Plus de détails ICI

Témoignage, « La femme est tout sauf un objet et elle peut enfin choisir qui elle veut être, sans barrières pour l’arrêter » … Les femmes ont mis des siècles pour obtenir une réelle indépendance dans un monde longtemps soumis aux diktats masculins. Et c’est aussi pour leur corps qu’elles se sont battues. Rencontre avec Océane, une jeune trentenaire, qui s’affirme comme « une femme libérée »… Libertine ! Lire ICI

Le phénomène Femen vu à travers un album de BD : Dans une Bande dessinée de Michel Dufranne et Séverine Lefebvre, comment le harcèlement et les brimades au boulot incitent une jeune femme à rejoindre les Femen. Lire ICI Cet article est initialement paru dans la Web-revue Alternative Francophone en 2016.

A propos des sexdolls, beaucoup d’informations sur le site SexHighTech, le magazine de la sextech et des technologies de l’intime…